LAROMIGUIÈRE
d'une parole pénétrante, comme on en jugera par l'accent de cette page : « Plaisirs des sens, plaisirs de l'esprit, plaisirs du cœur, voilà, si nous savons en user, les biens que la nature a répandus à profusion sur le chemin de la vie. Mais qu'on se garde de mettre en balance ceui qui viennent du corps, et ceux qui naissent du fond de l'&me. Rapides et fugitiiis, les plaisirs des sens ne laissent que du vide, et tous les hommes en sont dégoûtés avec Tâge. Mais les plaisirs de l'esprit ont un aftrait toujours nouveau ; l'âme est toujours jeune pour les goûter, et le temps, loin de les affaiblir, leur donne chaque jour plus de vivacité. Pythagore offre aux dieux une hécatombe pour les remercier d'un théorème qui porte encore son nom. Kepler ne changerait pas ses règles contre la plus brillante couronne. Est-il jouissance au-dessus de telles jouissances? Oui, Messieurs, il en est de plus grandes. Quels que soient les ravissements que fait éprouver la découverte de la vérité, il se peut que Newton, rassasié d'années et de gloire, Newton qui avait décomposé la lumière et trouvé la loi de la pesanteur, se soit dit en portant ses regards en arrière : a Vanité ! » tandis que le souvenir d'une bonne action suffit pour embellir les derniers jours de la plus extrême vieillesse, et nous accompagne jusque dans la tombe. »
Cette candeur et cette bonhomie patriarcale ont encore un charme qui tient à je ne sais quelle onction secrète. Un de ceux qui connurent M. Laromiguière nous dit que son enseignement ressem-
lis RESTAURATION SPIRITUALISTE.
blait à un dialogue*. En parlant seul, U avait Tair de répondre à un interlocuteur, tant il y eut d'intimité dans cette éloquence tempérée qu*animait une chaleur communicative. S*il ne posséda pas ces dons qui éclatent au loin et enlèvent rapplaudissement, s'il ne fut pas non plus un de ces constructeurs qui savent édifier de fragiles théories, il eut et conserve l'attrait des sympathies durables. Caractère heureux et digne de FAtre, sincère sans passion, et conciliant sans faiblesse, il tourna contre le sensualisme les qualités qu'il tenait des meilleures traditions de son école, à savoir la clarté d'une méthode circons^^ecte et déliée. Passant du connu à l'inconnu, enchaînant strictement toutes les idées, ne se permettant ni l'équivoque ni les vagues définitions, il parla toujours une langue saine, et ne cessa pas de ménager au moins un plaisir littéraire à ceux qui résistaient aux conclusions d'un dialecticien plus ami du bon sens que de la polémique et des abstractions stériles.
Tandis que Laromiguière se détachait d'une secte caduque avec la discrétion d'un Philinte jaloux de son repos comme de son indépendance, un psychologue profond, un métaphysicien de premier ordre, Maine de Biran, rompant, ou plutôt déliant aussi les mêmes entraves, s'élevait par un libre e^^sor à des hnuteurs où commence la science de l'âme et de Dieu.
Né à Bergerac, le 29 novembre 1766, fils d'an
I, IL àr Stcv, VartHét tttUrniret et morûiet* Didier.
MAINE DE BIRÀN. 119
médecin, garde du corps à la cour de Louis XVI, admioistrateur de la Dordogne, après le 9 Thermidor, député au conseil des Cinq-Cents, exclu comme royaliste par le coup d'État de Fructidor, nommé par l'Empire sous-préfet de sa ville natale, il reparut ep 1813 au Corps législatif, y exerça les fonctions de questeur, et fut un de ceux qui, dans la fameuse conunission présidée par Laine, protestèrent contre le despotisme impérial. Sous la Restauration, vers laquelle l'inclinaient ses vœux, il fit partie de la Chambre introuvable oîi, tout en défendant les privilèges de la Couronne, il vota toujours avec la minorité. Voilà ce que nous savons sur la vie de ce philosophe qui mourut à cinquante-huit ans, et dont M. Royer-CoUard disait : « H est notre maître à tous. 9 Ce ne fut point un éloge d'oraison funèbre. Car, bien que Maine de Biran n'ait philosophé que pour son plaisir, et dans ses moments perdus, nul guide n'a contribué plus efficacement à dégager les esprits de l'ornière sensualiste; et nul, au terme de sa courte carrière, ne s'est trouvé plus éloigné de son point de départ. De 1802 à 1815, nVt-il pas franchi toute la distance qui sépare Condillac de Féoelon, et la morale égoïste du renoncement ab<r solu?
Il nous propose donc le rare exemple d'un disciple qui ne craint pas de s'affranchir aux dépens de son propre repos, je veux dire de cette sécurité que donne la certitude, et que j'appellerais volontiers le bonheur de la pensée. Lorsqu'en 1801 l'Institut cou-
ISO RESTAURATION SPIRITUALISTR.
ronna son Mémoire sur thabitude, déjà se manifestaient à des yeux clairvoyants les signes d'une métamorphose prochaine; et, bien qu'il se crût idéologue, ou fût accepté pour tel par ses jupes, il re»« semblait (si Ton nous passe une comparaison familière) à un oiseau de race étrangère couvé par une poule domestique. Il ne prit pas encore son vol, mais alors pourtant ses ailes préludaient à un affranchissement involontaire. D ne tarda pas à en avoir conscience; et, deux ans plus tard, quand il parut devant le même tribunal, avec son essai sur la Décomposé^ iion de la pensée, ce fut pour abjurer les dogmes auxquels se refusait la sincérité de son intelligence. Adversaire résolu de la sensation, il ne songera désormais qu*à rétablir le libre arbitre et l'âme humaine dans leurs droits méconnus.
« Je veux, donc je suis », telle est la formule qui résume les patientes enquêtes de son analyse. Par la vertu de cette vérité, il restaura l'édifice carté>ien^ ou du moins les fondations du monument qui s4» relèvera de ses ruines, quand paraîtront les architectes. Avant lui, d'autres sans doute avaient gémi sur rinunoraiité du sensualisme; mais des humélies ou des protestations n'étaient pas un remède, et MM. de Bonald ou de Maistre professèrent trop io mépris de la raison pour que leurs aiiathèmes fissent fortune dans un temps et un pays où Ton veut vuir les choses, les toucher, et les comprendre. S*ils pmuvt'^rent leur courage par de grands coups d'épée, ils abusaient trop du {uiradoxe pour avoir jamais autorité