SAINT-MARTIN
tendre finit par se réfugier dans une sorte de quiétisme, qui révéla le monde de la Gr&oe à son cœur plus encore qu'à sa raison. En ces occasions, son style qui se colore et s'échauffe nous fait oublier les btigues d'une ascension laborieuse, comme en ces hantes montagnes que Ton a gravies péniblement, pour voir le soleil couchant disparaître derrière les splendeurs d'un vaste horizon.
Au lendemain des orages qui ont troublé le ciel et bouleversé la terre, le mysticisme fut d'ordinaire l'ai^ile des penseurs découragés, ou trop impatients pour s'attarder aux lenteurs du raisonnement. Tel avait été, vers la fin du siècle précédent, au sein d'une société sceptique ou impie, le théosophe Saint- Martin, ce philosophe inconnu, comme il s'appelait lai-même, Ame douce et pieuse, toute dévouée à ridée divine, supérieure par le sentiment et l'intuition, religieuse avec suavité, mêlant ses chimères à la logique éperdue de l'amour pur, mais enflammée par la ferveur d'un apostolat qui justifia cette parole empruntée à l'un de ses écrits : « Tous les hommes peuvent m'être utiles, il n'y en a pas un qui puisse me suffire ; il me faut Dieu ^ I »
n est donc juste de lui consacrer un souvenir. Car il resta fidèle à des croyances délaissées, alors que l'athéisme ou l'incrédulité s'étalait partout en plein soleil. On serait tenté de comparer ce rêveur seraphique aux chrétiens des Catacombes. Lui aussi,
1. Usa le bel ouTrage de M. Garo : Le Mysticisme au XVIII' siècle.
124 BKSTALRATION SPIRITUALISTE.
dans le triomphe du roatérialismei ne sanva-l-il pa> le feu sacré? Ne se fit-il point un devoir de l'entretenir dans l'ombre par l'ardeur d'une propagande qui eut ses heures de courage entreprenant? Car, >i l'inclémence des temps lui imposa trop souvent un rôle ingrat et timide , s'il dut faire ses recru€> i petit bruit, et garder une sorte à'incognito parmi les infidèles dont le flot le submergeait , n*oubIiim^ pas qu'en 1790, au moment où les Ruines de Volno\ croyaient donner le dernier mot de toutes les néi:alions victorieuses, Saint-Martin fit entendre puM'quement une protestation prophétique, au nom de ce spiritualisme qui ne doit pas, qui ne peut pas mourir. Plus tard encore, il eut également son jour d'utilité sociale, quand, à cinquante-deux ans, elè\e des Écoles normales, il sortit de sa solitude >ilencieuse pour engager un duel contre l'idéologie triomphante, et défier en face le professeur Garât, m^m plus brillant avocat. Lorsqu'il vint railler ouvertrment la dextérité de l'escamotage à l'aide duquel un sophiste se flattait d'expliquer tout l'homme par l«* mécanisme de la sensation, le trait lancé par < fronde atteignit Goliath au front ; et U défensf^tr officieux de la Providenre, comme il disait, eut al^r^ les rieurs pour lui. II est vrai qu'il compromit parfois le S4*rieux de sa cause par les utopies d*uue imagination qui manqua dV^iuilibre. Mais, bien qu t! lui soit arrivé, selon l'expression de Joubert, de « monter vers la lumière sur des ailes de chautesouri« », il y aurait ingratitude à ne pas lui da\nir
BALLÂNCHE. 125
srré de TactioD occulte qu'il avait exercée, ne fûtrce que par son exemple , sur un mouvement dldées morales qu'il attendit, et pressentit comme une infaillible revanche.
Puisque nous signalons les courants souterrains qui finirent par mêler leurs eaux en un même Ut, comment ne pas rappeler aussi Ballanche, ce Socrate lyonnais, dont la plume rencontra plus d'une parole inspiratrice ? 11 est le premier à nous y inviter, lorsque, parlant de lui-même^ il termine ainsi sa Palin^ génésie sociale : <c Les Muses ne m'élëveront pas de tombeau comme à Orphée, les prêtres des saints mystères ne feront point mon apothéose; et pourtant mes écrits laisseront une trace quelconque, je ne sais laquelle. Car, si rien n'est perdu dans le monde matériel, rien n'est perdu dans le monde moral. Dans tous les ordres d'idées.
Le pas d'une fourmi pèse sar l'univers. »
Ce modeste témoignage nous avertit qu'il ne désira jamais le bruit et le grand jour. Il aimait plutôt à s^nvelopper de nuages ; mais des éclairs y trahissaient sa présence. Timide comme un Éliacin, candide jusqu'à la naïveté, tout épris de beaux songes chrétiens et platoniciens qui ne devaient point se fixer en un corps de doctrines , voguant toujours vers des rivages auxquels il n'abordait pas, vivant comme entre ciel et terre, dans l'ignorance de luimême et de toutes les choses sensibles, il eut pour-
126 RESTAURATION SPIRITIAUSTE.
tant une réputation de génie inconnu. Ne couya-t*il pas de grands projets dont on parlait dévotement, à voix basse, dans le cercle d'initiés aux yeui de:>queU il fut une sorte d'hiérophante 7 S'il passa dans le monde à la façon d'un somnambulei si ses apoca* lypses furent trop inaccessibles à la foule, cependant tout n'est point illusion d'amitié dans la gloire mystérieuse quil dut à des œuvres applaudies par le cortège de M"* Récamier, sa belle compatriote, qull adora, lui aussi, à distance, conmie une Laure ou une Béatrice, c'est-à-dire comme un idéal auquel se dévouait son pur enthousiasme de contemplateur désintéressé.
Doué du sens des choses divines. Fauteur d'.4n/i* gone et à' Orphée nous apprend du moins par quelli> affinités la métaphysique se confond avec la puési*^, dans une âme expansive où les idées se transforment en sentiments, et les dogmes en symboles. Phil<^ sophe inconscient, il nous fait entrevoir, sous Tub* scurité de ses rêveries alexandriues , l'avènement prochain de ce spiritualisme lyrique dont les J/edilations de Lamartine seront la sublime explo>iou. « Retournons, disait-il, retournons, il en est temp>, aux idées religieuses : car les artistes et les lettrés» ne peuvent rien sans elles. » Aussi sa muse pacifique s'avançait-elle tenant à la main une lyre aturunme d'olivier, pour réconcilier, par une s}ntbè>e quel* quefois aventureuse, le paganisme et le christia* nisme, Plaltjn et l'Évangile, Pa>cal et Voltain-, siinte Thérèse et Jean-Jacques Rousseau, le pa^^l•
BÂLLÀNGHE. 127
le présent et Tavenir, le ciel et la terre, en un mot toutes les doctrines rivales ou ennemies dont les dissonaaces ou les malentendus provisoires se toumeroat peut-être un jour en une symphonie universelle et définitive.