‹ Tableau de la littérature française 1800-1815 (volume 4)Chapitre 23 sur 68 · M. ROTER-COLLARD · texte numérisé non relu

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matérialiste qu'il avait vu se combiner avec la démagogie? Voilà le fléau qu'il se promit de combattre par on enseignement capable de réconforter les cœurs. Trancher la racine du doute, mettre la certitude hors de nos atteintes, discipliner la raison, réprimer ses aventures, imposer des barrières aux témérités, telle était depuis longtemps l'idée constante de ce penseur fait pour gouverner les &mes. Telle fut aussi l'œuvre du professeur. Pour lui, la métaphysique devait viser à la morale, et, par elle, à une politique d'ordre et de sécurité. Aussi ses vues ne se tournèrent-elles point vers d'ambitieuses théories : « La saine philosophie, écrivait-il, est cette ignorance savante qui se connaît j et à laquelle il faut arriver, quand on est sorti de l'ignorance naturelle, sous peine de faire les entendus, et de juger tout plus mal que les autres. » Celui qui fit cet aveu ne pouvait manquer de se reconnaître dans le rationalisme solide et modeste qui, venu d'Edimbourg, sut guider et affermir les intelligences, sans leur inspirer l'orgueil. 11 y retrouva le tempérament de son esprit à la fois défiant et dogmatique, circonspect et résolu, pratique avant tout, et n'appliquant le raisonnement qu'à des principes évidents, ou à des faits démontrés par l'analyse. U y eut donc harmonie préétablie dans une préférence qui s'accordait avec son inclination propre. Les premières paroles de son cours durent étonner un auditoire qu'un préjugé tenace avait habitué à chercher dans Condillac le dernier mot de l'orthodoxie. « Toute la science, disait Royer-Gollard, peut

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se ramener à deux objets, les esprits et les C4irps« m Puis, il ajoutait, non sans une nuance d'ironie : « Quelle expérience nous assurera que la beusation suffit pour féconder toutes les régions de Tinte! li* gence et du sentiment? Parce quelle a précLd«f l'exercice de nos facultés, celles-ci en sont-^'Ues nunns originales, et ne doivent^es rien à leur propre énergie ? Est-ce la sensation qui perçoit, qui se sou* \ient, qui juge, qui raisonne, ou imagine? E>l-<e dans la sensation qu*est tracée la rè^'le étemelle des droits et de;> devoirs? Quand elle enseignerait Tutile, enseigne-t-elle le beau et Thonnéte ? A«treUe inspiré ce vers :

Summum erfde n^fat nnimnm prmftyrt* puâttri ? • •

Ces vérités qui nous paraissent maintenant élémentaires furent alors inattendues comme un paradoxe. 11 y avait même courage à les proclamer ; car, sous le rèfMie de la force^ elles étaient malsonnantes. Trop éclairé pour ne pas le sentir, TEmpereur eut r&iue assez haute pour approuver. Il lut ce discour» que le bibliothécaire du palais avait mis sous ses yeux; et, le lendemain, à son lever, apercevant yt. de Talleyrand : o Savez-vous, lui dit-il. Monsieur le Grand-flh'cteur, qu'il sélève dans noon Université une nouvelle philosophie très-sérieuse qui pourra bien nous faire grand honneur, et nous debarrafi^r tout à fait des idéologues, en les tuant surplace par

I. R(*i;4rJc cnninir le plu» fmn<i «les cruura de pr^f'-n-r U ii^ â 1 huniMur.

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le raisonnement » ? Alors, lui citant quelques passages da cette leçon d'ouverture, il gronda le prince de ne pas la connaître encore. Notons pourtant que le politique s'empressa trop d'y voir avec joie une attaque décisive contre un groupe frondeur auquel il reprochait une opposition clandestine ou déclarée. Car les conséqueneeB de l'impulsion donnée avaient One portée plus lointaine, si J'en crois M. Eoyer-* CoUard qui, jugeant ce succès de cour peu philosophique, se contenta de dire à quelques amis ; a L'Em-* pereur se méprend. Descartes est plus intraitable au de^tisme que ne le serait Locke. Entre nous, la doctrine de l'Ame est bien autrement favorable à la liberté que celle de la sensation transformée. Pour les partisans de cette théorie, la résistance morale à la force est une inconséquence généreuse; pour QOQs, elle est un devoir irrémissible. »

Oui, le spiritualisme aura sa part dans le mouve^ ment bbéralqui sera une des gloires de la Restaura-* tion. Le jour est proche oîi un rayon de soleil va laîr9 germer cette semence féconde. Mais, tout en songeant à l'avenir, M. Royer-Collard ne fut jamais de ces impatients qui, pour provoquer une popu-* larité broyante, transforment leur chaire en tribune. Bien au contraire, il débuta sans édat et sans bruit, avec autant de prudence que de fermeté.

La première question agitée devant ses trois au» diteurs fut môme en apparence assez aride. Il se demanda si le raisonnement peut démontrer l'ezistence du monde extérieur. Mais, en réalité, ce

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problème ne tendait à rien moins qu*à convaincre ses adversaires de IMmpuissance où ils étaient de nous donner même un criierium de certitude sensible, n les attaquait ainsi au cœur par leurs propres armes, Tobservation et l'analyse. Si, durant deux années, devant un auditoire de plus en phis nombreux, il concentra tout Teffort de sa losique sur ces préliminaires modestes, ce fut pour nous conduire plus sûrement à des conclusions métaphysiques dont Tévidence pât déûer toute objecUon. Il ne voulait ouvrir le feu contre la place ennemie qu'après Tavoir investie par de^ travaux d'approche qui fermaient toute issue à l'assiégé. Voilà comment, sans charlatanisme oratoire, sans le moindre sood de remuer la Toule, sans avoir la prétention de dé* couvrir un monde et de fonder un système, il devint pourtant le chef d'une École à laquelle il apprit i proscrire toute hypothèse, à constater des phénomènes, à les classer, à en déterminer les lois, à marcher toujours sur le terrain de l'expérience, et i concilier les droits du libre examen avec le respect de ces croyances primitives qui sont le fonds de la raison universelle*

U faudrait remonter jusqu'à Pascal pour retrouver cet étroit enchaînement de déductions rigoureusos comme des théorèmes, et cette dialectique ardente qui condense toute une série d'arguments dana une de ces formules grandioses où se concentrent le> plus essentielles vérités. On voit ses idées se produire comme d'une source qui jaillit à flots clairs et

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se grossit de maint affluent, devient fleuve, et se déroule d*un cours tranquille entre les rives que ses eaux fertilisent, filème quand il n'est que l'interprète da sens commun, sa parole a cet accent personnel qui oonmiande l'attention, et je ne sais quoi d'impérieux qui est d'un mattre. Bien que ses leçons ne nous soient parvenues que recueillies après coup par les souvenirs émus de M. Jouffroy, il nous suffira donc de lire ces substantiels fragments, pour comprendre l'action dominatrice de son éloquence.

B avait un verbe à lui, un air de supériorité native, one laçon de dire qui faisait sentir le poids des choses, et forçait la mémoire à garder une ineffaçable empreinte. Une fois lancé, le trait s'enfonce, et se fixe pour toujours. Soit que du cercle étroit où il se confina volontairement il ouvrit des perspectives soudaines vers le monde invisible, soit qu'il s'attaquât corps à corps à son antagoniste, il se distingua par un ton qui n'eut rien du docteur, mais semblait faire légitîmemeut office de souveraineté reconnue. On salue donc en lui une de ces intelligences qui régnent par droit de naissance. On aime la décision d'une pensée que passionne son objet, et qui jouit du plaisir d'enseigner une science aussi neuve pour lui que pour les autres. Cette philosophie qu'il n'a point tirée des livres l'intéresse comme la conquête de ses réflexions. S'il séduit, ou plutôt s'il subjugue, c'est qu'il nous communique ses joies austères, je veux dire des convictions dont il a fait Tépreuve, et qui sont la récompense de l'amour qu'il eut pour la vérité.

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Peut-être lai reproehera-tF-on les définils de qualités, tropde roideur, tropd'ftpreté dogmatique, et une (ranchiâe qui ne se gAne avee personne. Déjà g'ao» cuse ici ce trait de caractère qui plus tard ira s*exagè» rant ; car on citera de lui des mots d'une magiMnle insolence, et des épigrammes ou des ripostes qui écrasent leurs victimes. Ses réfutations ool Tainertome d'un réquisitoire. Il traite volontiers rarreor comme un attentat, avec une hauteur de dédain qui l'humilie en h condamnant. Ses arrêts sont d*uo magistrat de cour suprême, jugeant sans appela el en dernier ressort. Mais ces rudesses procèdenl d'une foi vaillante que Ton n*a plus aujourd'hui. Ao lîeu de les blâmer, accusons donc pintdt la mûUeft»e de notre scepticisme.

Sans /ippuyer sur ces réserves, nous préférons apprécier des mérites qui nous montrent rhomme sous Técrivain, à savoir une rare alliance de flneve et de force, d'exactitude et d*iroagi nation, de retemie et d'élan. Il sut animer jusqu'à TabstractioD, 61, comme Ta dit M. de Rémusat, « mettre du sien dans l'absolu, a Chez lui, pas d'abandon, mais un art savant qui bcrt de pamre à la >évérité d'une «rfnK mentation véhémente et acérée, sous laquelle pépite une Ame fière. Snleniielle comme un axiome, H împrénie comme une impre^^iorl irrésistible, sa vene s'illuminait tout à coup d'éclairs rapides qui pnyotaicnt parfois une lueur éclatante ooronie sur la sombre profondeur d'un <»<pnre immense. Tellf Cdt cette comparaison magniGque : « t^ durée e<t

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nn grand fleuve qui n'a ni source, ni rive, ni emboQchure. Le fleuve coule en nous, et c'est en nous seulement que nous pouvons observer son cours. » Cette vision furtive de l'infini est bien du môme orateur qui dira un jour devant la Chambre des pairs : « On déporte les hommes, mais les lois fondamentales d'un pays ne se laissent pas déporter. )> Il 7 avait l'assurance â*un législateur dans l'expression simple et superbe de certaines pensées, par exemple dans cette maxime que depuis on a si souvent répétée : <c On ne fait pas au scepticisme sa part ; une fois qu'il a pénétré dans l'entendement, il Tenvahit tout entier. » A force de tendre à l'irréprochable, il atteignit le définitif, si bien que, de son vivant même, il passa pour un ancien. Ce qu'il disait à ses contemporains s'adressait à la postérité.

Dans ce style si plein on reconnaît celui qui ne fit pas imprimer une seule page dont l'intention ne fttt que littéraire, a et n'aurait pas donné une heure de sa vie à un livre dont la lecture ne l'eût point éclairé, ou fortifié » . Il mania naturellement la langue des grands classiques, parce qu'il était de leur race, et avait toujours vécu dans leur commerce. Sa phrase s'en souvient ; elle nous fait parfois songer à Bossuet par sa majesté, à Pascal par sa rigueur géométrique, à Montesquieu par sa concision sentencieuse ou piquante, à Rousseau par une logique enflammée qui Chauffe les plus froides controverses. L'entrain polémique de son enseignement nous laisse pressentir l'ampleur et la puissance oratoire qu'il déploiera dans

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les luttes politiques, au service des traditions oo de> nouveautés que le philosophe avait déjà prises sou^ le patronage de sa raison. En passant de la Sorboonr à la Chambre des députés, il n'aura donc pas besoin de changer ses armes. L'homme d*État continuera le professeur. A des ministres hosUles au drrvit constitutionnel il opposera les mêmes principes qu à l'empirisme de Condillac. Ses discours sur la loi dv sacrilège et la liberté de la presse auront rantoritr d'un devoir social, comme cette leçon célèbre par laquelle il termina sa campagne spirituali^te. L^ intérêts et les ambitions des partis trouveront en lui le censeur redoutable qui avait commencé par tenir tête aux sophismes et aux préjugés de secte. Aos.<i l'opinion finira-t-elle par subir ou accepter ce qu'(»n pourrait appeler la dictature de son bon sens. Eln dépit d'un isolement qui ne lui déplaisait pas, il deviendra presque populaire, malgré lui, à force d'estime. Représentant le re>pect de tout ce qui ^>x respectable, il se verra comme investi de ce pou%(Hr moral que confère la dignité du caractère, et U %erUi d'un exemple.

Sa vie fut donc la confirmation de la doctrine qu 1. venait de restaurer, non plus comme M** de Staft par d'enthousiastes espérances, ou comme Château* briand par l'imagination et la | oésie, mais par 1.» science condamnant l'erreur malfaisante de ceux qu*. refusaient à l'homme une Ame, et à l'Ame un Dieu. Cette victoire devait être d'autant plus sûre que >

l'avait seul remportée, en debon dr

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toute alliance susceptible d'inquiéter la société laïque. Par conséquent, la plupart des esprits que n'avait pas entamés la réaction inaugurée par MM. de Donald et Joseph de Maistre purent applaudir, sans défiance, à une réforme qui les affranchissait en les purifiant, et ne coûtait à personne le sacrifice de sa libre pensée. En restant rationaliste avant tout, M. Royer-CoUard faisait plus pour la renaissance du sentiment religieux que les apôtres de la théocratie ; car il ne le rendait point solidaire des paradoxes ou des passions qui risquaient de Taltérer ou de le corrompre, li préparait ainsi ce terrain hospitalier où les consciences s'accordent dans une foi commune dont la tolérance prouve que toutes les vérités sont sceurs.

LIVRK TROISIEME La Peési* sons l'Bmpir*.

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