‹ Tableau de la littérature française 1800-1815 (volume 4)Chapitre 24 sur 68 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Vil** l^n^rulr.*. LKnipert-nr teul jrninTnrr le> iiiI^Imc»'^'** ^~-.. I«» afljure». Du pnaertoMl littéral rr. — Il ^ *ui iiit^ ^^««e *:» I Kmpirf. L'Aiiath* (lie «i^ Laïuirtm^. — l.r» ni-CMi.»! «i- -« êUtiiiAiit^j». — L*** i>r»'jup»''* fl'é«'il»' *'\, I»* lr.»«lit»orif j*«'i ]-.♦ ^ •• rh^i nmin plu<* %i\icr« que ie» d\ na«lte#. «— \jf Ttmpi' d'i tt •*. *pr»-« U Rc%ululioo. ^ La priW- ft lr« vir». l),îT«.-uf» «i« .«.*• dc»tin«-ei*.

Les chapitres que nous venons d'esqui>>er n'inte* ressent I^Ënipire que d*une façon indirecte. Car^ > i est vrai que le signataire du Concordat et le fondateur de rUniver>ité a secondé le double mouvement d«>nt le succès est dâ à Chateaubriand et à M. Ro\er- Collard, il n'est pas moins certain qu'il se ro4>plr% sou\ent hostile ou défiant iK)ur It^s tentatives ammi* plies sans lui, ou malgré lui, par Tinitiati^e pbili»s«-vphique, surtout quand elles a\ aient une portée p«)!i* tique. Ce ne fut pourtant pas IndifTérence, ou dédain* Car un génie énuiHMnmont organisateur, et qui eut tous les grands in>tiucU d'un >ouverain, ne deman^ dâit qu*à rallier les talents comme les parti>, et À gouverner l<^ i^tolligence^ ctimme Ir> affaires. IK-u-

d'une activité qui embrassait tout pour tout envahir, il comprit doue, par intérêt personnel autant que par sentiment de responsabilité supérieure, Timportance d'une action exercée sur la pensée publique. Aussi ne négligea-t-il aucune des séductions qu'il jugeait propres à gagner des recrues précieuses pour son cortège. Les ambassades, les dotations, les hauts ^des de la Légion d'honneur, le Sénat, toutes les laveurs furent offertes aux réfractaires qu'il voulait enrôler, aux ennemis qu'il espérait désarmer. Mais, habitué à mener les choses en conquérant, il traita les &mes comme les peuples, et protégea les lettres comme la République de Venise, ou la Confédération germanique.

J'entends par là que son sceptre appuya toujours trop, et que ses avances alarmèrent justement tout écrivain soucieux de sa dignité. H ne vit pas assez que l'indépendance est pour un talent la source même de son inspiration, et que l'aliéner c'est changer l'or en monnaie fausse ou douteuse. Au lieu de laisser l'opinion faire les renommées, et distribuer au mérite, par son estime, la seule récompense qui lui plaise, parce qu'elle ne coûte rien h sa coDsidération, il prétendit apprivoiser jusqu'aux aigles. Or il advint que d'un coup d'aile ils s'empressèrent d'échapper à son atteinte. C'est que l'esprit, puissance libre et fière, veut, avant tout, être aimé pour lui-même. Il ne donne sincèrement sa bienveillance qu'à (eux qui le respectent. Il attend du pouvoir autre chose que ses largesses, et n'est satis-

!o LA l»OESIK SOIS I.EMPIUK.

fait OU reconnaissant que s'il rencontre des appn^ ciatcurs désintéressés de ce qu*il vaut. Mais de> libéralités qui ne sont pas vraiment libérales ne font que des courtisans, ou des ingrats. Aussi l'Eropire n*eut-il pas le bénéfice d*une bonne volonté qui ne réussit qu*à effaroucher des caractères ombrageux.

Puisque Texcës d'un zèle trop dynastique le rendit étranger à la plupart des principaux événements littéraires qui se produisirent, souvent contre lui, en dehors des régions officielles où il était omnipcU««nt« nous ne saurions lui attribuer Tlionneur des impulsions provoquées par les penseurs qu'il persécutn, lorsqu'il vit ses caresses impuissantes. Mais il eut pourtant sa part d'influence sur une floraison arti* ficielle qui servit de parure h la scène où se jou.i>t le drame politique et militaire. C'est ce qu'on ap^teli»^ la Poésie de F Empire, mots qui évaluent le sou\en r distinct d*UD concert où des voix, ol>éissant à une sorte de direction commune, chant^rent sur wx certain mode que comportait le goût d'un puh!.« particulier. I^e^ genres qui ne relèvent que de Tim igination furent en effet ceux qui, de tout temi -. s'acconunodèrent le mieux du régime absolu; et« depuis Auguste jusqu'à Louis XIV, les Mu<es f^iit manqué rarement au plaisir des cours où ré.:nâît u*i maître. Il est donc natun'l qu'il y ait eu un Harna^^** impérial.

On en a dit beaucoupde mal; et, |iamii ces |nL.r* mt'Ui^ M'*>ères, chacun de nnii> h? ra|»|Klle cn«- : ^

cet éloquent auathème qui fut la préface des Médi- . talions: o Je me souviens, disait Lamartine, qu'à mon entrée dans le monde, il n'y avait qu'une voix sur l'irrémédiable décadence, sur la mort accomplie et déjà froide de cette mystérieuse faculté de l'esprit

humain qu'on appelle la Poésie Tous ces hommes

géométriques, qui seuls avaient alors la parole, et qui nous écrasaient, nous autres jeunes gens, sous l'insolente tyrannie de leur triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu'ils étaient parvenus à tuer en eux, toute la partie morale, divine et mâodieuse de la pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne l'ont pas subie, l'orgueilleuse stérilité de cette époque Ces hommes nous disaient : « Amour , philosophie , religion, enthou- « siasme, liberté, poésie, néant que tout celai Calcul f et force, chiffre et sabre, tout est là I Nous ne « croyons que ce qui se prouve, nous ne sentons que « ce qui se touche. La poésie est morte avec le spiri- « tuaUsme dont elle était née. » Et ils disaient vrai ; elle était morte dans leurs âmes, morte en eux, et autour d'eux. Par un sûr et prophétique instinct de leur destinée, ils tremblaient qu'elle ne ressuscitât

dans le monde avec la liberté ; ils en jetaient au vent les moindres racines, à mesure qu'il en germait sous leurs pas, dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases, surtout dans leurs noviciats militaires et polytechniques. Tout était organisé contre cette résurrection du sentiment moral et poétique; c'était une ligue universelle des études ma-

ino I.A POKSIK sors LEMIMIlK.

thématiques contre la pensée et la poésie. Le chifTn» seul était permis, honoré, protégé, pajé. Comme le chiffre no raisonne pas, comme il est un mer\ellleui instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à quoi on l'emploie, qui n'examine nullement si on le fait servir à l'oppression du ^enre humain, ou à sa délivrance, au meurtre de Tesprit, ou à son émancipation, le chef militaire de cette époque ne voulait pas d'autre missionnaire, d'autre

Séîde Il n'y avait pas une idée en Europe qui ne

fût foulée sous son talon, pas une bouche qui ne fût bAillonnée sous sa main de plomb. Depuis ce temps, j'abhorre le chiffre, cette né^-ation de toute peii>ée; et il m'est resté contre cette pui>sanre des mathématiques, exclusive et jalouse, le luf'me sentiment, la même horreur qui reste au forçat contre le> for? durs et glacés rivés sur ses membres, et dont il cn>it éprouver encore la froide et meurtrissante impH-^sion, quand il entend le cliquetis d'une chaîne. Lik mathématiques étaient les chaînes de la pen^* f humaine : je respire! elles sont bri.sées. »

Voilà des couleurs di^^nes d'un peintre que nous admirons. Tacite les eût enviée^. Mais jHMil-*lre sont-elles trop sombres. Car rr(|uitr veut, ce me semble, qu'on atténue un p<^s>imî>nie où rexpl<)-ii»n d'une haine loni:tf nip-^ rtfnuliM» se nnM » aux entraînements de la %er>f, parfois n\*^mo de la phr.i-**. Aujourtl'hui, du ninins, le m m rire de l'inaiie Cduvient nîi(»ux que ritvi''L'iiaîi»»n à erliii qui s'apprm'h*-, en >iinple curieux, de co^ \er>iru'alenrs mé4li«H*n-^

LA POÉSIE SOUS L EMPlRi:. 151

dont la collection pourrait se comparer à des statues de cire ayant la forme humaine, mais dénuées du mouvement, et de la vie. Telle est, en effet, Timpression du visiteur qui s'engage dans ce musée, à la porte duquel l'ennui fait si bonne garde qu'il faut un certain courage pour y pénétrer.

Avant d'en franchir le seuil, nous remarquerons d*abord que les grandes époques littéraires furent toujours une exception. C'est une fleur qui s'épa* nouit à peine tous les cent ans* De plus, les chefsd'œuvre ne dépendent jamais d'un mot d'ordre. Ils n'attendent pas le geste d'un mattre pour se ranger en bataillon, comme des soldats au premier roulement de tambour. Auguste et Mécène auraient eu beau combler d'insignes faveurs Bavius ou Maevius, depuis leur berceau jusqu'à leur tombe ; Mœvius et Bavius ne seraient jamais devenus ni un Horace, ni un Vii^Ie. Il est donc juste de ne point accuser trop durement les hommes d'État qui n'eurent pas le bonheur de féconder un sol ingrat, ou de faire jaillir du rocher les sources de Castalie. Outre que quinze années, surtout si occupées et si remplies, sont peu de chose dans la vie d'un peuple, ou dans un siècle, il eût été plus facile encore à Napoléon de gagner une seconde bataille d'Austerlitz que d'inspirer Poiymcie ou Andromaque à Luce de Lancival. Si Ton considère l'histoire universelle trop rare en coups d'éclat, on admettra du moins qu'il faut se résigner aux longs intervalles qui s'écoulent entre les apparitions de ces illustres acteurs dont la pensée

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joue un rôle immortel. Ces retards sont surtout à craindre au lendemain de ces crises sociales où fermentent les éléments d'un monde nouveau qui n*a pas encore, faute de loisirs, pris conscience de luimême. Ne lui faut-il pas le temps de se recueillir, et de s'éprouver?

D'ailleurs, les débuts de notre siècle ne nous |».iraissent pas aussi déshérités que se platt à le dire une prévention exagérée peut-être par ranimosit.c politique. Nous inclinerions plutôt à croire qu>ii général la somme des talents est à peu près la même eo toute saison ; mais, les circonstances contribuant à la répartir inégalement, il arrive tantôt que les k»i^ se concentrent dans quelques mains privilégiêt^ (alors, il y a toute une élite de génies), tantôt qu'il> s'éparpillent entre un grand nombre de partageants (ce qui fait que chacun détient seulement une parcelle du trésor commun). D'un côté, c'est une aristocratie , comme on le vit sous Louis XIV ; dt* l'autre, c'est une démocratie, une foule, où la quan* tité remplace la qualité. Telle fut, ce me semble, b condition des rimeurs qui pullulèrent sous l'Elmpire. Si quelques-uns passèrent pour riches, c'est que, le capital poétique étant trop dispersé, presque tou> furent pauvres.

Ajoutons que, dans la vie des peuples oomni** dans celle des particuliers, la rêverie ne s'asaucit» pas facilement à Taction. Ayant besoin d'heure^ vacantes et libres que ne dispute aucun autre souci « les contemplateurs ne pouvaient guère se replier m^t

eux-mêmes, uî se laisser ravir par de beaux songes, dans ce tourbillon de combats, ou parmi ces incessantes surprises qui tenaient toute l'Europe attentive. Lies souffrances de la &mille et de la patrie ne suffisaient- elles point à épuiser alors tes facultés d'émotion? Les jeux de la victoire ne furent-ils pas assez tragiques pour faire une terrible concurrence aux imaginations les mieux douées? Il y avait là de quoi décourager les plus vaillants. Quelle fiction n'eût langui auprès d'Uéliopolis et de Uarengo? Quel drame, quelle épopée aurait pu rivaliser avec la lecture du Moniteur^ dans les Journées radieuses omme dans les autres ?

Au lieu de nous égayer aux dépens de no-^ pères qui agirent plus que nous, il conviendrait donc plutAt de compatir un peu à une détresse dont fut responsable la gloire coûteuse qu'ils nous ont transmise. Eussions-nous fait meilleure figure si la Révolution, nous surprenant comme eux au milieu des OH^es occupaUons d'un siècle insouciant et raffiné, nous avait jetés, brusquement et sans pitié, des boudeurs et des salons à la tribune, à l'échafaud, ou à la frontière? Certains contes de fées parlent de palais merveilleux soumis à un enchantement qui tout à coup suspend pour des années entières toutes les fonctions de la vie. Eh bien, on peut en dire à peu près autant de la poésie française, si on la cherche dans cet interr^ne tumultueux qui s'étend de 1789 à 1800. Plongée en un profond sommeil durant toute la Révolution qui avait bien d'autre-

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affaires en tète, elle ne se réveilla qu*après cette la* borieuse tourmente, sans 8*être un instant doutée (car elle était en pleine léthargie) des secousses qui, près d'elle, venaient de renverser un trAne, des autels, des institutions, tout rédifice du passé. Au leu« demain de ce déluge uni>ersel, la Belle mi bois dormant ^ retrouva donc, ainsi que dans la fable« ce qu'elle <^tait avant sa subite torpeur, revêtue de ses atours comme pour une fête, tout enluminée de fard, et portant galamment les modes d'autrefois. Seulement, le temps et sa pous^^ière avaient fané les parures de la veille.

S'il en fut ainsi, c'est qu'en France les préjufrés littéraires, par cela soûl qu'ils ne gênent personoe, sont plus vivaces que les dynasties. Voilà pourquoi, parmi tant de ruines, l'inoffensive poétique de Tancien régime resta debout, défiant le flot qui n'avait rien épargné. Tandis que la société se renouvelait de fond en comble, les beaux-esprits revenus de l'eiil se mirent donc k chantonner les airs connus qui avaient consolé leur émigration, à balbutier de> réminiscences qui leur rendaient l'illusion du pa>>é, en un mot, à répéter avec la mémoire du coeur tous les refrains de leur bon vieux temps. Ces ritnurnelle> parurent même d^^^licieuc^esàdes oreilles étourdies pur les riameurs de» clubs, et qui avaient oublié toute éiruance. Alors que les travaux de La* L^raitge, de Laplace et de Berthollet ou\ raient de »i \a«it(*s horizons aux sciencos exactes et naturv*!le^, aux niattirniati<|ues, à l'astronomie et à la chimir, la

plupart des lettrés, humbles^erviteurs des traditions les plus surannées, ne surent, après la diversion de la société polie, que se tratner dans Tornière de la routine, et cela en toute sécurité. Car, autour d'eux, nul n'y trouvait à redire. Bien au contraire, les novateurs les moins scrupuleux en politique eussent jugé malséant qu'un téméraire se permtt de ne pas considérer comme inviolables les règles de conven* tioQ déclarées sacro-saintes par les Aristarques d'Académie, ou d'Athénée. Bien des philosophes qiai sëtaient réjouis de voir fermer les églises n'eussent pas souffert qu'un profane touchât au Temple du Goâty sur le frontispice duquel ils s'imaginaient lire le nom de Voltaire. Les doctrines respectées par son irrévérence étaient donc devenues l'objet d'un culte superstitieux qui , sans comprendre l'esprit du dogme, en gardait la lettre et les vaines formules avec une dévotion fanatique.

Si Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre avaient préparé les voies à Chateaubriand par une réforme décisive^ opérée dans des genres récents, et qu'une noblesse héréditaire n'obligeait pas à être ennuyeux, c'est que la prose, appartenant à tout le monde comme un instrument d'usage quotidien, pouvait se mêler à la vie populaire dont elle était toute voisine. Il n'y avait pas là scandale de mésalliance. Mais, étant née patricienne, et n'ayant pas daigné descendre des salons sur la place publique, la langue poétique, par crainte de déchéance, vécut en ci-devanty et ne cefoa {>-is d'exploiter un fonds qui alla toujours s'appauvijis-

15G LA HOÊSIi: Sous L KMHliiK.

santjusqu*àrinanitîon. Aussi flnît-elle par en ètn' réduite à des pratiques d*école, à des artiQces d'atelier, aux ruses du procédé qui $*apprend, en un mut, à de puérils expédients qui prolongèrent une déca* dence. Nous allons en étudier les sjmptAmes, nuo sans indiquer aussi les inquiétudes, ou les essais de renouvellement que nous laisse entrevoir celte période de transition durant laquelle, malgré la triste^M» d'un ciel morne et froid, travaillait sourdement la sève d'une végétation prochaine.

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