CHAPITRE III
?f^\» officielle. Les Dithyrambes et les Cantates. Les Épilbalames. Les Odes baptismales. Le carillon des Anniversaires. — Une leçon deSorbonoe; le commentaire de TËglogue à Pollion. Virgile prophétisant le siècle de Napoléon. — Les poésies patriotiques et nationales. Un quiproquo. L'imagination ne voit les objets qu'à dis- Unce. La légende impériale.
Si l'Empire étouffa les voix satiriques, il n'encouragea que trop un genre qui existait avant lui, mais ne s*6panouit jamais sous un climat plus propice. Je veux parler du dithyrambe et de la cantate, qui jouèrent alors un rôle analogue à celui des feux d'artifice et des grandes eaux, dans les fêtes officielles. VOde sur la Prise de Namur est le patron d'après lequel se fabriquaient la plupart de ces produits froidement élaborés par un enthousiasme de commande^ prêt à célébrer tour à tour les solennités de la paix et de la guerre, les victoires, les traités^ les événemeots de palais, en un mot, tous les fastes dynastique^. Encore l'œuvre de Boileau ne fait-elle pas trop inécbante figure dans le voisinage de ces strophes dont les élégances banales rappellent ces vieilles tentures qu'on tire d'un garde-meuble, pour décorer une salle de bal, dans un jour de cérémonie. Nous
18i U POftSIE sors LRMPIUE.
allons feuilleter un instant ces archives qui u'hu' plus pour nous qu*un intérêt archéologique.
Parcourons, entre autres, les épithalaraes corap' •>»♦à Toccasion du mariage de l'Empereur avec Mari^- Louise. Dans les colonnes du Mercure^ le déQlO de c€hommages lyriques ne dura pas moins d'une ann* c. Les noms connus s'y rencontrent à c6té des [>ni^ obscurs; mais tous se confondent sous l'habit de ci >tir. et il faut des yeux bien exercés à qui veut discern' r ici des physionomies individuelles. Cependant, rf..i* cun se travaille et se guindé pour attirer le^^ re^anî-: c'est à qui se signalera le plus par son zMe,au mij*u de cette foule où Ton craint d'être perdu. L'un \': trouver dans les Champs Élysées les ombres i\*^ Bardes, et nous les montre groupées autourdïh»si m, pour chanter le hén^s dont les exploits éclipsent la renommée de Fingal. Un autre suppose qu'en un songe, Alexandre prédit les triomphes et l'hymen <!:i conquérant qui surpassera sa gloire. M. Michi'.'i prête à Virgile l'idée d'ajouter à son ÈuriHe w treizième chant, où il annonce les destinées prmises à Napoléon, qui descendra du Troyen Fra:.cus, et sera « noble comme Alcide, intrépide comr:** Achille, sage et grand comme Agamemnon ». l -. capitaine d'artillerie, le chevalier Fourcy, é\f»qn*' Charlemagne, et lui fait débiter un interminable dicours, dans lequel, faisant fonctions de chambol'in, il présente k leurs Majestés Autrichiennes le Ci»n*..nuateur de ses œuvres guerrières et pacifiqut*- Ailleurs, c'est Dieu lui-même qui, descendu ^-.-
la terre, vient bénir dans l'union des deux Aigles Falliance définitive de deux grands Empires. GarapenoD offre à rimpératrice un bouquet de fleurs qu'il a cueillies sans doute dans les jardins de sa Maison des champs : car le parfum en est bien fade. Tissot fait pleurer « les Nymphes de lister », consolées par celles de la Seine. Mais n'époisons pas ce catalogue monotone. Ce ne sont partout qu'apostrophes, exclamations, prosopopées, métaphores vieillottes, allégories fanées; pas une couleur qui tranche sur ce fond terne et gris, pas une saillie qui attire l'œil. Â peine pourrions-nous détacher de l'ensemble un simple couplet, celui-ci, par exemple, qui fut mis en musique pour la Comédie-Française ; il se distingue du moins par un calembour :
Paris pressé de voir sa Heine Accusait le inoindre retard ; Et Vienne voyait avec peine S'avancer Theare du départ.
Paris disait : Ah ! qu'elle vienne !
Vienne l'arrêtait par ses cris.
Toat Paris voulait être à Vienne ;
Vienne Tondrait être Paris.
Voilà Tencens qui fumait sur un autel privilégié I Par là, jugez du reste.
Les chants d'hymen nous en laissent pressentir d'autres qui n'attendirent pas neuf mois pour se produire. Dès la fin d'avril 1811, parut un poème sur y Heureuse grossesse de S. M. Marie-Louise, Impératrice des Français, et Reine d'Italie. Ce sont des vers
latins composés par N. Lemaire, professeur en S rbonne. « Car c'est aux Muses du Latium, dit U Mercure en Tinsérant et le traduisant, qu'il appartient de célébrer la naissance du Roi de Rome ; et ce sera désormais leur fête particulière. » Puis i. ajoute : «Mais ces Muses n'ayant parmi nous qu*u"i petit nombre d'adorateurs, la plus belle moitié tUt genre humain serait privée du plaisir de les entendre, si elles n'avaient eu le bonheur de trouver un interprète parmi les plus illustres favoris du Par^ fiasse français. 1» Cet élan ne s'arrêta pas; car, a\ant c( Tauguste délivrance », c'est h qui se fait propbtVe, en deçà comme au-delà des Ali)es; c'e>t à qui s'é^^rw tue à tirer l'horoscope u du fils de Jupiter ». Cm* quante prix ne furent-ils pas proi^isés, et disputt^ par 12,730 candidate?
« I.es milles f)ortugaiscs, hollandai>os, espairnoN-, italionno-; ot autrichiennes, écrit encore le Mrrmr^. ont rivali>é de patriotisme avec les nAtres. Elles i-nt toutes >oulu saluer dans le lauyaijc des dirui un é\énement qui intére>se le bonheur de la terre. » Vu des recueil> composés h cette occasion est un cl.. • \ essayé parmi l,3(M) concurrents, entre lesqueK in mx.
remarquons Héranper, Madame Dufrehnoy, Esnu^ nard, Millevoye, Dupaty, Daoiir*lA)rmian, C^^imir belavigne, Lt^yson, et Viennet. Mais leur ^ig^4tu^>« seule les desif:ne; car ils éprouvèrent ti>u^ l'influence malice qui s(Mnblait paralyser les mieux dou4^>.
Aussi n eIhunle^>ns-nou^ pas ces roépriseiâ. Cb*/ le raitiqtieur des rainçuettrSy nommé Ilarjaud^ on
ne peut guère citer que cette strophe sur les illuminations :
Le Jour pnMo à la Nail son brillant diadème ; Du règne qu'il prolonge il s'étonne lai-même. Vesper a déposé son voile accoutumé ; EXj SQr un char qui fuit dans l'ombre étincelante,
La Nuit éblouissante Parcourt les cieux surpris de son vol enflammé.
A cette périphrase assez adroitement tournée asso- '."ns encore ces vers de Tissot; car Homère leur :-':la bonheur :
Ainsi, lorsqu'à l'aspect de l'aigrette flottante Sot le casque d'acier du redoutable Hector, Le jeune Astyanax pousse un cri d'épouvante, Et se rejette an sein qui l'allaitait encore ; Le héros indulgent aux fraye ui*s de cet âge Hépose avec bonté son casque radieux ; n berce de ses mains ce fils, sa noble image. L'plève vers le ciel, en demandant aux Dieux
Un Roi, l'honneur do la patrie,
l'n Roi digne de ses aïeux :
Spectacle tonchant et pieux
Que son Andromaque attendrie Regarde en souriant, et les pleurs dans les yeux.
'Juant aux autres, les meilleurs méritent à peine ^:- prix de sagesse.
L'art aujourd'hui n'est rient et le conr seul est tout,
î>âit l'un d'eux. Or, ce qu'affirmait le premier hé- ^ >tiche de ce vers ne fut que trop démontré par u^ les carillonneurs qui mirent bientôt en branle 1 cloche baptismale de Notre-Dame. Ah I ce n'était ■ rit une sinécure que l'office de juger tous ces vétno? de rhétorique 1 Pour moi, je ne saurais h qui
190 LA PObSlK SOIS LI-JfPIHK.
Irançaise sont rentrées dahs les \iiles et daii- li palais; les lettres, les sciences et les arts tra>aiii* .. à l'ornement, au bonheur de la France, et ce L'iheur est Tûge d'or véritable ;
Ac toU' sunjtt yens aurtn mumlo, m
Si cette tirade passait alors pour une pn::o de L . :'• éloquence, accordons aussi, sans bésiter, le titrr •:• poètes à ces légions de volontaires que bisait s^^r*. r de terre chaque anniversaire du 13 Août; et d;-< . * avec un soldat obscur de celle prande amuM :
La cliandrlle «(ui luit aux fenêtre** «iu |mu\r« Vaut 1<*> frux jailli»ant> au |Ki\ill<»n ()'nan<)\n\
Puiir cliant(*r ce qu'rjirnux»» t»l la nnjr et la vii'f. TniiH lf> \vr^ ont U*ur j»rix, nn'^iiM* <vn\ do M»'r\i. «.
A la même famille, mais a\ec moins dt* \(:.i; secrète, appartiendraient à bon droit les Poê^î'-^ *. > tionales de Ch. J. L. La'illard d*Avrît:in, ffti. •• d'administration, qui >oulut, lui :iU>>i, ^ jrtvr >'. /leurs sur nos tropln'esmiliîaires». Certes, h'M.j» t valait la peine ; mais ce chef de bureau prouva >« .* ment une fois de plus, malf:ré >a tK)nne \Mi'>.'. que la poésie ne s'écrit ] as au numuMU où elU- «4* f* ' Oui, les Académies avai<Mit beau tre>scr 11.* *• runnos d'immortelles à tant d Ilomè.-es et de l.»*lées, tous ces coneums or^ani-ês comme une i^r . au Champ de Mars ressemblèrent à ce^ >aUp* • canon tirées par les Invalides, pour auu*»ncer i. victoires. Le fracas se tournait vite en fumée*
Faisons pourtant une exception en faveur d'un enfant, de Pierre Lebrun, dont les aptitudes précoces avaient mérité Tattention du Premier Consul, un jour qu'il allait au Prytanée passer la revue de ses ftitars sous-lieutenants. Au lendemain dléna, TËmperenr prenait son café dans les salons de Schœnbruon, lorsque le comte Daru, ouvrant le Moniteur^ fit UQ geste de surprise. — « Qu'est-ce donc? dit Napoléon. — Voilà, sire, une ode sur votre victoire. — Ah! une ode! et de qui? — De Lebrun. — £h bien, voyons; lisez-nous cela. » M. Daru se mit alors à déclamer des strophes enlevées aussi vivement que les canons autrichiens. Point de doute. C'est un gage de ralliement ofiert enfin à l'Empire par un récalcitrant^ Ponce- Denis Écouchard- Lebrun, le chantre républicain du Vengeur. U se décide à faire amende honorable I Le voilà conquis! Aussi la main souveraine s'empressa-t-elle de signer un brevet qui lui accordait une pension viagère de six mille francs. Hélas! ce n'était qu'une méprise, et elle ne tarda pas à s'expliquer ; car on sut bientôt que la plume dan écolier avait écrit ces vers dont Tailure est vraiment assez fière :
Suspends ici ton vol; d'oti vicns-tu, Renommée? Qu'annoncent tes cent voix à l'Europe alarmée ?
— Guerre. — El quels ennemis veulent être vaincus? ^ Allemands, Suédois, Russes lèvent la lance ;
Ils menacent la France.
— Reprends ton vol, Déesse, et dis qu'ils ne sont plus,
U Weillard atrabilaire et quinteux, qui devait
VJ2 LA POESit: SOLS L*KMPIHE.
mourir avec ses rancunes, ne répudia pourtant ; i* une libéralité qui s'était trompée d'adresse ; et lEinpereur voulut généreusement quil proGUkt de ^ * erreur. Qtiant au rhétoricicn imberbe qui portait :•• même nom, et depuis le rendit célèbre, sa rix*::.pense fut réduite à 1,200 livres, bienfait que ^i reconnaissance n'oublia jamais. Sans être excellci/. son début avait du moins Taccent d'une émnt; l involontaire et naïve. Or, voilà ce qui manquai: a beaucoup d*autres. Mais viennent les jours à jani . néfastes ; et alors^ prompt à oublier ses maux, i>u .1 pardonner des fautes amnistiées par la gloire^ ! cœur chevaleresque de la France se laissera Um^ l.'-: par des chants qui, ne flattant plus que le malLtrur, seront impérissables comme le souvenir de n :' triomphes et de nos désastres. C'est que rimai:i!.îtion ne sait voir les objets qu'à distance. Pourqu** 4 ligure de l'Empereur prenne des pro|)ortioos <;•'ques, il faudra donc qu'elle apparaisse «ur le ; •* destal de Sainte-Hélène, plus meneilleuse enc^r' dans la maje>té lointaine de sou douloureux e\ '. qu'elle ne fut sous le soleil d'Austerlitz. Attcn*! ^ que ce deuil, exploité d'ailleurs par la pa^^iun > .tique, ait fait tre^saillir t'&me de la Patrie; et iKvoix éloquentes conmje tout sentiment sincère d- :.niTont lelan aux regrets, aux espérances ou j * illu>i(>ns que Tinâtinct populaire confondit m l. légende dont la grandeur trauMque uou^ a cuùti* l .• du ^ang, et bien de> larmes.