LE DRAME 80US L'EMPIRE
des créations informes où l'on se flatte de plaire sans obéir à des règles. Aux pures jouissances du goût, c'est substituer la crapule; et, s'il arrive ainsi qu'on réussisse, c'est un malheur. »
Parmi ces malheurs déplorés par plusieurs qui les enviaient pour leurs œuvres délaissées, il faut compter le triomphe de Misanthropie et Repentir. Ingtoieusement imité de Kotzebue par Julie Mole, ce drame fit couler un déluge de larmes. Jamais fiction n'avait suscité pareil concert de soupirs et de sanglots. Pour les femmes surtout, ce fut un point d'honneur d'aller s'évanouir à cette pièce. Elles crurent sans doute se décerner ainsi comme un brevet de sensibilité, peutrètre môme de vertu. Tout en faisant la part de l'excès qui se mêle à l'engouement parisien, on ne saurait pourtant nier la valeur littéraire de cette fable que reconmiande l'intérêt d'une situation habilement analysée par un talent adroit à démêler des nuances morales, et à substituer l'en* train de la vivacité française aux lenteurs d'un modèle trop germanique . Mais, après avoir victorien* sèment réconcilié les deux époux que séparait une iaute irréparable, Kotzebue fut moins heureux quand ils'avisade leur donner pour pendant ces Deux Frères dont les cœurs désunis par un malentendu se rap* procbent, tout à coup, dans un élan de mutuel repentir, et d'affection subitement retrouvée. Il y a là trop de bavardage et de déclamation, une importance puérile attribuée à des riens, je ne sais quelle pleurnidierie on peu oitise, enfin un abus de morale édi-
fiante qui nous écœure. Aosâ le public ne se mil-il pas en frais d'émotion.
Et pourtant, la source d'attendrissement n'était point tarie, comme le prouva bientAt la reprise de Pamélaj ou la Vertu récompensée. Car, celle pièce alla droit aux nues, sans autre mérite que d'avoir fait incarcérer son auteur, François de Neufcfatteau, sous le règne de Robespierre, qui n'avait pu tolérer ce vers:
SoavenonB-Doas d'aimerj oablions de imnir.
C'est qu'au lendemain de la Terreur, on ne denundait qu'à se livrer sans résistance aux souffles dé* ments qui semblaient épanouir les âmes. U y eut donc alors une recrudescence de sensibililé toute prête k profiter du moindre prétexte pour s*épaiidier. On le vit bien encore lorsque après la rqirésenlalioo de tAbbé de tÉpée^ ce cbeF-d'œuvre du genre, .Nicolas Bouilly, le poète laerymai, comme disaient en vain les railleurs, fut acclamé par un légitime enthousiasme qui réduisit les plus récalcitrants an .silence. Geoffroy lui-même faillit être emporté par k flot, et dut se résigner, d'assex mauvaise giïce, à n'opposer aux transports dont il s'irritait que la pn>testation d'une ironie timide.
Nous ne pouvons prendre congé du drame, $ao> feuilleter en passant le répertoire d'Alexandre Du%al, qui, parmi les hasarda d'une veine inégale, ne ce^^<« pas d'être une des imaginations Ici plu2s actives àe l'époque impériale. Tour à tour soldat, marin, ingt-
nieur, architecte, député des États de Bretagne, comédieD et directeur de troupe, puis académicien , il avait pu, dans ces conditions diverses, recueiUir bien des traits de caractère ou de passion qui ne Aireot point perdus pour la scène. En lisant les notices où il nous raconte en quelque sorte la biographie des principaux essais que lui suggéra la bonne fortune de ses rencontre», nous aimons en effet un observateur qui dut ses meilleures inspirations à Teipérience d'une vie aventureuse. A la vérité des physionomies, au tour naturel du dialogue, et à la chaleur du sentiment s'alliait aussi, chez lui, Tart si nre d'ordonner un plan, et de nous tenir toujours en éveil par des coups de thé&tre sûrement combinés. Dans ce talent se reconnaît le praticien qui débuta par la profession d'acteur, ainsi que Molière, Baron, Dancourt et Picard.
Il nous offre donc plus que tout autre les garanties d'une vocation éprouvée, comme l'attestent ses ouvrages, dont la liste serait longue à parcourir; car il s'exerça dans les genres les plus variés, et avec une remarquable dextérité, qui fut vraiment fort opportune, sous un Pouvoir si prompt aux défiances irritées. Hais son adresse ne le sauva pourtant pas des périls qui menaçaient alors les plus circonspects. Nous avons déjà dit un mot du veto brutal qui supprima le drame d'Edouard en Ecosse. Il y eut danger si pressant que l'auteur crut devoir quitter précipitamment Paris, puis la France. Une disgrâce 3QaIogue entrava bientôt la première représenta-
lion du Lovelace français* Car l'Emperear, qui s'empressait d'ouvrir ses antichambres aux débh^ de l'ancien régime, refusa d*autoriser une pièce qu prétait un rôle malséant à l'un des plus grands noms de France, au duc de Richelieu. Quant à GtiUlaume U Conquérant^ qui semblait avoir la* vantage de l'à-propos, vers le temps où s organi>A le camp de Boulogne, il lui fallut ausbi battre es retraite devant la malveillance des courtisans q*^., dans les louanges données à un prince normano devenu souverain d'Angleterre, virent des intentif'.hostiles à la politique impériale. Les choses s envenimèrent à ce point que Tintervention de l'Impt- r^ trice put seule conjurer la foudre ; et, sans ce gracieui patronage, Alexandre Duval en eût été réduit à s cipatrier ime seconde fois.
Si U Menuisier de IJvamej dont le héros éu.t Pierre le Grand, put se jouer sans obstacle, c\< que le Maître ne songeait point encore à sa camp»gne de Russie. Mais la Jeunesse d Henri V n'obi.:.: un passeport qu'à force d^instances. Ce drame » a.-pelait d'abord Charles U. Or, la censure craiiia . que cet épisode d'une restauration ne ravt%at ^ souvenir des Bourbons : elle ordonna donc de chà:/ger le titre; et, devant cette injonction, Duval, rt* culant de deux siècles en arrière, dut clKM>ir u . personnage qui monta S'ir le trùne en 1413, au i. de 16C0. De là, bien dci anachronismes pour \t*queb l'indulgence n'est que justice. Telle e»t, par exemple, la scène où l'on s*étonue d'entendre par.t -
^t pistolets et de montres^ dans un langage plus ap* proprié à la cour de Louis XIV qu'à celle de Charles VI. Mais ces oublis de couleur locale n'empêchent pas la fiction d'être agréable, et ingénieusement construite. Dans ce sujet scabreux^ qui roule sur les fredaines d'un mari libertin, et corrigé par sa femme, l'homme d'esprit réussit à égayer le parterre, sans blesser aucune convenance. On lui en sut d'autant plus de gré que ce même canevas avait tout récemment porté malheur à Mercier , dont la liberté se tournait si volontiers en licence. Cette finesse discrète fut bien digne d'un littératear qui fit partie du groupe que le comte Daru prit l'habitode de réunir toutes les semaines, en un déjenoer dominical, sous le patronage d'Horace,
Dans ces drames où le sentiment du ridicule se combine avec la peinture des mœurs, nous pressentons déjà l'instinct comique auquel nous sommes redevables de fantaisies animées d'une verve enjouée, /o Héritiers j les Projets de mariage, la Fille dEo^ ^èrty la Manie des grandeurs^ et surtout le Tyran ^l^mettique. Cette dernière binette est la satire d'un loari contrariant, brusque et bourru, qui gourmande à tout propos femme, enfants et valets. Au lien de subir ces bourrasques, ou de leur résister, ses victimes se décident à céder le champ de bataille. Un beau matin, toute la famille dé&erte ; alors, dans son isolement, l'insociable. qui est bon homme m demeurant, n'ayant plus d'autre ressource que de tempêter contre lui-même, ouvre enfin les yeux,
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fait son med culpdy regrette ses torts, promet de leréparer, et signe an traité de paix qui ramène \<y fugitifs. Ce motifs que Brueys avait déjà traité d^:i? son Grondeur^ est spirituellement rajeuni par 1 idce de la punition qui devient ici le remède du malade Peut^^ètre n*était-il pas très-urgent de décoora^er ainsi la vigilance des maris et la sévérité des pèn^. surtout en un temps où les liens de la di^tipl.: domestique ne se relâchèrent que trop, s*il faut s'irrapporter à plus d'un témoignage. C*était presque m* viter les ménages à divorcer pour incompatih.. *d*humeur. On n'accepte pas non plus sans object:- l l'optimisme du dénoûment, je veux dire cetle coversion foudroyante qui paraît assez in\raisembUL.t . Molière eût préféré l'impénitence finale. Quand s- :. misanthrope fuit au désert, il s'emporte plus qv jamais contre l'espèce humaine. Tartufe subit un ciltiment,maisilnes'amendepas. Si Uarpa^sonfait m.:*.*de capituler, c'est encore par avarice, et pour Ubeaux yeux de sa cassette. Le Malade imaf:iDainr ?• désabuse de sa femme, et non de la médecine* Vv : le train ordinaire des choses. Mais toutes ces nflexions, Duval ne laissa pas au public le temps di • faire ; il sut émouvoir, amuser son monde, e: • gageure fut gagnée.
Son Chevalier d'industrie est encore une cook . de caractères. Dans l'ancien théAtre se renrontxv déjà souvent ces types d'aigrefins, dont Timpert^-hablo effronterie gruge quelque vieille folle, el rr .-> à capter sa fortune en échange d'un nom. Mai« .
n'est plus ici question de ces coquettes surannées, ou de ces bourgeoises vaniteuses qui veulent à tout prix se pourvoir d'un mari, ou s'affubler d'un titre. Nous avons affaire à un maître fripon, dont la rouerie savante fait courir des risques sérieux à l'inexpérience d'un cœur tendre et honnête. Après les secousses qui avaient confondu tous les rangs, et bouleversé Tordre social de fond en comble, l'heure pouvait être propice aux entreprises de ces intrigauts dont le poSte disait :
On en trouve partout, et surtout à Paris;
Ils ont beaucoup de noms, sont de tous les pays,
Toujours Français à Londre, Anglais en Italie.
Avec des airs polis, un ton de courtoisie,
Ils arrivent chez vous : là, ces joueurs heureux.
Sans même les savoir, gagnent à tous les jeux.
Ils se montrent jaloux de Thonneur des familles,
Courtisent les mamans plus que les jeunes ûlles,
Et, dépensant par an plus de vingt mille écus,
Des revenus d'autrui forment leurs revenus.
Nous ne refuserons donc pas un air d'opportunité piquante au portrait qui démasque un de ces aventuriers. Avouons pourtant que l'escroquerie, fût-elle QD prodige de souplesse diplomatique, est un ressort fâcheux, et dont l'emploi peut entraîner plus d'un inconvénient. Cette industrie ne s'exerçant d'ordinaire qu'aux dépens des sots, il est malaisé, soit d'intéresser en faveur des dupes, soit de grandir un scélérat jusqu'à des proportions tragiques, comme le fit Molière pour tempérer l'odieux de l'hypocrisie religieuse. Quoi qu^il en soit, si le choix du sujet fut