‹ Tableau de la littérature française 1800-1815 (volume 4)Chapitre 35 sur 68 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

La comédie Ten la fia du xviil* siècle. Ce qu'elle derint boub Robespierre. Charles Demoustur. — ReTanche du rire sous le Directoire. Égosillement d'oiseaux après l'orage. La comédie s'ajourne en ce pèle-mèle; on ne songe qu'à s'étourdir. Restauration delà gaieté gauloise; le Cateau, Augustin de Pus, Désaugiers. — > L'Empire met la sourdine à ces explosions de verre. Les originaux s'elbceut. Règne de Tuniforme. Peu d'hommes^ et de caractères.

La Mase comique fut celle qui resta le plus constamment fidèle au génie* de notre race; et, depuis 1715 jusqu'aux environs de 89, on pourrait suivre les métamorphoses successives de la société française dans une suite de fins croquis dont l'ensemble paraîtra comme la chronique indiscrète des générations évaDouies. C'est ainsi que Dancourt, Dufresny, Marivaux, Lesage, Destouches, Piron^ Gresset, Sedaine, et Beaumarchais nous conduisent d'étape en étape au seuil de l'ftge nouveau qu'inaugurent les revendications de Figaro^ ce fils adoptif d'un peuple frémissant, qui reconnut en lui ses rancunes, ses ré* voltes, et ses ambitieuses espérances.

Hais la gaieté de l'esprit, chose légère et fragile, devait sombrer, elle aussi^ dans le tourbillon qui

emporta l'ancien régime. La Terreur n*épargiia pa^ même le seul poëte comique de la Révolution, r^i :: qui avait donné le plus de gages aux violents, Fal>r>d'Églantine, qui partagea le sort d*André ('hénier, mais sans avoir mérité nos sympathies par le om* rage de ses vertus civiques. Robespierre ne pleuvait manquer d*étre l'implacable ennemi de la ^atinc: elle lui faisait peur ; il n'aimait que les idylles et 1*^ bergeries. Aussi se laissa-t^il dérider par les doucereuses fadaises de Charles Demoustier, ce Grar.* disson galant, ce Berquin de l'Amour, cet aumôni- r de Cythère qui avait enjolivé jusqu'aux Enfers, et marivaudait si joliment, à quelques pas de la pui!i>tine. Son Conciliateur ne fut-il point conteropon'.i. des massacres de septembre? Oui, c'est alors qu\ roucoulait sur la scène les froids madrigaux di * voici un échantillon :

Les fleurs sur votre teint meurent A peine M J'y vois encor des lis, mais j*y cherche des ro-

Ces gentillesses eurent sans doute la saveur d' :. contraste, et réussirent aussi bruyamment que i-^ Lettres à Emilie. Mais si, dans le voisinage de \ prison et de la mort, le rire n'était plus de saison, ne tarda pas à prendre sa revanche ; car nous a^ ; « eu de tout temps la faculté de secouer aisément Tir. pression des mauvais rêves, et les baocbaiMles •* Directoire le prouvèrent même plus qu'il ne ciHiir* nait.

Dans une société bariolée, bouffonne, intrigan;* ,

babillarde et sensuelle, qui courait au plaisir du même élan qu'à la frontière, que de ressources pour un moraliste dont le regard eût observé de près cette parodie qui semblait concilier la Grèce de Périclès, la Rome des Césars, et la France du Régent I Par* yenus affichant leur sottise et leur morgue, émigrés rentrant à petit bruit, mais sans avoir perdu ni leurs préjugés ni leurs illusions, conventionnels décriés, mais non résignés à n'être plus rien, Âlcibiades dedub ou de caserne, Brutus déchus qui ne demandaient qu'à se relever de leur néant, n'importe à quel prix, démagogues sans foi ni loi, licencieui et prodigues, disposés à toutes les bassesses pour vivre encore quelques jours, aussi ardents à s'enrichir par l'agiotage qu'à se distraire^ par l'oi^e, de leurs propres remords, et s'imaginant peut-être que la contagion des mauvaises mœurs ferait oublier au pays le devoir de les maudire, toutes ces physionomies n'étaient-elles pas autant de modèles qui atten- ' daient leur peintre ?

Et pourtant, le peintre ne parut pas. C'est que, dans ce chaos où flottaient pêle-mêle toutes les épaves de la guerre civile, Fœil ne savait plus à quel objet se prendre. Tous ces éléments disparates et mobiles, qui n'avaient pas eu le loisir de se fixer ou de s'organiser, ne pouvaient que déconcerter l'attention. Les cœurs étaient encore trop troublés pour lui permettre ce recueillement sans lequel nulle œuvre d'art n'est possible. Aussi tous ces originaux purent*ilâ dormir tranquilles. Lesage n'é-

tait point là pour livrer les TurcareU à la risée poblique.

Si le talent n'eût pas fait défaut, peut-être le cou* rage n'aurait-il rien osé ; car un frisson d'effroi res* tait aux survivants de 93, et les plus irréprochable» avaient contracté , dans ces épreuves , comme le germe d'une involontaire lAcheté. Non, un CmmI vengeur n'allait pas à des mains tremblantes. D'ailleurs, après tant de crimes ou de fautes, dont une aveugle fatalité sembla s'être mêlée, chacun se sentit plus ou moins coupable ; et l'on préférait one amnistie à des représailles. 11 fallait enfin une trêve à ces imaginations encore obsédées par de sinistres visions. On ne chercha donc plus qu'à s'étourdir, et tristesses ou craintes s'évaporèrent bientôt en joyeux oubli. Comus, Momus et Bacchus, conune disaient les chansonniers d'alors, succédèrent à la dée$>e Raison. Leurs jeux se ressentirent d'abord un peu trop de cette barbarie qui venait d'étoufler toutes ks élégances ; et des polissonneries de carrefour calooK nièrent parfois l'esprit français. Mais il y eut aussi de jolis moti(s dans le carillon de tous ces grelots. C'était comme un égosillement d'oiseaux secouant leorv plumes, sous la feuillée, après Torage. Farces et fi>* lies, parades et parodies pullulèrent donc à l'en vi^d^ toutes parts, sous l'influence du furtif rayon de soleil dont le bienfait inattendu, mais trop précaire, rendit à nos pères, avec l'espérance, le bonbe^ir de renaître, c'est-à-dire de retrouver l'usage do plal libre et lacile.

N'est*ce point alors que tant d'honnêtes gens, tout heureux de s'épanouir, s'associèrent en confréries, dont les réunions gastronomiques et chantantes rappelèrent la tradition des Enfants sans souci, les dtners du Temple, et ces soupers d'Auteuil, où Chapelle ne laissait pas dormir le refrain? L'ancien Cateau qui, dès le 2 fructidor, an lY, avait rallié ses membres dispersés, s'adjoignit donc de jeunes recrues, et rétablit enfin le règne de la gaieté gau* bise par une restauration plus durable que bien d'autres. On vit à l'œuvre toute une légion de bons vivants^ dont la philosophie souriante fut un symptAme rassurant et consolateur. Nommons les plus connus : Barré, Radet, Laujon^ Dûmersan, Phi- Mppon de la Madeleine, les deux Ségur, Deschamps, Dupaty, Gentil, surtout de Piis et Désaugiers ; car leur veine ne tarissait pas.

L*un était l'héritier direct d'un genre où CoUé, Piron et Favart avaient fait merveille. On raffola de ses lutineries espiègles ; ses couplets volèrent de bouche en bouche ; ils furent les délices du salon, et de l'atelier. On le proclama le Corneille du vaudeville. L'autre éveiUe encore aujourd'hui bien des échos populaires; car il représenta par excellence la franche malice du bon vieux temps, et cette hilarité cordiale qui s'éjouit innocemment, à gorge déployée, sans aucune arrière-pensée d'amertume ou de colère. Anacréon grivois, et de gaillarde mémoire, il ne cessa pas non plus d'improviser pour la scène quantité de facéties qui défrayèrent la belle

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humeur de ces années insouciantes. C'est par centaines que Ton compterait les bagatelles badines auxquelles il mit la main. Des types qui ne sont point encore oubliés, M. Vautour, M. Pinson, M. Domollet, Cadet-Roussel, Cadet-Buteux et Jocrisse, n^ sont*ils pas les fils de sa leste et naïve fantaisie? Il fut vraiment intarissable, ce Molière de la gaudriole, qui chansonna, le verre en main, jusqu'à son épitaphe :

Ci-gU, hélas! sods cette pierre, Uo bon vivant, mort de la pierre.

Passant, que to sois Paul on Pierre, Ne va pas lai jeter la pierre.

Non certes, malgré des vivacités un peu lestes, nous ne lapiderons point ce gentil esprit qui eut i^ cœur sur les lèvres. Mais cette jovialité, qui débordait à pleines rives, dut se contenir sous un régime d'autant plus soucieux d'étiquette et de décorum que, voulant faire oublier la brusque nouveauté de son origine, il prétendit imposer le respect par la gravité de son attitude. Les échappées de la verve ont d'ailleurs besoin d'un milieu qui les provoque, et les encourage. Or, elles eussent détonné dans le silence universel qui se fit tout à coup, après Bru* maire. Il leur fallut au moins mettre une sourdine h des explosions qu'allait étouffer bientôt le bruit des batailles ; car, lorsque, bon gré mal gré, toute la jeunesse courut aux armes, la France redevint tragique.

S'il y eut encore quelques épicuriens

parmi les célibataires qui purent échapper aux levées brutales delà cooscription, ils ne fredonnèrent donc plus qu'à mi-voix, et dans l'ombre, leur ritournelle favorite :

Aime, ris, chante, et bois; Ta ne vivras qa'ane fois.

L'égoîsme de cette sécurité voluptueuse eût été plus qu'une dissonance parmi les émotions viriles qui faisaient battre le cœur de la Patrie, parmi les souffrances dont le deuil afQigeait tant de familles. Des revues militaires, des parades, des manœuvres au Champ-de-Mars, des distributions d'aigles et de drapeaux, des Chants du départ^ d'allègres ou sombres défilés, escortés par des vœux, des regrets et des larmes, le concert des Te Deum^ l'enthousiasme des ovations, le retour triomphal des légions décimées par la victoire, puis les muettes douleurs des foules consternées, partout, en un mot, l'image des combats: voilà les spectacles dont l'intérêt toujours croissant et les péripéties redoutables vont être pour les fictions du thé&tre une concurrence à laquelle le génie luimême n'aurait pu facilement tenir tête.

Ajoutons que les originaux disparurent de plus en plus, à mesure que la main d'un maître étendit sur tous le niveau de Tobéissance. On a reproché quelquefois, et très-injustement, à M. Thiers d'avoir tracé peu de portraits, dans son Histoire de F Empire. Or, la faute (si faute il y a) n'en serait-elle pas au vice même d'une institution qui exagéra la disci-

pline jusqu'à la senritude? U y eut sans doute aior^ beaucoup de personnages offlciels, c'est-è-dire uu grand nombre d'uniformes. Mais en dehors dv^ camps, où le sacrifice de toute volonté propre était U première des vertus, combien compterait-on d'hommes et de caractères? Cette cause ne fut-clle pas une de celles qui nous expliquent le mieux {Kiurquui cette époque dut souvent puiser au répertoire comique des devanciers?

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