‹ Tableau de la littérature française 1800-1815 (volume 4)Chapitre 36 sur 68 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Répertoire de» deTanciera.l.FABRE d*Ê6LANTINE. La Suite du Misanthrope, L'intriguti Épistoiaire. Les Précepteurs» Imagination atrabilaire. L*bomme et récrivain. Défauts de style et d'humeur. — ll.CotLiN o*Harlevillb. Alceste^et Philinte.Sa gaieté discrète eut de l'à-pit>po8 sous l'Empire. L'Inconstant. La comédie de cara[ctères reparaît avec VOplimiste, figure originale parmi tant de mécontents. Procès intenté par Fabre d'Ëglantine. Tour personnel d'une inventioD an peu monotone. Les Chdteau-c en Espagne \ fable appropriée au temps. Les Mœurs du Jour, Le Vieux Célibataire. La postérité est optimiste pour GoHin d'Harleville. — III. An- MIECZ et Gollin d'HarlcTille. Les inséparables. Anoxiniandre, ou le Sacrifice aux Grâces. Les Étourdis. Helvétius. La Suite du Menteur. Le Souper (fAuteuH. Les Deux Vieillards. Le Conteur. L'Attique. L*Aristarque, et l'homme de goût. Modératioa et indépendance. Influence du caractère sur le talent.

Entre les succès récents qui eurent un lende^ main, il est juste de signaler au premier rang la Suite du Misanthrope y pièce gui mentait à son titre (car Molière ne peut s'y reconnaître), mais dont OQ ne saurait trop louer la savante structure ; car tous les incidents y naissent sans effort du cœur des personnages, et l'égolsme de l'un, ou la générosité de l'autre sont ici les seuls ressorts d'une action logique comme la nature. Si Fabre d'Églantine fut témélaire en altérant deux types consacrés, Pbilinte et Alceste, s'il rendit le premier trop odieux et le second trop magnanime, il a du moins soutenu la

vraisemblance de cette métamorphose avec aotaot dtsûreté que d'adresse. Il eut surtout ringénieuse iàét de nous montrer son triste héros puni par la fraude même qui lui semblait excusable, lorsqu'elle tournait seulement au dommage d'autrui. Or, voilà un dénoûment qui n'est point l'expédient d'un art vulgaire.

Regrettons toutefois que ce tableau pessimiste, où le rire n'est qu'un ricanement, laisse trop soupçonner dans r&me du peintre la haine et l'orgueil d'un tribun qui ne pardonna pas aux nobles sa nai^sance obscure, aux riches son indigence, aux heureux ses disgrftces, et les chutes dont il était tout meurtri • Sous les murmures qui lui échappent, nous sentons en effet l'intention secrète de persuader aux spectateurs que la société ressemble à une caverne de brgands, ou, tout au moins, est peuplée di méchants et de fripons. Le taiéme fiel en%eoimt' encore les autres essais de cette imagination âpre et vindicative. Dans t Intrigue épistohire^ imbrT>c' • tantôt burlesque, et tantôt déclamatoire, Taoteur se travaille à être plaisant, et se guindé pour paraltrphilosophe. Quant à ses /Vece/>letirs, cette cootnfaçon de t Emile ne cesse dlrriter notre goût p.les quolibets d*un jacobin dont la uni s'est eun>u«^ dans les clubs, et d oflenser notre bon sens par W> paradoxes d'un sophiste qui, plagiaire de Rau^!4v.u« prétend rendre Thomme parfait, en le ramenant a I état de nature, c'est-à-dire à la barbarie.

Un levain de rancune personnelle compromet d< •;. :

raatorité de ces satires outrées comme la passion. D'ailleurs, si la droiture est la première garantie de tout talent qui s'érige en censeur des vices, il faut bien rappeler aussi que le sens moral fut singulièrement médiocre chez ce réformateur, qui discrédita son puritanisme de théâtre par des actes où il per« dit toute considération. Oui, cet étalage de vertus. Spartiates recouvrait mal les noirceurs d'une plume jalouse. Ne lança-t-il pas contre Collin d'Harleville an réquisitoire assez perfide pour désigner son rival aux pourvoyeurs du tribunal révolutionnaire? D porta du reste la peine de ces torts, qui tenaient au caractère ; car son style en témoigne. Dur, ténébreux, incorrect et impropre, il n'eut pas meilleure tenue que la personne publique ou privée. Mais ce prosaïsme habituel est pourtant racheté par un mouvement et une fougue qui touchent à l'éloquence, lorsque, par hasard, il respecte les lois du langage. Faute de mieux , nous goûterons donc en lui la force et l'ardeur d'une conceptiun qui serait parfois magistrale, si, chez cet écrivain, la puissance des dons naturels avait été servie constanmient par cette rigueur d'exécution patiente qui est comme la probité du talent.

Passer de Fabre d'Eglantine à Collin d'Harle- ^iOe, c'est sauter d'un pôle à l'autre ; car, autant le premier nous rebute par une misanthropie Acre et bilieuse qui n'excuse aucune faiblesse, tire le mal

306 LA COMÉUIB SOUS L IJIPlRfi.

da bien lui-même, et trouverait du poison jusque dans le plus pur froment, autant le second noos agrée tout d'abord par la sérénité, la bonhomie, U quiétude et l'indulgence d'une âme expansive qui appelle la sympathie. Ne fut-il pas si estimé que Tenvie dut se contraindre au silence, et si modeste que ses amis eux-mêmes n'osèrent jamais le flatter? n est vrai que ces qualités avaient leur rançon ; car outre qu'elles paraissent à la longue un peu naonouv nés, nous pouvons affirmer sûrement que les Catilinas, les Verres ou les Aspasies qui se pavanaient alors en plein Forum, n'eurent jamais rien à craindre d'une raillerie trop tempérée. Observateur délic-t, mais timide, Collin ne sut que se Jouer autour des ndicules offerts à ses bénignes épigrammes par I* petits travers de la vie privée. Aussi Lebrun a-i- . pu le louer ainsi, non sans une piquante justesse :

J'aime à voir Collin d'IUrleviile, De Regnard émole channani»

Attraper, dans son vers facile, L'eapritdes Grecs, leDreojoameol.

mis chez les nymphes d'Aonie» (x)llin d*Harle ville, au hasard Voulant attraper le g^nie, Me semhle un peu Collin-Maillaid.

Né en 17S5, et mort dans les premiers cde 1806, il ne produisit sous l'Empire que dopuscules. Malice pour malice^ et les QuertUr% deux frères^ lun qui se relit avec plai>ir, Tautre ; dut en partie son succès posthume au deuil ca.< par la perte d'un talent regretté. Mais il a>n '

LA COMEDIE SOl'S L'EMPIRE. 307

pas moins adopté par une époque instinctivement favorable à la discrétion d'une gaieté prudente qui ne faisait ombrage à personne.

B avait débuté, vers 1786, par Flncomiant^ agréable fantaisie, qui pourtant rappelait trop P Irrésolu de Destouches, et se prêtait malaisément à une intrigue suivie; car l'inconstance et l'unité d*action sont choses incompatibles. Ajoutons qu'une perpétuelle instabilité finit par nous impatienter, et que ses caprices risquent fort de fatiguer l'attention, comme le va-et-vient d'une girouette qui tourne h tous les vents. Ce coup d'essai réussit pourtant par de gracieux détails, et une simplicité à laquelle notre scène n'était plus habituée. En effet, depuis la Métromanie (1738), le Méchant (^748), çt la Gouvernante (1747), la comédie ne parlait plus guère que le jargon de Dorât et de ses imitateurs. A peine excepterons-nous de cette contagion les Fausses in'fidéHiéSj (1768), bonne rencontre dont le hasard donna . des espérances trop vite dissipées par la Afére jalouse ^ et f Homme personnel. Au lieu d'être une école de mœurs, la maison de Molière devenait de plus en plus une sorte de musée où des pastels et des tableaux de genre amusaient un instant la frivolité des oisifs. Au milieu de cette décadence qu'aggravèrent bientôt des drames lugubres ou des farces licencieuses, tous les lettrés fêtèrent donc la bienvenue d un esprit aimable, qui semblaitannoncer un retour vers des traditions oubliées. On se flatta de voir enfin renaître la comédie de caractères ; et f Optimiste, qui

suivit de près, ne démentit pas trop ce prési£if. Dans un siècle de frondeurs mécontents de uni ordre social et politique, on devait accueillir a\ec surprise et plaisir la physionomie d*un philosopht» pacifique^ bienveillant, heureux à force de raison, ft décidé par inclination à voir partout le beau côté de» choses. Au lieu de déclamer contre Tinégalitè dr» conditions, Plainville n'est-U pas en effet toujours prêt à déclarer que tout va bien, et à ju>tifier es toute occasion Tordre du monde, comme en umoignentces vers:

Je suis émerveillé deceUe Providence Oui U( naître le riche auprès de l'indigent. L'un a liesoin de bras, Tautre a besoin d ar^rent Ainsi, tout est si bien arrangé dans la vie Que la moitié du monde est |>ar l'autre senri«*.

Tandis que le maître fait cette profes^sion de f . survient Picard , son serviteur, qui enleod o^ derniers mots, et les relève par une bru^que riri>«'' . mais elle ne restera pas sans ré{)onse; écoutei i.> échange d*ai^uments :

— Rien arran^ (lonr vous; mais moi, j'en ai v^of -. Poiiniuoi ne suis-jo pan de la moitié qu'on sert 7

» Parc<* que tu n'es p^is de la moitif qui paie. -* Et |H)tin]uoi |)ar hasard ne faut-ét pas que l'ue Ile quoi )ia>er7 — Kh mais! pouvonvnou^ flre te* Hiclii»s7 —Je |K)u\ais moi, i'Hrt au»M bien que ■

— Tu m» IVs !«» enlinî — VoiU ce qui me Ûcl* . Je reriipli^ dans ce monde une fiéniblr Ucbe, Kt d(»imis niiqudute ans! — Tu detrai* ea ce c«« l^tro Uii au service. — Eti! Ion ne %\ UtX pat : l^orstjue je v«»ux rester, vous voulex que je soitr , Veni-j<* ^irtir, il faut que je garde la porte. Vo'M t^tes lualire, en Un ; et mot, je «ou valet

Ce dialogue, qui se prolongeait innocemment, sans flatter les idées du temps, se fit cependant applaudir, un an avant l'assemblée des États-Généraux.

L'accueil fut même d'autant plus cordial que le public voulut condamner par cette protestation les diatribes indécentes d'un ennemi auquel Coliin d'Harleville se contenta de répondre plus tard par ces clémentes paroles : a Je m'interdirai toute réplique qui lui serait personnelle ; je veux seulement me souvenir de son talent qui était m&Ie, énergique, et dont il nous reste un gage distingué. »

Détracteur envieux, Fabre d'Églantine n'osait-il pas reprocher à un confrère inoffensif n le dessein foraiel de justifier les méchants, d'attribuer des droits naturels à tous les abus, et d'encourager les privilégiés à la dépravation ou à la tyrannie » ? C'était vraiment diffamer un galant homme. Tout au plus était-il permis de dire que l'optimisme est parbis une chimère, ou la faiblesse d'un égoïsme inconscient qui achète la paix à tout prix, et prend son parti du mal, pour n'avoir pas à le combattre. Encore serait-il injuste d'infliger un pareil bl&me au poste qui eut soin d'éviter cet écueil ; car son héros n'est point, conmie celui de Pope, un philosophe raisonneur qui voit dans nos misères une pièce indispensable à l'ordre universel , et s'y résigne par système. U ne ressemble pas non plus au docteur Pangloss, qui, pauvre et malade, sans argent ni santé, jure pourtant que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Non ; la douleur, il

la voit, et en souffre tout comme un autre ; nui» alors même, par bonté d'âme, il aime mieux r^ faire encore des illusions qui atténuent la plainte, et en adoucissent Tamertume. Ici donc, la fibre morale n'est pas engourdie par Tindifférence, uu relâchée par de molles complaisances. Il s*agit piutAt d'un personnage sensible , généreux et désintéressé jusqu'à l'excès. C'est même par là qu'il devient comique; car, manquant d'équilibre, la sages^se trup débonnaire dont il s'cntéte se change en une surv de manie, celle d'un caractère trop avenant, auquel tout agrée, tout, même la maladie, parce qu*eile i^suivie de la convalescence. Jugez-en par oea var> :

Oui, c'e^^t 00 vrai sommeil qoe c^'tte maladie.

Mais eo revaoche aussi qoe la réveil a»l dou 1

Nous renaissons alors, et le monde avec nous...

J'éprouve une langueur ; mais elle n*e^t point tn«tr.

Et ma faiblesse même est une volopté

Dont on n'a pas idée, en parfaite santé.

La santé |>eat itaraltre; à4a longue, oo }iea fade:

Il faut, ])our la sentir, avoir été malade.

Je voudrais qu'à ton tour lu pus«e^ l'être aa«M :

Kt to verrais, alors 7 ^ Ab! monsienr, friand nerei '

Ma santé me snfUt ; je la trou\e as^ez bonne ;

Ht puis, si je mourais t — Bon, ii ne mean jierNKit:'

Vous le voyez : le bon sens sourit, mais le chariD' Cemporte si bien qu'on ne saurait se OLcber. K-'.:r peindre ce travers^ Collin n'eut qQ*à regarder en «i>r rœur. Il y vit l'optimisme jaillir de sourDe; et ce tour d'humeur lui fut si familier qu'on le reocootrp encore dans ses Châteaux en Espagne^ Une eaqiii^^« mais un peu frêle, |)Ourun sujet qui devait avoir p '*

de portée morale, en un temps où la France tout entière &isait tant de beaux rêves de concorde sodale, et de liberté politique. N'est-ce pas alors que le chevalier de BoufUers, en son discours académique, comparant la monarchie au phénii renais* sant, se plaisait à dire : « Lorsque cet oiseau &vorisé du ciel est averti par ses forces déchues, et ses ailes moins légères que le cours des destins est prêt à s arrêter, ce n'est point aux flammes des incendies, ce n'est point au tourbillon des volcans qu'il épure les principes de son existence. Mais il s'élève au* dessus des vapeurs de cette sphère tumultueuse, audessus de la région des vents ou du tonnerre ; et c'est dans le séjour du calme et de la sérénité, c'est aux rayons les plus clairs de l'astre du jour qu'il allume ce bûcher mystérieux où il prend un nouvel être. » Nous aimerions à retrouver ici l'écho de ces sentiments ; mais, dans le personnage de Dorlange, on n'entrevoit même pas la mélancolie des illusions familières à chacun de nous, ni la décevante douceur de ces songes qui nous trompent si cruellement, lorsque nos châteaux en Espagne s'écroulent, et nous meurtrissent sous leurs ruines. Bref, nous n'avons affaire qu'à une de ces bluettes fragiles dont on peut dire avec Diderot : a C'est une pelure d'oignon brodée en paillettes d'or. »

Reconnaissons pourtant que la vie et la fraîcheur ne manquent pas à cette fiction trop romanesque, dont les aventures, nouées d'une main légère, se jouent entre ciel et terre, à la tombée de la nuit,

dans ane région pleine d'enchantements, sur la fiontière indécise de l'idéal et du réel, comme le Sam^f d'une nuit diti. Au lieu de chicaner des inTraîsemblances qui nous amusent, louons donc plutôt l'art ingénieux qui sut, pour ainsi dire, envelopper cette vision d'une brume vaporeuse dont les ombres I demi transparentes se prêtent bien aux ooroplai* sanccs de l'imagination, et aux mensonges d'une scène chimérique.

Dans une autre pièce, les Mœur$ dujcur^ l'action est aussi trop mince ; mais nous en sommes dédom» mages par des mots étinceiants, des saillies plaisantes, un dialogue souple et aisé, plusieurs situations vives, une candeur sincère^ et des traits nal^ qui paraissent neuis à force de naturel. Du reste, ici comme ailleurs, l'ensemble ne vit que par le de* Util. C'est toujours une longue suite de conversa» tions entre des fantômes. On pourrait leur appliquer ce vers de Collin :

11 n'est pas de raison pour que cela Onisse.

A tout prendre, le meilleur ouvrage de ce pof (e anémique pourrait bien être le Vieux céHbnêmrr qu'on goûterait davantage, si le l/galaire univertet de Rognard n'était pas à jamais dans toutes les Dé» m )ires. 11 ne faut donc point nous attendre à retfoover, dans cette pftie épreuve, des incidents variés, no style vigoureux, une inépuisable gaieté, en un voclt le génie comique d'un maître auquel on n'ose même pas reprocher ce dénoûment où triomphe llnps*

Dite d'uQ firipon. On prévoit trop que le vieux garçon du bon GoUin fait chétive figure à c6té de Timmortel Géronte, livré en proie aui convoitises qui se disputent l'héritage d'un moribond. Aussi, n*a« bosons pas d'un parallèle écrasant. Mieux vaut goûter l'adresse qu'il Mut pour affronter, sans trop de péril, un si grand souvenir. Un homme d'esprit se tire toujours d'un mauvais pas ; et cette occasion en fut une nouvelle preuve, d'autant plus que la bienveillance d'un public gagné d'avance vint en aide au téméraire : car il paraît que l'optimisme porte bonheur.

Celui de Collin avait conquis tous les cœurs, et cela si définitivement que chaque essai de sa plume était applaudi, les yeux fermés. D'un ennui, il eftt fait un plaisir I U est vrai que la postérité lui est aujourd'hui moins indulgente. Elle ne s'aveugle pas sur les négligences d'une facture un peu lAche, ou sur les rides d'une conception trop artificielle. Mais je ne sais quel attrait qui procède de la personne môme agit encore à distance, et profite à la réputation de l'écrivain. Aussi entre-t-il un soupçon d'amitié dans l'estime qui reste fidèle à ce talent trop effacé, dont on a pu dire, avec une persistante faveur, qu'il fut parfois un demi-Térence. DemtV c'est beaucoup dire : mettons un tierSy ou un quart.

Quoi qu'il en soit,rensemble de son œuvre a perdu la rivacité de son intérêt. Mais la faute en est peutêtre à cet ancien régime dont il sut amuser élégamment les loisirs par des bagatelles très-littéraires, et

su U COMKDIB 80US L*£IIFIRK.

plus faites pour la lecture que pour la soàne. Le milieu qui le fôta n'offrit en effet à ses pinceaux que de» couleurs un peu fanées, cormne il arrive d'ordinaire à tout ce qui s'épuise. Dernier peintre d'une société qui expirait, et des années languissantes qui en furent la clôture, il appropria la douceur de sea nuances à cet affaiblissement d'énergiequicaractërisaitse» contemporains. Plus soucieux de flatter la mollesse des mœurs que de la corriger, il vit briller, et refléta les lueurs défaillantes d'une civilisation qui allait s'éteindre. En le lisant, on pressent que les salons voot se fermer, et que la bonne compagnie se diqiersera bientôt avec toutes ses grftces rapidement démodées. Aussi n'y a-t-il plus, dans son théAlre, que de> dartés vacillantes^, des parfums qui s'évaporent, de» fleurs qui se flétrissent, ou s'effeuillent* C'est lliaire des adieux. Elle n'aura pas de lendemain* Le Imiit de la rue commence ; il étouffera toutes les voix aimables. Mais Collio ne s'en douta pas. Car il fut de ce:* beureux que possèdent tout entiers leurs oublieu»e» rêveries, et auxquels les illusions plaisent d*anlant plus que le ciel devient plus sombre. Le monde croula sans le réveiUer. Sous l'Empire, comme sous la Terreur, il sonuneillait encore, le sourire sur les lèvres, dans un de ses Châieaux en Espaçm.

(k)llin d'Uarleville nous annonce Aodrieox. Car

ces deux noms sont inséparables; croyons-«n ces vers de Ducis :

Exprès, Dieu pour Collin te flt un Aristarqae, Sûr, instruit, mais sévère. A sa campagne, hélas ! Que de fois sur ses yers ta le désespéras !

— € J*ai In votre acte. — Eh hienî — Il n'est pas net

[encore.

— Et le style? — Un peu pâle; il faut qu'il se colore.

— Ha grande scène, an moins, je la crois assez bien?

— Non, je vois qu'il y manque. ^ Eh bien, quoi? —

[Presque rien ; Il faut y revenir. — La patience s'use. «*« Bon 1 La persévérance est la dixième Muse. -— Ce qu'on a fait sept fois faut-il le répéter?

— Sept fois ! dix fois I vingt fois I on ne doit pas compter.

— Cruel homme! — Au talent je me rends difQcile... Si vous en aviez moins... — Et moi, je sois docile. » Le lendemain matin, il revient : — a La voilà, Lisez, qu'en dites- vous ? — Ah ! très-bien, c'est cela ; Votre scène à présent doit réussir, et plaire:

. Je l'avais bien sentie. -^ Et vous l'avez fait faire.

— Tenez, lisez ce coûte, afin de vous venger; Critiquez, montrez-moi ce que j'y dois changer.

— Voyons, je trouve là plus d'un trait à reprendre. -» Pr6tez-moi quelques versée pourrai vous en rendre. » D'une amitié parfaite û spectacle enchanteur,

Que ne troubla jamais l'amour-propre d'auteur t

Ce n'est pas seulement par ce bel exemple qu'Andrieox se recommande. Arbitre des élégances, humaniste tout imbu des parfums de l'antiquité, critique ingénieux dont les jugements eurent longtemps Tantorité d'une tradition, il s'est aussi classé, mais sans idée de rivalité, parmi les poètes dont il fut le eonsôUer intime, et parfois le collaborateur ano« nyme*

Anaxtmandrej ou le Sacrifice aux Grâces^ bntaisie galamment tournée, mais trop précieuse, et un peu froide , comme toute all^orie , avait été , en 1782, le prélude d*un lettré qui, bientôt après, s'inspira du voisinage de TÉcole de Droit pour représenter, dans sa comédie des Étourdis^ une de ces folies de jeunesse qu'on pardonne à la vingtième année. C'est un tour d'étudiant qui, réduit à la détresse, s'avise de se faire passer pour mort, aftn d'attendrir un vieil oncle trop récalcitrant, et de 1 obliger à payer ses dettes. Voilà Tintrigue assex leste qu'il anime par l'entrain d'un dialogue pétillant, et la gaieté d'un vers agile, où semblait s'annoooer enfin l'introuvable successeur de Renard. Mais si cette ambition vint, ce qui est douteux, le ecoHle manqua pour la justifier. Hclvéiku ne lut qu'une antienne chantée en l'honneur d'un saint de l'église encyclopédique. Qu'un philosophe pardonne à un calomniateur; c'est delà philosophie. Qu'au lieu de se venger, il le comble de bienfaits; c'est de la charité chrétienne. Mais ces beaux eiemples n*oot rien de comique, et l'on s'en aperçut trop.

La Suiie Ju Menteur n'eut pas meilleure fbrtooe; elle ne réussit qu'à marquer par un estimable échec la distance d'un modèle à une copie, de Conieille à son continuateur. Ici, la fable pèche par le Ibod: car la vertu s'associe mal au vice ; et l'habitude ia* corrigible du mensonge répugne à Taete mai:oanime par lequel le poète transfigure Dorante* Oo voudrait l'admirer lorsqu^il s'expose à réchahoJ

LA COMÉDIE SOUS L'EMPfRË. 317

pour garder sa foi ; mais comment ne pas mépriser un imposteur? En revanche, on serait tenté de rire à ses dépens, lorsqu'il s'embarrasse dans ses propres filets ; mais comment oublier la générosité de son héroïsme ? Il en résulte donc je ne sais quoi d'indécis et de faux qui déconcerte le spectateur. Quant au Souper (TAuieuil, il n'attesta que la bonne volonté de prêter à Molière un rôle ou un langage digne de lui. Et pourtant, M. Andrieux avait là, comme toujours, beaucoup d'agrément. Mais, outre qu'il ne sied pas de montrer des grands hommes en goguette, l'esprit ne suffit point à la scène. C'est ce que témoignent encore ses Deux vieillards, satire on peu grimaçante d'un Adonis sexagénaire qui oublie trop le mot du poète : Turpe senilis amorK

En somme, M. Andrieux avait peu d'invention dramatique. C'est donc dans un cadre plus modeste qu'il faut chercher l'expression originale de sa physionomie. Conteur espiègle qui moralise avec enjoué • ment, il n'eut qu'un filet de voix, mais qui lui venait de la Muse attique : Graiœ tenuem spirihim Camenœ. Nul, en de courts récits, ne sut faire un pins sobre et plus habile emploi d'un talent un peu grfile, mais qu'assaisonnait un grain de sel piquant et pur. Est-il besoin d'en citer un exemple? Qui ne coQoait son apologue du Meunier sans souci? Ce chef-d'œuvre demeure un délicieux pendant au Roi iYvetot; c'est, comme disait Saiute-Beuve, « un brin de thym à côté du brin de serpolet » .

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