‹ Tableau de la littérature française 1800-1815 (volume 4)Chapitre 57 sur 68 · CHÊNEDOLLÉ · texte numérisé non relu

CHÊNEDOLLÉ

Voilà pourquoi il s'enfiévra de rôves sublimes. Un régime excitant fit trop fermenter une imagination qui ne devait écouter que les voix du cœur. Du commerce entretenu, pendant deux années, avec un roi de salon, et de la turbulente fécondité de ses causeries provocatrices jaillit, du moins, Tidée première de ce poëme qui sMntituIa, plus tard, le Génie de r Homme. Aux méprises d'une admiration qui lui fut un piège s'ajoutèrent aussi les influences d'un illustre voisinage, de Klopstock et de sa Mes^iade, qui, tout en ouvrant au poète des horizons ignorés, effraya son courage par les difficultés d'une émulation hasardeuse. Car la vue d'un idéal ardu peut, comme dit Sainte-Beuve, a devenir mortelle » pour ces Muses discrètes qui s'humilient, et s'inclinent trop pieusement devant les maîtres. Or, celle de Chénedollé, toujours si lente à se risquer, ne se sentait pas l'aile assez puissante pour tenter la gloire des grandes aventures. Elle craignait les regards, et n'était faite que pour la flûte pastorale murmurant ses émotions dans les solitudes où la nature livre aux Ames recueillies le secret de sa gr&ce, et de sa majesté religieuse.

On s'en aperçut bientôt, lorsqu'il eut quitté les cercles savants de l'Allemagne pour les paysages de la Suisse. La vue des Alpes lui fut en effet plus bienfaisante que les secousses d'une critique fantasque, ou l'aiguillon d'un exemple inaccessible. En face de ces montagnes qui avaient porté bonheur à Jean -Jacques, il se souvint enfin de ce qu'il était; et son poème de la Nature se dessina fièrement dans une pensée qui

échappait anx séductions d'une amitié nul assortie. Si le salon de Coppet, et sa métaphysique, lui gftta parfois les lacs et les vallées, il eut pourtant là des moments d'essor qui inspirèrent au peintre des ta* bleaux dignes de son modèle ; et M"* de Staèl pat lui dire sans trop d'exagération : « Vos vers sont haots comme les cèdres du Liban. »

Hais, à peine libre des liens qui l'avaient tenu captif, ce cœur, « qui aimait à aimer » , s'enchatna de nouveau par un autre servage, qui, cette iob du moins, avait l'excuse de véritables affinités. Car ce fut Chateaubriand qui l'entraîna dans son orbite, ci d'autant plus victorieusement que Cbénedollé s'était pris d'une mystique adoration (le mot n'est point ici banal) pour la sœur de son ami, pour la channaate Lucilc, qui venait de lui engager sa foi, lorsque, atteinte d'un mal inguérissable, elle s'éteignit insen* siblement, vers le printemps de 1804. C'est d*elleqQ*iI écrivait : « 11 me semble avoir passé près d'one fleur dont j'emporte le parfum. » A Tintensité des plainle^ qu'il confia seulement à des lettres intimes, on conprend combien lui fut cruel un deuil dont réloqneoce nous parait la plus touchante des élégies. Aus^i est-<e l'événement décisif de sa biographie morale.

Mais le secret n'en eût jamais été trahi sans mie indiscrétion posthume ; car c'était une de ces douleurs qui s'abritent dans l'ombre, comme au food d'iia sanctuaire. Trop profonde pour devenir une «oorce de chants, elle ne conseilla que le silence an po^teqw Fontanes, son ami de prédilection, j'allais dire W4i

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frère aîné, relança si souvent dans sa retraite, pour lui reprocher avec d'affectueuses gronderies ses oisives langueurs, et son abandon de lui-même. Ces avances devinrent môme si pressantes qu'elles ne purent ôtre rejelées sans une sorte d'ingratitude pour le sentiment qui les inspirait. Après mainte ouverture qui offrit au lettré un de ces postes où la dignité peut se concilier avec la douceur des loisirs nécessaires à un poste, Chénedollé se laissa donc nommer professeur de littérature à la Faculté de Rouen, puis inspecteur d'Académie, mais sans la moindre visée d'ambition. Car cet oublieux qu'on désirait [pousser vers le Conseil de l'Université se prêta si peu à des instances dévouées qu'elles finirent par y perdre leur peine.

On ne réussit même pas à stimuler ses défaiUances trop désintéressées, par la perspective d'un fauteuil académique. S'il fit quelques pas vers l'Institut, ce fut. « pour y serrer des mains amies » , mais non pour s'y asseoir. II aima mieux s'ensevelir de plus en plus en des tristesses dont l'unique diversion sera son poème sur te Génie de thomme^ qui aurait dû voir le jour en 1802, et parut seulement en 1807. « En fidsant cet ouvrage, dit l'auteur, j'avais une grande pensée: je voulais appliquer la poésie aux sciences ; mais celles-ci, je crois, sont encore trop vastes, trop jeunes pour recevoir un pareil vêtement. C'est une erreur de croire que la poésie accompagne ren&nce des sociétés. Pour qu'elle peigne un certain ordre d'idées avec succès, il Faut que la civilisation

M LRS POETRS DB TRANSITION.

soit trte-aYaneée, et que ses idées aient déjà on coo* mencement de popularité. Alors, elle %*en emparv» avec fruit, et les fait entrer eu toutes les tf tes par »a divine harmonie. Mais aujourdliui la êdemee neu pas encore nubile; il ne fallait pas songer au mariage. J'aurai du moins frayé la route, et mon livre sen peut-être quelque jour Toccasion d'un autre meil* leur, a Ce ton modeste qui ne s'en fait point acauire est trop rare chei les pofites, et même cbei les pros^ teurs, pour ne pas désarmer d'avance ceux qui dan» le Génie de l'homme voudraient rencontrer en homme de génie.

Consacrés aux cieux, à la terre, à TAme humair.f . et à la société, ces quatre chants paraîtront, du moi ut, une de ces entreprises dont le demi-succès serait e:* core un honneur. Car le plan est d*une hardiesse q . simule un monument, et Joubort écrivit avec auloriic : « Ce qui caractérise votre talent, c'e>t llialeior. L'œuvre semble fondue d'un seul jet, U 7 a là u: t circulation qui anime le tout. On 7 voit U %ie <*• le sang. U y a de l'harmonie pour la pensée, œmxu*pour l'oreille, a Nous ne rabattrons rien d'un ti.-^* qui ne fut point de complaisance, venant d*im u ' juge. Tempérons*le seulement par le rt^téL de l* pas trouver ici la souplesse, et la grâce du détail, t^u . la contexturc de l'ensemble est solide, la facture o l'écrivain a do la tenue, mais non sans une mîdeur. et une austérité que l'on voudrait détendre, ou êf:i) ? r Son style se déGe trop du sourire, et de rairreioer'. Sa monotone ca^lence risquerait même de n^m» i«>

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doapir, si des élans soudains ne nous enlevaient par* fois vers des hauteurs sereines, mais trop dépouillées et trop nues, où ne réside ni splendeur, ni joie. On y verra le parti pris d'une imagination qui se surveille trop, et se contient toujours, comme si elle craignait de déroger à la gravité d'un ministère sacerdotal. Or, ces airs de grand-prêtre ou d'initiateur ne convenaient guère à Chènedollé.

Il n'eut donc point ici ses coudées assez franches. On sent qu'il traite un sujet accepté du dehors, et non tiré de son propre fonds. Lui qui pouvait être un émule de Théocrite et de Burns, il se trouve un peu dépaysé dans cette métaphysique transcendante vers laquelle le fourvoie sa docilité de disciple trop dévotement soumis à des conseillers qui l'égaraient, en croyant le diriger. Ils ne firent, ces importuns, qu'embarrasser sa conscience de vains scrupules, et déconcerter un esprit trop enclin, par une sorte d'infirmité native^ à ce prosterner, le front dans la poussière, devant les élus, ou ceux qui prétendaient l'être. En s'effaçant ainsi, il donnait prétexte à rindiffé* renée de l'opinion qui, distraite ou paresseuse, a besoin d'être avertie par l'assurance, ou sollicitée par l'appel bruyant de ceux qui briguent son suffrage. Lorsqu'il se fit humble et petit, ses amis eux-mêmes le prirent au mot, et plusieurs qui ne le valurent pas en usèrent avec lui, comme le chêne de La Fontaine vis-à-vis du roseau.

Quant aux distributeurs de renommée, ils ne l'accueillirent qu'avec indécision et froideur, par une

secrète condescendance pour les relations pui5santef qui avaient Tair de le protéger. An fond, ils le re* gardèrent du haut de leur grandeur, oomnie on provincial obstiné qui, ne s'étant classé dans ancure École, fuyait à plaisir toutes les vœes fréquentée^ par la foule. ' C*est qu'on ne reste pas impanémeu: étranger aux groupes agissants qui ont des sentinelles sur toutes les avenues de la publicité. I> $oii ! est un mot qui sera toujours vrai , même es littérature. Cette inattention, ou cette outrecuidance poliment ironique s'explique aussi par le canctère d'une physionomie qui ne fut pas assez simple. Car les critiques, comme le public, aiment des traits net» et accentués. Or, Chènedollé avait gardé trop fidèle* ment le reflet des milieux divers ou contradictoire^ traversés, en deçà et au-delà du Rhin, par ses s; m*

1. Voici, par exemple*, ce que dimit M. de F<^ieU, <Um W« fVe^-- '• m pourquoi taot df poàm*** on(-iU un Ulre Yainj^*? Ce«l «^^ .• » trèft-Tftfniet cui-oiAinei, qu'ils n'onl di uo »ujrt. m un tLtr«^' v : que le« txtruet el le* liinite« n'en »«>nt point df^tfnnio^*^ par ^ turp du ftujet; qu'iU Q'i»nt nVlimieut ni dunni' u«^ai««t . . :. ni (in , et qu'il» or Uniraient véntib.emf'nt jamtif , •a'j* U a» ' de fain* den tert. qui Mitit entin le pu«*t<*, ma.* onl a&irem^tt: plu* tard que celle de i<*» lire ne ui«it le Itvtrur. Il e»l r^ru z faut i de parriU p(w*mf*s d«>« titrpt lelleroent TafUM qa .» ; — contenir à tuut, et qu'il* conTi<<nd ratant , par eirmp r, a :.i autn^ por-m«»« auMÎ éleiidui. qu' traiteraj«'ut ilu inrui*' l «t. ^^ niAmei obj#»l», tan* jainai* \t^ r[»ui««T. Arec du ta:«-ni, *m •«— tous le* oû>tacle«, ou alli^uue le* ti>fiut«, nu panri^ut 4 » f a *• C'c«t aiii«i que par la b^aulr dm \«t», U irri-c ihi la mar* ' de* tabl«-aui. W rh%rm^ de» éptwtde*, qurlqu^ p.K»fi,«^ ph •* ■ «1 de«cnplir« ont vainru IVnuui qui (m arc(»iii|ka«-)^, *i *• t^. l'oubli qui le* menace. L'on^raire de M. Cb^ue-: ^ «• aa<"%*-t* « petit nombre de ce* p*»»*m«»« e>timahl«»« dan* un reore k\ 9* ' |iaftf Itttrrairrm^nt pArlniit. •

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pathies toujours si ardentes à se passionner pour les personnes, et par suite pour les talents. De là bien des hésitations, bien des disparates qui déconcertaient l'impression du lecteur. De là ces réminiscences qui masquèrent son originalité.

Elle est pourtant visible en toutes les occasions où il se joua sans calcul ni arrière-pensée d'imitation, notamment en ces vers dont Joubert disait : a Ils sont d'argent, et font sur moi Teffet du disque argenté de la lune » :

Léman ! d'un autre éclat tes flots vont s'enrichir ;

La lune, dans le ciel qui commence à blanchiri

Se lève, et fait glisser sur ta superûcie

De son frère éloigné la splendeur adoucie;

Et bientôt, de la nuit argentant les rideaux,

De ses pâles clarlés peint tes tranquilles eaux.

Ainsi rillusion, des doux songes suivie.

Jette un rayon mourant sur le soir de la vie.

Voyez, sur le gazon, dormir sans mouvement

Ces feux qui, sur les eaux, flottent si mollement.

Phébé s'y réfléchit, et le zéphyr volage

Caresse tour à tour, ou brise son image.

Ohl combien j'aime avoir, dans un beau soir d'été,

Sur Tonde reproduit ce croissant argenté,

Cil lac aux bords riants, ces cimes élancées.

Qui, dans ce grand miroir, se peignent renversées,

Et rétoile an front d'or, et son éclat tremblant,

Et Tombrage incertain du saule vacillant I

Ne dirait-on pas du Lamartine ? C'est la même suavité vaporeuse, avec ses mollesses et sa mélodie. C'est déjà le Lac invitant Elvire, comme un cadre tout prêt, au drame de la passion et de ses voluptés mélancoliques. Cette page oii Ton admire la vlva-

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secrète coodesceodance pour le$ reUiiotii qui avaient l'air de le prot>\û--'r. Au foi gardèrent du haut de leur ^-randeur, f>^? vincial obstiné qui, ne s'éiaiit cla-vr Ëeote, fuyait à plaisir loutes leâ \û\par la fouie. ' C'est quVm ne resle [>aétranger aux groupes agissauls qui ■ Délies sur toutes les avenues de h toK! est un mot qui M'r:i [«w urlittérature. Cette ionti li i i, poliment ironique s'eviliiu' i :

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