Villemain, Souvenirs contemporains
queiqae latitude aux discussions qui pouvaient profiter à sa politique.
C*est ainsi qu'il encouragea d*abord un véritable déchaînement contre l'âge précédent et ses grands hommes. Tandis que le Génie du chrisiianisme était préconisé par le Moniteur, et que le Concordat sanctionnait la réconciliation de la France avec le Saint- Siège, Téglise des philosophes se réduisit bientôt à un petit groupe de fidèles mis à Tindex, honnis, bafoués ou persécutés. Ceux qui, avant 89, avaient été les plus fervents propagateurs de Fincrédulité rendaient alors Voltaire et Jean>Jacques responsables des crimes qu'ils eussent abhorrés, et contre lesquels protestaient d'avance les plus éloquentes pages de leurs œu\Tes. En revanche, ces ren^ts r^ardèrent comme inviolable et sacré tout ce qu'ils traitaient naguère d'abus, de préjugés, de superstition ridicule. Le dix-septième siècle y gagna une recrue subite d'admirateurs ; car ces néophytes s'empressèrent de relever les statues brisées <Je Fénelon, de Bossuet et de Massillon : ce fut à qui rendrait justice à une société dont les torts avaient été trop cruellement expiés. Si tant de conversions furent chez la plupart le contre-coup de la peur, ou l'effet d'un désabusement sincère, elles recouvraient chez d'autres un retour vers les idées monarchiques et la dynastie proscrite. Bonaparte était trop avisé pour s'y tromper ; et, après avoir tiré bénéfice d'une polémique antivoltairienne qui venait en aide à ses vues personnelles, il y coupa court dès qu'elle lui
parut une manœuvre de quelques mécontents, et le masque d'une hostilité clandestine. D'ailleurs, très expert dans Tart de séduire, il aimait mieux acheter les anciens révolutionnaires que se les aliéner : la prudence lui conseillait donc de maintenir sa neutralité entre les croyances comme entre les partis, pour être plus sûr de les dominer. Aussi toutes ces querelles furent-elles pacifiées, à Theure propice, soit par la désertion des antagonistes dont quelques-uns métamorphosés en personnages renoncèrent à la lutte, soit plutôt par un mot d'ordre qui commanda la réserve en des questions ardentes.
Du reste, l'indifférence allait gagner de proche en proche; car la croisade religieuse était moins l'élan des convictions que l'alarme des intérêts ; et, dans l'autre camp, on se battait pour l'honneur, sans espérance de vaincre. Tandis que le Journal de Paris avec Rœderer, et le Publicisle avec Suard brûlaient leurs dernières cartouches, la Décade oU Ginguené faisait encore le coup de feu périssait de mort subite ; et le Mercure s'affadissait de plus en plus, malgré le concours que lui donnèrent, de loin en loin, Fiévée, Michaud, Fontanes, Bonald et Chateaubriand ^ Dans ce désarroi, le Journal des Débats resta donc presque seul maître du terrain, et
1. Le Journal de Parist le PublicUlef et la Décade étaient les organes du parti philosophique ; le Mercure défendait les intérêts conservateurs : il fut supprimé après l'article de Chateaubriand sur Tacite.
finit par devenir une puissance avec laquelle il fallait compter. Fondé en 1789 par Baudouin, imprimeur de l'Assemblée nationale, ii n'était qu'un simple répertoire d'actes officiels, lorsqu'en 1799 le frères Bertin en acquirent la propriété, au prix de vingt mille francs. Or, en quelques semaines, il fut transformé par un miracle d'intelligence et d'ha^ bilité. Auxiliaire des efforts qui tendaient à une re* naissance sociale, cet organe des classes éclairées ne tarda point à être dès lors un centre de ralliement pour des talents qui trouvèrent le secret de sauvegarder leur dignité, tout en subissant les inévitables conséquences des faits accomplis. On a même dit qu'il fut une des rares libertés de l'Empire ; c'est peut-être forcer la note : pourtant, n'oublions pas qu'un jour vint oii il y eut péril dans l'indépendance relative d'une rédaction soupçonnée de regretter l'ancien régime. Les Jacobins qui occupaient de hautes positions ne virent pas sans jalousie la direction des esprits passer en des mains hostiles. Aussi firent-ils jouer toutes leurs batteries contre un adversau*e dont l'influence croissait de jour en jour, a Ne voulant pas s'avouer que l'opinion était contre eux, ils mirent la vogue de leur concurrent sur le compte du royalisme* » ; et, en 1805, leurs intrigues réussirent à imposer un censeur au journal qu'ils auraient fini par exproprier, sans le crédit de Fiévée qui plaida chaleureuse-