CHAPITRE II
I. L'écoLK CONSERVA TRiCB. — Son à-propos. ^- La critique et l'opinion. — La Presse. — L'arrêté du 27 nivôse, an VIII. — La cen? sure, la servitude civile de l'Empire. — Réaction politique et religieuse contre le dix-huitième siècle, encourngée) puis contenue par le pouvoir. — Déclin du Journal de Paris^ du Pu' bliciste , de la Décade, du Mercure. — Le Journal des Débats devient une puissance. — Ses vicissitudes. — Les frères Bertin. Fiévée, 1805. — Il s'appelle le Journal de l'Empire. — Dictature de M. Etienne; confiscation, 1811. — La critique gagne le terrain perdu par la politique. — La génération qui n'a rien appris et a tout oublié. — Disette littéraire. — Les éditions classiqueS; les traductions. — Le silence et l'ennui. — Le groupe des Débats, — II. Geoffroy. Il crée le feuilleton des théâtres. — Le polémiste hostile aux philosophes. — L'humaniste. — L'Aristarque. — L'ennemi de Voltaire, de La Harpe, de Chénier, de Morellet. — III. Hoffman. L'auteur dramatique. — L'homme; Alceste ombrageux, -r Savoir encyclopédique. — L'humoriste ; le polygraphe. — Indépendance et pessimisme. — Le procès des Martyrs. — Guerre au romantisme. — IV. Dussault (1800-1817). —* Le rhéteur. — Le fanatique. — Article évasif sur le Génie du christianisme y violent contre Mme de Staël. — Le style faux. Le régent. — M. Boissonadb ; l'Attique. — V. M. de Feletz. — L'homme de l'ancien régime. — Le royaliste. — Le causeur. — Ironie courtoise. — Opposition discrète. — Conclusion : services rendus. — Rivalités des lettres et des sciences. — Insuffisance de la critique verbale et négative.
On â souvent répété que la critique eut de beaux jours sous le Consulat et l'Empire. Il est au moins incontestable qu'alors le public s'intéressait vivement à des questions auxquelles nous sommes de-
venus trop indifférents. Après un branle-bas qui avait tout renversé, les esprits désorientés ne demandaient qu'à se laisser conduire, et à se sauver enfin de la licence. Tandis qu'un pouvoir provisoirement titulaire rendait à la France Tordre et le repos, une restauration morale était donc appelée par bien des vœux : car la politique et la littérature vont presque toujours de concert, surtout chez un peuple qui vient d'échapper à des épreuves douloureuses. L'instinct de conservation se réveille alors avec plus d'énergie que jamais, et ne se trompe guère sur les remèdes appropriés aux maladies du corps social. On le vit jadis sous Henri IV et sous Louis XIV : l'avènement de Malherbe et de Boileau n'avait-il pas suivi le dévergondage de la Ligue et de la Fronde? De même, l'anarchie du Directoire produisit bientôt, dans les lettres comme dans l'État, une réaction favorable au principe d'autorité : tous les hommes de sens crurent donc qu'ils faisaient œuvre de patriotisme, en lui prêtant mainforte.
Il était naturel que la critique subît cet entraînement; car elle puise sa force dans le concours de l'opinion. Or, ce point d'appui ne manquait pas en un temps où des ferments de haines et de colères sollicitaient la plume à dire tout haut ce que chacun pensait tout bas. Les écrivains trouvèrent donc autour d'eux un stimulant très actif dans la collaboration secrète des lecteurs. Il leur suffit presque d'avoir l'oreille fine, et d'entendre ce que dictait le
sentiment universel. Pour attaquer des doctrines qui, à tort ou à raison, paraissaient complices des calamités récentes, il ne fallait plus un grand effort de bravoure; car, sous l'Empire, ce n'était qu'une armée en déroute; et ceux qui la poursuivaient l'épée dans les reins n'eurent besoin que de répondre au signal donné par la conscience publique. Leur voix ne fut que l'écho du cri populaire. Après les orages, il se forme des courants si rapides qu'ils deviennent irrésistibles : il est même dangereux de leur obéir aveuglément; car ils précipitent vers de nouveaux écueils. Telle fut alors la faute de quelques-uns. Poussés par le vent, plusieurs en effet s'emportèrent à des représailles dont la violence faillit compromettre la cause qu'ils voulaient servir. Un frein leur eût donc été plus utile qu'un aiguillon.
Nous n'entrerons point ici dans le détail des luttes acharnées qui précédèrent le règne du silence. On connaît l'arrêté du 27 Nivôse, an VIII : réduisant à treize le nombre des journaux tolérés, il interdisait définitivement la création de toute autre feuille, sous peine de mort ou de déportation. C'était supprimer un droit inscrit dans la constitution de l'an III, mais auquel le Comité de salut public avait infligé déjà de sanglants démentis. Plus tard, en avril 95, la faiblesse du Directoire s'était aussi armée de décrets draconiens contre une presse qui l'abreuvait d'injiu'es. Mais il n'avait réussi qu'à constater son impuissance par de vaines menaces ; car
il n'empêcha point le 18 Brumaire d'en finir avec rhypocrisie d'un ordre légal qui ne cessait pas de trahir ses promesses. L'arbitraire engendre le scepticisme ; et, après tant de coups d'État, nul ne se révolta contre la mesure qui frappait au cœur une liberté précieuse, mais discréditée par ses abus. Une censure inquisitoriale sera dans le régime permanent de la servitude civile inaugurée par l'Empire. Or, au début, la France n'eut pas l'air de s'en apercevoir. Outre que les souvenirs de la veille ne se prêtaient point à des regrets, elle était éblouie par des victoires retentissantes, des coalitions détruites, des provinces conquises, des royaumes improvisés, des alliances dictatoriales signées dans les capitales ennemies, en un mot par l'éclat d'une suprématie européenne. D'ailleurs, tant qu'il fut heureux. Napoléon mêlait à son despotisme quelques dédommagements sensibles à la fierté nationale : d'éminents honneurs prodigués aux travaux intellectuels, le respect de la grandeur morale souvent déclaré par sa parole officielle, « et son ambition contradictoire, mais solennellement proclamée, de faire monter plus haut le génie du peuple qu'il tenait asservi*. » La ruine de toute opposition semblait aussi tempérer l'humeur du maître; et, sans renoncer à des maximes qui étaient un ressort de gouvernement, il se relâchait par calcul de leur extrême rigueur. Faute de mieux, il laissa du moins