‹ Tableau de la littérature française 1800-1815Chapitre 21 sur 62 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

M"" de Staël et Chateaubriand. — Supériorité des poètes. — Le critique et s»es origines. — Circonstances qui concourent à sauvegarder son indépendance. — Voyage en Amérique; émigrâ* lion; Londres. — Essai historique^ 1797. — Le royaliste républicain. — Le classique novateur. — fontanbs; esquisse de Fa physionomie; son influence modératrice. — Le génie du Christianisme. — Sentiment de la beauté antique. — La littérature comparée. — L'intelligence de l'art chrétien. — Justice rendue au moyen âge. — Les maîtres jugés par leur pair. — Un romantique malgré lui; contradictions des exemples et de la doctrine.

— Défiance des littératures étrangères. — Un vulgarisateur de la poésie anglaise. — Shakespeare l'étonné et le révolte; amende honorable. — Enthousiasme pour Milton. — Byron traité en rival; d'un ton protecteur. — Les arrêts d'outre-tombe.

— Arrière-pensées personnelles. — Pessimisme d'un désabusé.

— René désavoue sa postérité. — Cooclusiun.

S'il est vrai que tout législateur doit descendre d'un Sinaï, la critique n'a jamais plus d'autorité que chez les maîtres; car ils n'ont qu'à s'interroger euxmêmes pour révéler au moins les secrets de l'art où ils excellent. A ce titre, Chateaubriand l'emporte de beaucoup sur M"* de Staël. Sans doute il ne fut pas un penseur aussi fécond ; mais il est un créateur plus original, en même temps qu'un écrivain plus puissant et plus achevé. Chez l'une, il y a je ne sais quoi d'abstrait, et une façon trop cursive qui trahit les hâtes de la parole. Ces hasards d'un style approximatif réagissent sur la doctrine, et lui donnent des contours flottants. On hésite à se lais-

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«*er :raiiter par -'ps 'ut»iir=» iiw^i»*<»s (i'ombre, on saisit m«>ilemeïtt 'ps romes ruy:uir»»s ^pii ont Tair de s'évapnrer -ùuia .es raïuoisips «lu n^ve. On dirait la doolAvi^ lumièrv .l':in rn^puîH'ule env«*Ioppé de brume* Mais, avfv «'hateaiibriand . ces brouillards se disr^ipenr, et les y»?ax sont n*iouia par un jour raiiiaix. Tiiut .ibjet vlevieiu visible et palpable, prend une phy>iionoaiie expi-essive, vit et s'anime. C'est qu'un poète voit plus vite, plus loin, et jrfus sûrement rpi'un philt\«*«iphe. <3u la réflexion languit et tâtonne, ^on instinct va droit aux clartés décisives, et à la certiîiide des premiers principes. Pour être intailiibie, il lui suffit de se :^ntir ému par la beauté phy:^i(pe ou morale. Pour résoudre cm problème, il n'a pas besoin de s'attarder à Tanalyse, et de disserter longuement, car un élan de son cœur possède une vertu victorieuse qui franchit toutes les distances et atteint le but de prime saut. Chez lui, un cri d'enthousiasme en dit plus ffu'une théorie : il a des mots miraculeux qui sont capables de rendre la vue aux aveugles et de faire entendre les sourds. Alors même fju'il s'abstient de juger et de prononcer des arrêts personnels, ses exemples deviennent encore une leçon qui condamne ou absout. A eu\ seuls, ils ont force de loi : car ils professent «ne poétique dont la toute -puissance irrésistible fraye de vive force les voies de l'avenir.

Mais Chateaubriand ne s'est pas contenté d'éveiller ainsi les esprits par Fadmiration. Sans jamais songer à tenir école, il soulève et résout les plus hautes

questions d'esthétique avec Taisance d'un élu qui règne sur le domaine de l'Art et a vraiment le droit de distribuer les couronnes. Or, cette clairvoyance n'est pas la conquête d'un labeur patient, mais le soudain éclair d'une intuition prompte à deviner tout ce que les livres ne lui ont point appris. Il n'emprunte pas non plus, comme M"* de Staël, une bonne part de son initiative à un siècle qui applaudissait en elle ses idées, ses passions, ses vœux et ses espérances. Né au fond d'une province reculée, loin de tous les stimulants qui excitent une intelligence, élevé à la grâce de Dieu, soit dans l'isolement du manoir paternel où rêva son enfance délaissée, soit dans cet humble collège de Dol où il n'entrevit Homère et Virgile que par furtive échappée, il eut un berceau presque aussi solitaire que sa tombe. A ces origines il dut l'indépendance d'un talent qui, ne connaissant ni les entraves de la tradition, ni les servitudes de l'opinion, put suivre sa pente, sans se mêler à ces torrents où les eaux vierges perdent leur nom.

11 courut pourtant ce risque lorsqu'on 1788, au lieu de partir pour les grandes Indes, il fut appelé à Paris par un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre. Rédacteur du Mercure et de VAlmanach des Muses ^ ami de Pamy et client de La Harpe, le jeune officier qui s'amusait aux jeux de la plume faillit alors contracter les défauts à la mode. Mais le culte de Rousseau lui servit de préservatif, comme l'attestent les hommages inspirés par sa

piété filiale dans la première édition de VEssai. Plus tard, il eut beau rétracter ces efTusions de gratitude, ce désaveu ne Tempèche pas d'avoir été d'abord un frère A^ Emile et le fervent disciple du misanthrope dont Tidéal était un romanesque retour à Tétat de nature. En le sauvant de la frivolité mondaine, ces sympathies auraient pu devenir un autre péril et aliéner le libre essor d'un émule trop soucieux de rivaliser avec son modèle préféré, car le rejeton qui grandit au pied de Tarbre paternel est plus ou moins étouffé par Tombre de ses rameaux*. Mais les orages politiques allsdent déraciner et transplanter ce génie que pouvait offusquer le voisinage de Jean-Jacques ou de Bernardin. Dix années d'éloignement et de malheur lui permirent de s'acclimater sous un autre cieU de faire souche à part, et de s'épanouir sans gêne en pleine terre. '

Tel fut d'abord le bienfait de ce voyage qui le conduisit en Amérique au-devant de sa Muse et lui donna conscience de ses aptitudes. Aussi, quel transport d'allégresse, lorsqu'il prend possession du désert et des forêts primitives ! En mettant le pied sur un nouveau continent, Christophe Colomb n'éprouva pas une joie plus triomphante. Cet hymne où déborde l'ivresse de la solitude, nous l'avons déjà cité dans un précédent volume*. Bornons-nous

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