‹ Tableau de la littérature française 1800-1815Chapitre 24 sur 62 · Ce vers est emprunté à Milton · texte numérisé non relu

Ce vers est emprunté à Milton

pardonner le libelle où un régicide « soufflette la tête coupée d'un roi. » Il ose amnistier ces insultes qui vont au delà de l'échafaud. Chez ce nouvel Homère, tout le ravit, même les défaillances de son sommeil ; car rien ne lui semble plus naturel que de voir Satan inventer Tartillerie, ou convoquer les deux Chambres de son parlement. Mais ne sourions pas d'un enthousiasme qui inspire des traits charmants, par exemple ceux-ci : « Des nuances et des lumières manquent parfois à ses tableaux. Alors, on devine que le peintre ne voit plus, comme en musique on reconnaît le jeu d'un aveugle à l'indéfini de certaines notes. Les descriptions du Paradis perdu ont quelque chose de doux, de velouté, de vaporeux, d'idéal comme des souvenirs. Les soleils couchants de Milton sont en rapport avec son âge, avec la nuit de ses paupières, et la nuit approchante de la tombe. Ilg ont un caractère de mélancolie qu'on ne retrouve nulle part. Lui demanderez-vous rien de plus, lorsque, peignant une nuit de l'Eden, il vous dit : « Le rossignol répétait ses plaintes amou- « reuses, et le silence était ravi. » Cinq ou six vers lui suffisent pour offrir le spectacle religieux du matin : « La lumière sacrée commence de poindre « dans l'Orient, parmi les fleurs humides. Elles exha- « laient leur encens matinal, alors que tout ce qui « respire sur le grand autel de la terre élève vers le « Créateur des louanges silencieuses. » On croit lire un verset du psaume : « Jubilate DeOy omnis terra : benedic, anima mea^ Domino. »

\10 I^A CniTIOUK H0IJ8 l/KMPmK

La Hirnpllnt/t daim la K^'Mulmr, voilà wî qui mdmuU* ici um Airjc fraUjriMîllo, L« vo^Uî dAwjrt (1« la (iiYîution wmmuUt a pour ll«n/5 Tattrait d'un mondcj vi(îr«(î o^J il HO plaît /i oiibrMîr Taulro, V/nnl aviîc «no HorUî do pi/ît/5 (lllialo (pj*il MnmUi au dramo do la cUuUt oriKiriolliî. 11 parœurt mum vortigo c^iîtUî /îpop^'O dont lo Hidnî initnonHo (unnmo Tunivorn mnhrtmm liî clim)H, ronlVjs lo vM, la tiîtTo, IVîtornit/îJo tompn, tonfoH loH donlo.urH, tonton Ioh Joiow du vmir humain, C^îH vinlouH HublimoH ou «rm'/iouwîH, il Iom interprttto avoc. puinminco ot volupt/% Il fait compnîudro Utn niillo ronfmHUîH don pannionH qui «rondont, ot (U^ /•fnotiorm qui palpitont dann œ po<îmo trafçiquo ot tondro, o(i roMîutit Tteho lointain d'uno Knrolution politirpjo ot roliKÎouHO, I/éloquonc^ do œ iummautairo ont ici d'autant plu» p/î/i/îtrant^î quo lo critiquo fait un Hîtour »ur lui-mftrno, m îmi iUt «/înio mal- Ixîuroux au(pj<îl il rond un ny/upathiquo hommaKO. ApW^H 187)0, nVtcj'ivalt-il pa» : « Milton wîrvit Croniwoll, J'ai combattu Napokîon, Il attîwpja lo» roi», Jo h'H ai (K'fonduH, 11 uUiH\)h% point en lour pardon, Jo. n'ai point r>onq)t/} »ur lour roc^nniaiHHanr^î, Malntiînant rpio, dmm mn doux payn, la monarohio pondio voj'H la fui, Milton d moi uouh n'avorm plu» rion do politirpio h (kîrnMor onno/nbloJo pui» donc m'a»wîoirà la tablo d(î mon bAto î il ni'aura nourri Jouno ot vioux. Il ont pluH noblo ot plu» »iir do rwtourir â la «loiro rpjVi la tnilnnancio. fi

(:(5 rnoi trop onvablnHant non» «ftlo (il faut bion lo diro) Ioh pa^rî» brillanto» o(i Ut r^îv6latour do la

poésie anglaise semble songer surtout à se dresser un piédestal. C'est ainsi qu'importuné par le nom populaire de Walter Scott, il lui reprochera d'avoir perverti l'histoire et le roman, de « faire prendre en grippe les cathédrales et le moyen âge. » Mais Byron, plus que tout autre, sentira les effets de celte jalousie ombrageuse. Avec quelle insistance ne répète-t-il pas : « Je suis fier d'avoir ouvert les portes de l'Orient à lord Byron et à une postérité nombreuse que j'ai envoyée en Egypte, comme Jacob y envoya ses fils. Mes traces, en tout pays, ont été effacées par d'autres traces : elles ne sont restées solitaires que dans la poussière de Garthage, comme les vestiges d'un hôte du désert sur les neiges canadiennes. » Ce souci de prendre date a chez lu l'obsession d'une idée fixe, dont voici le perpétuel refrain : « Je devais précéder Byron dans sa carrière, et y rester après lui.... J'ai rêvé René sous l'orme d'Han-ow, là, oix^plus tard, il revint rêver, à son tour, Childe Harold.... — Il est allé visiter après moi les ruines de la Grèce : il semble embellir de ses propres couleurs les descriptions de Vlliné" raire.... — Je l'ai devancé au rivage où nous avons eu les mêmes souvenirs. » Donc, tout en affirmant « qu'il ne veut pas ôter un seul cheveu à la tête d'un barde immortel », il ne perd aucune occasion de dire très haut que « le falot de sa barque gauloise a montré la route au vaisseau d'Albion sur des mers inexplorées. »

En même temps qu'il fait valoir ses droits d'an-

cêtre sur Childe Harold, Conrad, Lara, Manfred et le Giaour, il laisse entendre qu'une fois « arrivés au pouvoir » , ces fils dénaturés ont eu l'ingratitude de le traiter comme un inconnu. « C'est qu'on veut garder le sceptre ; on craint de le partager, on s'irrite des comparaisons' » ! Ces griefs nous autoriseraient à le croire heureux et fier d'une paternité qu!il revendique si publiquement. Or, il n'en est rien, puisqu'il gémit sur « la déplorable école des byroniens. Il ajoute, non sans raison, « qu'une maladie de l'âme n'est pas un état permanent et naturel », qu'on ne peut la reproduire, et « en faire une littérature » ; car il n'y a d'inépuisable que les sentiments généraux du cœur humain, la tendresse maternelle et paternelle, la piété filiale, l'amour et l'amitié. Aussi voudrjdt-il renverser l'idole « que se sont forgée des imaginations échauffées, » ce « serpent séducteur et corrupteur » , sorte de satan solitaire, génie fatal et malsain qui regarde la vie « comme une affreuse ironie sans cause, comme un sourire pervers du Mal. » 11 réprouve « ce fils aîné du Désespoir qui méprise et renie. » Il maudit « ce damné du néant » : colère trop vertueuse, et qui serait plus légitime si elle ne recouvrait pas l'inquiétude d'un rival.

C'est le même sentiment qui, chez l'auteur des

1. « Lorsqu*i4to{a parut, écrit-il, je reçus de Cambridge une lettre signée Oordon^ Ijord Byron, il avait alors quinze ans. Pent-étre n'ai-je pas répondu : l'astre n'était pas levé. Depuis, il aura puni mon silence par le sien ».

Mémoires d'outre-tombe, explique des oublis aussi intéressés que ses censures. Il ne parlera de M"* de Staël que pour s'étonner de n'avoir pas été nommé par elle dans un ouvrage qui datait de 1800, c'està-dire d'une époque où l'astre de Chateaubriand ne s'était pas encore levé. Diminuant toute renommée au profit de la sienne, il accusera Rousseau d'avoir introduit le premier parmi nous « des rêveries désastreuses et coupables », Bernardin de Saint-Pierre « d'avoir eu l'âme peu élevée et l'intelligence bornée. » Il ne sera pas plus charitable pour ses arrière-neveux; car il les poursuit de railleries amères, et les repousse avec outrage, en disant : « Si René n'existait pas, je ne l'écrirais plus; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais*. » Ainsi s'étale le travers d'un poète qui, pour se grandir, voudrait nous persuader qu'il n'a pas eu de devanciers, qu'il n'aura point de successeurs. N'est-ce pas le cas de dire avec Chateaubriand : « L'orgueil est la maladie du temps. Tous, nous nous croyons en conscience et avec candeur l'homme du siècle, l'homme qui a ouvert une nouvelle carrière, l'homme qiii a fait disparaître le passé, l'homme devant qui les ré-

1. Parlant de ses disciples, Byron rcrivit aussi, dans ses Mémoires : a Ahl si, un jour, je reviens parmi vous, je vous donnerai une baviade et une mœviade^ non pas si bonne que l'ancienne, mais mieux méritée. Jamais il n'y eut bande comme celle de vos griffonneurs; je ne veux pas dire seulement les vôtres, mais ceux de tout le monde. Avec ces imitateurs dé Scott, de Moore et de Byron^ vous touchez au dernier déclin, à la dégradation de la littérature. Je ne puis y penser sans me sentir les r«mords (Tiin meurtrier, » (Vol. IV, p. 202.)

\nk LA CHITIQUE SOUS l/fiMPIRE

putntion» hc hodI /wanouies, l'homme qui restera, et restnra Heul, Thomme de la rénovation, l^homme de Tavcnir. Heureux le jour qui nous a vus naître! Heureuse la société (|ui nous a portés dans ses entrailles' I n Mais non : ne lui appliquons point œs paroles comme un blAtne; car, ridicules pour d^autres, elles furent pour lui la vérité même. Après tout, il ne dit rien do trop quand il se pare de ses titres. Peut-être no Teùt-il pas fait si des oublieux ne les avaient point méconnus, ou s'il n'eût pas prévu l'indifférence, l'esprit de nivollenient, la haine des supériorités, l'anarchie ])rochaine d'une démocratie littéraire o(i toutn prééminence deviendra suspecte de dictature, et toute tradition odieuse comme une tyrannie. Plus il vieillit, et plus ce pressentiment assombrit ses dernières pensées. Alors, il ne cesse pas d'incriminer ces sentences contradictoires qui « font le soir un butor de ce qui était le matin un aigle. » Il s'écrie avec tristesse : « Nous ne pouvons souffrir une réputation, il semble qu^on nous vole ce qu^on admire... On n'est pas trop fâché, à part soi, qu'un homme de mérite vienne à mourir; c'est un concurrent de moins. Son bruit empêchait d'entendre celui des sots, et le concert croassant des médiocrités. On se hâte d'empaqueter le célèbre défunt dans trois

1. 11 ajoutait : «H arrive qu'au milieu do notre superbe, les bonnas gentt courent le risque d'âtre étoudés : ils sont presque obligés (le s'armer eux-inômert do vanité pour se dérendre de celle du passant, comme on fuma dans un estamivat pour rt*pounnrr la fumée de ta pipe d'un voisin, »

OU quatre articles de journal. Puis, on cesse d'en parler; on n'ouvre plus ses ouvrages. On plombe sa renommée dans ses livres comme on scelle son cadavre dans son cercueil, expédiant le tout à TÉtemité par l'entremise du Temps et de la Mort. » Sur ce sujet, sa verve est intarissable et d'une âpreté poignante. Écoutez encore cette complainte : « Aujourd'hui, tout vieillit dans quelques heures. Fraîche à l'aurore, la voix du poète est cassée au coucher du soleil . Un nom prononcé trois fois importune. Ceux qui s appelaient la jeunesse de 1850, où sont-ils? Voici venir les grands hommes de 1835 qui regardent ceux de 1830 comme usés, passés, dépassés... Les maillots arriveront bientôt dans les bras de leur nourrice; ils riront des octogénaires de seize ans, de ces dix mille poètes, de ces cinquante mille prosateurs lesquels se couvrent maintenant de gloire dans les coins et recoins de la France. Si par hasard on ne s'aperçoit pas que ces écrivains existent, ils se tuent pour attirer l'attention publique; Autre chimère! on n'entend pas même leur dernier soupir. Bonaparte fut la dernière existence isolée de ce monde ancien qui s'évanouit, La grandeur de Tindividu sera désormais remplacée par la grandeur de l'espèce. » C'en est donc fait des renommées universelles. Lors même qu'il naîtrait encore des talents supérieurs, ils n'auraient plus, pour exprimer leurs harmonies « qu'un instrument discord ou fêlé. » Car, on retourne « aux balbutiements de la langue », aux contes de nourrice, « à l'enfance de l'art. »

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I.(îs ciïorts tentés « pour découvrir de nouvelle» forme», un nouveau nombre, pour raviver la couleur, rajeunir le tour, le mot, Tidée, envieillir la phrase, revenir au naïf et au populaire, ne prouventils pas que le cercle est parcouru ? Au lieu d'avancer, on rétrograde. » Voilà comment Chateaubriand devait juger, après Tépreuve accomplie, la révolution dont il avait été, sans le désirer, un des plus influents promoteurs. Il en arrive à croire qu'un jour approche oix « la littérature ne paraîtra plus qu'une occupation puérile.... Dès lors, nul ne sera tenté de se créer une multitude d'ennemis, pour la satisfaction de maintenir les vrais principes du goût dans une carrière oix il n'y aura ni gloire, ni honneur à recueillir. » Ainsi donc, le temps des dominateurs suprêmes est définitivement passé : toute aristocratie doit périr, et celle de l'art ne sera pas plus (Jurable que les autres. Or, un pouvoir renversé par le temps ne se rétablit jamais. « En vain vous essaieriez de le rajeunir sous une forme nouvelle. Il ne peut rajuster ses membres disloqués dans la poussière où il gît, objet d'insulte et de risée. De la divinité devant laquelle on avait fléchi le genou, il ne reste que d'ironiques misères. Lorsque les chrétiens brisèrent les dieux d'Egypte, ils virent des rats s'échapper de la tête des idoles. Tout s'en va. Il ne sort pas aujourd'hui un enfant des entrailles de sa mère qui ne soit ennemi de la vieille société! » Dans ces lamentations prophétiques il faut faire la part de la fantaisie. Lui-même il semble nous y

inviter, lorsqu'il se livre à des saillies d'humeur comme celle-ci : « Des peuplades de rOrénoque n'existent plus. Il n'est resté de leur dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres. La grive d'Âgrippine gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais latins. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes. Quelque sansonnet de New-York sifflera sur un pommier des vers de Shakespeare inintelligibles au passant. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco gaulois, du haut de la tour en ruines d'une cathédrale abandonnée, dira à des peuples étrangers, nos successeurs : « Agréez les accents d'une voix qui vous fut connue ; vous mettrez fin à tous ces discours. » Ce badinage d'un caprice qui s'amuse nous avertît que bien des boutades se mêlent au découragement d'un Alceste qui rêve la fin du monde, parce que le sceptre lui échappe, et que sa royauté décline. Aussi ne prendrons-nous pas au tragique toutes les hyperboles des oraisons funèbres qui furent ses adieux aux douceurs de la vie. Mais ces explosions d'ironie désenchantée n'en confirment pas moins, comme les œuvres de 1800 à 1815, une vérité que l'on pourrait formuler ainsi : « Le goût de Chateaubriand fut d'une autre école que son talent ; et il défendit la tradition par ses doctrines, en l'altérant ou la renouvelant par ses exemples*. »

1. Lamartine exprime bien cette vérité dans ce passage que j'ej)prunte à ses Confidences : c Je me souviens qu'un jour, assis

C'est à lui-même qu'il a Ynir de penser, lorsqu'il dit, en 1802 : « Il y a de certains styles qui sont en quelque sorte contagieux, et teignent les esprits de leurs couleurs. » Le sien, je le comparerais volontiers à un aimant qui agit par attraction aussi mystérieuse qu'invincible. Mais cette vertu s'exerçait, en dehors de sa volonté, fatalement, comme une force de la nature. Voilà pourquoi Chateaubriand se trouva romantique, sans préméditation, et presque à son corps défendant. Loin d'accepter cette situation, qui pourtant flattait son amour-propre, il en déclina toujours la responsabilité. Cette attitude, fpii parut un calcul de coquetterie, fut peut-être la précaution d'un caractère indépendant qui ne se laissa point accaparer par ses prétendus disciples, et le courage d'un bon sens qui, dominant les partis littéraires, se réserva le droit de dire à chacun ses vérités. Car, tout en ayant la haute ambition de gouverner les intelligences, il se sentait trop grand

avec quatre de mes condisciples sur un tronc d'arbre, au bord du Rhône, nous lûmes, pendant toute une récréation, quelques chapitres du Qénie du chriêUani$mej et que nous en fumet émus jusqu'aux larmes d'admiration. Quand le livre fut Terme, nous nous interrogeâmes les uns les autres sur nos impressions réfléchies; tout le mondes s*écria que c'était le plus beau livre qui fût jamais tombé sous nos yeux dans le cours de nos lectures. — £t toi? me demandèrent mes camarades. — Moi, répondis-je, je pense comme vous; c'est bien beau, mais ce n'e$lpat du vrai beau, — Et pourquoi? — Parce que c'est trop beau^ répondis-je; parce que la nature y disparait trop sous rarlilice ; parce que cela enivre au lieu de loucher; et, s'il faut tout vous dire en un mot, parce que les larmes que nous venons de verser sont des larmes de nos nerfSf et non pas de nos cœurs. »

pour s'emprisonner dans l'étroite enceinte d'une coterie, ou se contenter d'une province, lui qui s'estimait digne d'un empire. Épris de cette vraie gloire qui vise au delà du temps présent, il n'était pas homme à s'entourer d'un cortège dont il pouvait être embarrassé devant la postérité. Outre que, par point d'honneur chevaleresque, il n'aimait pas à se ranger du côté des vainqueurs^ il lui appartenait plus qu'à tout autre de signaler les écueils à ceux qu'il avait guidés vers de nouveaux rivages. Lorsque les ennemis de toute règle abusèrent de son nom comme d'un drapeau, sa réprobation fut donc aussi légitime que leur indiscipline était extravagante.

Quand sa voix protesta contre une émeute qui se crut une révolution, elle méritait d'être entendue comme au jour où il avait réveillé les esprits de leur torpeur, et affranchi l'imagination des ser\~itudes qui la tenaient captive. Tandis que les contempteurs de Racine songeaient uniquement à faire frémir les nerfs par les violences d'une poétique brutale, et substituaient à la peinture des passions les prestiges du décorateur ou du machiniste, il fut assurément très opportun de rappeler l'art dramatique à son devoir, qui sera toujours de faire couler des larmes généreuses, et de susciter des émotions capables d'être une joie ou une leçon. Chateaubriand restait donc alors fidèle à lui-même et aux opinions qu'il professait, en 1800, lorsque, cherchant le progrès dans l'accord de la tradition et de la liberté, il exprima ce vœu : « Ne serait-il pas possible d'asso-

cier h? resi)ect des anciens aux exigences du goût moderne, de marier ainsi les deux écoles^ et d'en faire naître le génie d'un âge nouveau? » Or, à cette époque même, à l'heure de la jeunesse et de ses espérances, il ne se fit guère d'illusions sur l'avenir ; car il disait : « Il y a des dangers dans toute concession : si l'on cède sur un point, on ne saura bientôt plus s'arrêter. » Ce pronostic contenait en germe le pessimisme de ses dernières années. Il ne faut donc point y voir une palinodie. Reconnaissons plutôt que de toutes les croyances patronnées par Chateaubriand, les plus constantes furent encore ses convictions littéraires. Si nous respectons le légitimiste qui, avec des instincts démocratiques, garda sa foi à une dynastie déchue, sans fermer les yeux sur ses fautes, nous devons également honorer le classique libéral qui, après avoir lancé le train des idées romantiques, prévit un déraillement, et, jetant alors un cri d^alarme, voulut sauver du naufrage les principes de l'art, comme jadis, au début du siècle, il s'était porté vaillamment au secours du christianisme enseveli sous les décombres de l'ancien r^me.

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