CHAPITRE VI
JouBERT. •»!. L'homme. ^ Le yalétadinaire souriant; un sage. — Influence de Ûiderol ; un esprit inaccessible à la contagion du siècle, mais affranchi des préjugés d'Ecole. — Ses amitiés. — Fontanes. — Le conseiller de l'Université. — Le bon génie de Chateaubriand; le directeur de conscience littéraire. — Le fïein et l'aiguillon. — M"* de Beaumoni; une Muse. — IL Le penseur qui plaloniseet séraphise. — Le mysticisme du contemplateur — Un juge clairvoyant du siècle et de ses maladies morales. — L'admirateur désintéressé du preiàier consul. —La politique de restauration sociale. — III. Le critique. — Vues d'avenir. — Le psychologue et le moraliste. — Le prophète de Sainte-Beuve. — Une poétique conservatrice et libérale. — L'esprit hospitalier, le classique dissident. — Jugements sur Racine et Fénelon, sur les anciens et les modernes. — L'écrivain. ^ Tourment de la perfection. — Les raffinements; l'alambic. —Conclusion.
La conclusion du chapitre qui précède pourrait se résumer ainsi : « Dans le luxe de nos écrits, ayons du moins Tamour de cette simplicité que nous n'avons plus, et que nous ne saurions plus avoir. En buvant dans notre or, regrettons les coupes antiques, et chérissons ce qui vaut mieux que nous. » Si cette pensée que nous empruntons à Joubert devint un principe de jugement pour Chateaubriand, nul ne s'en étonnera; car il y eut un lien fraternel entre le poète et Tingénieux moraliste qui, selon l'expression de Sainte-Beuve, fut, avec Fontanes, un de ses anges gardiens. Jamais talents plus dévoués à la gloire d'un beau génie n'ont été mieux
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fait» pour exercer nur lui, par des conseib diiïé' rents, une influence /tgalcment bienfaisante. Sur le» frontifere» de deux mècle», il» représentaient de» doctrine» en apparence opposée», mai» »u»ceptible» de »e combiner, et dont Taccord eût été le salut de Tavenir. Tandi» que Tun u»ait du frein, Tautre, employant Taiguillon, était l'excitateur qui, ennuyé des air» connu», »uggéra le» bardie»»e» , éveilla le» în»tinct» natif», ouvrit le» nourcA'.n vive», encouragea le» saillie» originale», et provoqua le» nouveauté» heureu»e»«
Ce titre »eul »ufrjrait à recommander Joubert. Directeur de con»cîenr>e littéraire, connai»»eur attentif à tout ce qui intéresse l'intelligence, il passa délicieusement sa vie à semer de belle» pensée» ^ à goûter de» œuvre» cxqui»e» , à pré»ider au cercle de» déliCfit», à rêver, à méditer, à contempler un idéal solitaire, mai» »an» aucune prétention d'auteur; car, en dépit de» plus pressantes instance», il prit pour devise ces vers de Lebrun :
Votilez-vous ressembler aux Muses; Inspirez, mais n'écrivez pas«
Amoureux de la perfection, et, par suite, très ménager de son encre, il se contenta de fixer, pour son propre plaisir, quelques-uns de ces mot» qui »uf> lisent, comme il dit, « à illustrer un grand esprit ^ jp
]. Si JotJbert éoritit »e» PmêéM, non» en devoni quelque gra* titude à FonUne» qul^ cetUi fois encore^ fut bon prophète, quaml
C'est ce que prouva sa célébrité posthume. Quatorze ans après sa mort, en 1838, Chateaubriand souleva, mais à demi, le voile sous lequel se dérobait cet homme supérieur, « dont le cœur fut d'or, et qui, aussi spirituel que pas un, avait par ci par là du génie. » Hommage de quelques fidèles, ce premier recueil alluma la curiosité publique; et, grâce à Sainte-Beuve qui donna un coup de cloche retentissant, il fallut bien ouvrir aux profanes la porte du sanctuaire. L'édition de M. Louis de Raynal nous livra la clef détenue par certains privilégiés; et, désormais populaire dans une élite, la renommée de Joubert ne périra plus, mais elle est encore discrète, et garde le charme de cette affectueuse intimité qui fut son unique ambition. Pour être éloquent, il avait besoin de sentir autour de lui « la tiède température de la sympathie. » Qu'il en soit de même aujourd'hui. Traitons-le comme un hôte qui vient s'asseoir à notre foyer, comme un ami qui nous confie le meilleur de ses sentiments. C'est à cette sincérité d'un cœur ingénu qu'il dut sa place d'honneur dans une histoire des lettres françaises. Dn tableau de l'époque impériale serait donc incomplet, si nous ne
il lai adressa ce conseil, dans une lettre du 22 juillet 1803 : a Vous êtes en pleine solitude^ mon bon ami. Rien ne vous distrait. Je vous exhorte à écrire tous les jours en rentrant les méditations de votre journée. Vou» choisirez au bout de quelque temps parmi ces fantaisies, et vous serez surpris d'avoir fait^ presque à votre insu^ un fort bel ouvrage. Ce travail ne sera pas pénible, et sera glorieux. Il faut laisser quelques traces de son passage, et remplir sa mission. »
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mettions pas en lumière cette physionomie expressive dans laquelle nous chercherons rhonmie, le penseur, le critique et Técrivain.
L'homme, il apparaît à chaque page du journal psychologique où, comme Montaigne, il « se proposa luy-mesme à luy pour ai^ment et subject d'estude. » Sa vie, par un choix réfléchi, demeura presque tout entière domestique et privée ; car elle préféra l'ombre au grand jour, et les événements n'y furent guère que des affections partagées, des regrets fidèles, ou des pensées dignes d'être « inscrites, ainsi qu'il disait, sur la soie ou l'airain. » L'ensemble de cette sereine existence nous laisse l'idée d'un sage qui mérita d'être heureux.
Le bonheur a du prix lorsqu'il vient de nous plus que des choses : or, tel fut le sien; la conduite y contribua plus que la fortune. Il croyait qu'il importe peu d'être satisfait des circonstances, pouiTU que la manière de les accepter nous rende contents de nous-mêmes. Ce n'étaient point là de vaines phrases. Il suffit de jeter les yeux sur sa correspondance pour s'assurer qu'il agissait d'après ses maximes. II manqua du premier des biens; car son âme tenait à ses organes par des attaches si frêles qu'au moindre souffle elle menaçait de s'en échapper. Dans les meilleurs jours, sa santé ressemblait à la convalescence : ce fut conune un équilibre instable
entre des faiblesses qui ne se soutenaient que par artifice et régime. Mais Tégalité de son humeur n'en ressentit aucune atteinte. Valétudinaire aimable, il fit bonne mine à la souffrance, et nul ne sut causer de ses maux avec plus de détachement ou d^ aménité. Jugez-en par ces doléances : <( Le docteur a beau me voir éteint, gisant, maigri, muet et incapable de supporter le moindre travail ou même le moindre plaisir sans être épuisé, il me juge en fort bon état. Depuis qu'il n'a plus de nouveau remède à m'ordonner, il me voit guéri, le croit de bonne foi, et le dit à tout le monde. La vérité est que je suis toujours également malade, mais avec plus de variété, ce qui est au moins un agrément. Je suis aussi plus accoutumé à mes maux, et j'y vois plus clair. Ce sont là des mieux dont je sens vivement le prix, mais sans pouvoir convenir que j'en éprouve d'autres. » Au fond, il s'en consola; car cette fragilité paraissait une des conditions de sa fine essence. M"* de Ghatenay ne voyait-elle pas en lui une âme qui, par hasard ayant rencontré un corps, s'en tirait comme elle pouvait? Sans cesse, les deux principes tendaient à se séparer; mais les affaiblissements secrets de cette décadence continue ne troublèrent pas la quiétude de son stoïcisme souriant. « La vie est un devoir, disait-il; si le soin de l'entretenir est le seul qui nous soit permis, il faut s'en acquitter gaiement, de la meilleure grâce qu'il est possible, et attiser ce feu sacréy en s'y chauffant de son mieux, jusqu'à ce qu'on vienne nous dire : c'est assez. »
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Ce foyer, dont la flamme était chez lui si vacillante, n'en rayonna pas moins d'une chaleur qui pénètre. Dans une de ses lettres où il s'analyse avec un désintéressement étranger à toute complaisance personnelle, il nous raconte que, jeune encore, il inquiétait la prudence de sa mère par un caractère indifférent à la fortune, net de toutes les petites passions qui la poursuivent, intrépide dans ses espérances, dédaigneux de prévoir, négligent à se précautionner, et prompt à donner sans jamais compter. Comme elle lui en faisait de tendres reproches : « Je ne veux pas, répondit-il, que l'âme d'aucun homme soit supérieure à la mienne. C'est bien assez que les riches aient les avantages de la richesse : certes, ils n'en auront pas d'autres. » Fière parole qu'il sut tenir ; car l'emploi de ses facultés ne fut jamais qu'un exercice de perfection morale ; et, lorsqu'aux approches de l'heure suprême sa main défaillante saisit une dernière fois la plume, il eut le droit d'écrire ces mots comme un testament : « 22 mars 1824. Le vrai! le beau! le juste! le saint ! »
Or, s'il put se rendre un pareil témoignage, ne l'attribuons pas seulement à l'excellence de sa nature; car sa vertu fut l'oeuvre d'une volonté courageuse qui ne se livra point aux courants du siècle. Ce fut en traversant les erreurs de son temps qu'il apprit à mieux aimer les vérités éternelles : il offrit donc l'exemple rare d'une conscience invulnérable à la contagion d'une société qui imposait aux plus
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incorruptibles ses préjugés ou ses mœurs. Né à Montignac, dans le Périgord, en 1754, élevé à l'Oratoire, il avait vingt-quatre ans lorsque, vers 1778, il vint à Paris, et fréquenta le monde des philosophes. Lié familièrement avec les principaux encyclopédistes, il se laissa séduire par la verve éblouissante de Diderot, qui remua profondément un jeune homme échappé de la veille à la somnolence de la vie provinciale. Ce fut pour lui un puissant éveil; mais il avait une candeur qui le mettait à l'abri de tout péril. Agité sans être entraîné, il ne fit donc que rendre plus vraies, en les rectifiant, les idées neuves qu'il devait au commerce d'un réformateur aventureux. En passant du maître au disciple, elles perdirent tout ce qu'elles pouvaient avoir de téméraire ou de déclamatoire. Mais, si le métaphysicien ne laissa pas entamer sa raison, le critique n'oublia jamais le premier initiateur qui lui fit aimer le libre mouvement d'une intelligence ouverte, hospitalière et tolérante.
Ajoutons que les passions politiques, si ardentes autour de lui, ne troublèrent point sa modération. Leur voisinage n'eut d'autre effet que de lui rendre plus haïssables tous les excès, et de l'engager définitivement dans l'asile où son obscurité le protégea contre les proscripteurs. Il paya pourtant sa dette de citoyen. Lorsqu'en 1790 l'Assemblée constituante organisa les justices de paix, ses compatriotes de Montignac l'investirent de cette magistrature populaire ; et il remplit ce ministère conciliateur avec un
sentiment du devoir qui suppléait à la vocation. Mais, après Texplosion des violences, il se réfugia en Bourgogne dans sa retraite de Villeneuve sur-Yonne où la famille, les lettres et Tamitié lui permirent d'attendre la fin de ^orage^ Dès lors, nous ne voyons plus en lui qu'un philosophe envisageant les choses d'un point de vue idéal, en sybarite voué par entraînement aux voluptés de la pensée pure, et aux douceurs d'une société dont il était le centre. De toutes ces relations la plus ancienne fut celle qui s'établit entre lui et Fontanes. A une époque où le jeune poète n'avait pas d'autre fortune que son nom et sa plume, la diplomatie de Joubert réussit à lui ménager les avantages d'une alliance qui devait le rendre indépendant. Le roman fut mené à bien, non sans peine : car il avait fallu triompher d'un tuteur qui, chez le mari de sa nièce, ne se contentait pas de la naissance et du talent. La lettre qui emporta cette victoire est un chef-d'œuvre d'éloquence insinuante*. Toutes les promesses d'avenir
1. Chateaubriand disait de cette retraite : a Les coteaux de Villeneuve sont, il est vrai^ secs et pelés; mais ils sont assez hauts, et ont un faux air de montagnes qui ne leur va pas mal.... Je tiens qu'à la brume, entre chien et loup, Villeneuve est un très joli pays. Il y a des beautés qui, comme vous le savez^ ne supportent pas le grand jour. »
2. d Deux dames de Lyon, Mme de Cathelin et sa fille, voyageant avec le baron de Juys, leur vieux parent, s'étaient arrêtées quelques jours à Villeneuve, où demeurait Joubert. Elles l'y rencontrèrent par hasard, et il ne tarda pas à les charmer, à gagner leur confiance. Trouvant dans Mlle de Cathelin toutes les qualités qu'il rêvait pour M. de Fontanes, il fit valoir le mérite de celui-ci, ménagea une entrevue à Paris, et décida par son ac-
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glorieux que l'avocat y faisait valoir, Fontanes sut les dépasser. Aussi eut-il l'occasion de témoigner sa reconnaissance : devenu grand maître de TUniversite, en 1809, il s'empressa d'offrir à Joubert un siège, à côté de lui, dans le conseil supérieur de l'instruction publique*. Ce poste fut accepté, mais par attachement à la personne et désir de faire entendre la vérité tout entière, sans jamais offenser les bienséances. En mainte rencontre, le souvenir d'une égalité récente lui donna le droit d'exprimer des conseils, ou même des reproches sûrs d'être écoutés « Ah ! Monseigneur, lui écrivait-il un jour, vous êtes bien heureux de m' avoir y et je veux vous en féliciter. Vous avez subjugué tout le monde autour de vous, excepté moi. Toutes les opinions se
tive intervention le succès d*an projet que le principal intéressé avait d'abord jugé impossible. Dans une lettre au baron de Juys, il plaide éioquemment la cause de son ami. Après l'avoir représenté comme « un homme destiné à faire un jour le plus grand honneur à son pays, jeune, aux portes de l'Académie, ayant déjà de la gloire et un mérite de cette espèce verte et robuste qui ne fait que croître avec te temps », il ajoute : a En le mariant, et lui donnant une filie charmante, propre à entretenir en lui un perpétuel enchantement, vous rendriez un grand service aux beaux-arts et à la Fraace : vous hâteriez t^acfièvem^nt (Tun grand homme, It faut que les grands talents , pour acquérir leur maturiléf aient été battus par l'adversité passée, et qu'ils soient favorisés par la prospérité présente. Ce sont là leurs vents et leur soleil, » {Les correspondants de Joubert, par M. Paul de Raynal.)
1. De tels conseillers étaient précieux pour le grand-mattre, comme l'atteste ce billet de Fontanes : « Mon cher ami, vos notes sont fort bonnes. J'attendrai jusqu'à vendredi votre ultimatum. Je ferai un excellent rapport d'après ce que vous m'avez envoyé. Je brillerai beaucoup ^ mais grâce à vous» s Juin 1809.
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taisent devant la vôtre, excepté la mienne. Je vous . dis tout ce que je pense, et je pense avec vous tout ce que je veux. Sans moi, il n'y aurait pas dans votre cour un homme libre, ou du moins qui pût le paraître hautement et publiquement. Sans moi, vous ne connaîtriez pas, hors de votre famille, les délices de la contradiction. Et remarquez ceci, Monseigneur, celui qui sait rire avec vous de ses occupations et des vôtres est Thomme qui attache le plus d'importance à votre rang, à vos fonctions, et les respecte le plus. L'homme qui vous est le moins asservi est aussi celui qui vous est le plus dévoué. » En se jouant ainsi avec Thermine du ministre, il avait à cœur les intérêts de sa popularité. « Ah! Monsieur le grand-maltre, lui répétait-il, au nom du ciel et de vous-même, gouvernez paternellement, noblement , loyalement , justement et royalement ; pour tout dire en un mot qui ne peut être dit qu'à vous : gouvernez poétiquement. Je tremble, quand je songe avec quelle facilité votre successeur, quel qu'il soit (car vous aurez un successeur, et bientôt peut-être) , améliorera le sort des hommes qui vous avaient été confiés, et leur fera trouver son administration plus protectrice, plus prévoyante, plus soigneuse d'eux-mêmes, et plus humaine que la vôtre. » Pour commenter ces alarmes, lisez une autre lettre dans laquelle il articule le mot à^ avarice contre la trésorerie de M. de Fontanes. Il allait jusqu'à proposer le sacrifice de son propre traitement pour remédier à ce qu'il appelait les actes de lésine
des opérations officielles. Sa bonté ne fut égalée que par le discernement avec lequel il appréciait la valeur des hommes ; car il se montra Tinfatigable promoteur du mérite qu'il savait si bien découvrir ; et, quand on fit la sourde oreille, il parla si haut qu'il finissait toujours par forcer l'attention .
Le billet dans lequel il recommande M. Maillet- Lacoste est un monument du genre, et vaut les plus jolies lettres de Voltaire. Il allait jusqu'à prévenir les vœux de ses obligés : témoin Ghênedollé auquel il écrivait : « Si vous voulez être inspecteur de l'Académie de Gaen, vous n'avez qu'à le dire. Nous enverrons ailleurs celui qui occupe cette place, pour vous la donner. » Mais, M. de Fontanes ne se prêtant pas assez vite à cet arrangement, le protecteur du poète se mit à gronder et à supplier tour à tour. « Songez donc, dit-il tout bas, qu'il a été le confident de votre muse, le disciple de vos exemples. Il a voulu vous imiter; est-ce donc là ce qui vous a fâché? Il vous a imité mieux que tout autre : cela devait vous apaiser. Enfin, Ghênedollé est par nature votre admirateur ; il le sera toujours, et malgré vous, et malgré lui, jusqu'au fond de ses moelles et de ses veines. » Gette fois, les arguments furent décisifs, et la combinaison réussit.
Mais il fut surtout le bon génie de Ghateaubriand ; car il s'empressa de lui ouvrir la carrière, de le guider dans ses voies, et d'accommoder cette direction à ses aptitudes. Il collabora même indirectement au Génie du christianisme. On n'en saurait
douter en présence des conseils qu'il rendit plus persuasifs en les adressant par Tintermédiaire de M*"' de Beaumont, chez laquelle Chateaubriand entassait les matériaux d'une érudition hâtive^ Le voyant dépouiller Tantiquité profane et sacrée, s'enfoncer dans les arcanes de la théologie, consulter et compulser d'énormes in-folio, Tami vigilant s'effraya des nuages de poussière soulevés par cette enquête. Il craignit que la lampe merveilleuse n'en fût étouffée. Aussi crut-il devoir rappeler l'enchanteur à sa vocation. « Dites-lui bien que c'est de la beauté et non
1. « Notre ami^ disait^il, n*est point un tuyau, comme tant d'autres; c^est une tourcCf et je veux que tout paraisse Jaillir de lui. Recommandez-lui, je vous prie, de faire ce quMl voudra dans sa chambre de ses in-folio, mais de se garder bien d'en rien transporter dans ses opérations. •
Chateaubriand sentait que « son heure était venue. » Il travaillait avec une sorte d'enivrement. Voici une lettre de Mme de Beaumont(Savt^ny, septembre 1801),qui nous le montre à Tœuvre : « Il a fallu lui procurer tout de suite les Lettres édi/ianteSf et VHistoire de la nouvelle France,,,. Il a maintenant à peu pr&s tout ce qui lui est nécessaire.
f VHistoire ecclésiastique ne lui a servi qu'à s'assurer de la hiérarchie; Montfaucon à rien encore. Mais il fait des Lettres édifiantes et de tous les missionnaires un usage merveilleux.... Ce qui me confond, c'est le parti qu'il a tiré des huit volumes des Moines, de ce fatras si sec, si aride, et qui m'a si mortellement ennuyée. Il y a véritablement là une sorte do miracle, et le secret de Venchanleur est de s^ enchanter lui-même. 11 n'a l'air d'avoir fait que rassembler des traits épars, et, avec cela il vous fait fondre en larmes, et pleure lui-même, sans se douter que son talent soit pour quelque chose dans l'effet qu'il produit et qu'il éprouve.
« Cependant, au milieu de son ravissement, il faut que je vous avoue la crainte dont je suis tourmentée, et qui ne me laisse pas un moment do repos. 11 veut que son ouvrage paraisse en février, au plus tard, et d'après ce qu'il a encore à faire, et surtout 4
pas de la vérité que l'on recherche dans son ouvrage; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune; qu'enfin il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. » C'était comprendre les ressources du poète et les exigences du public. A sa sollicitude pour uûe gloire qui lui fut chère s'alliaient les calculs d'un habile qui connaissait son temps, et appropriait le remède au malade. L'imagination étant plus facile à convertir que la raison, il lui
refaire, s'il parait aussi tôt, je suis intimement convaincue que ce ne peut être qu'avec de grandes imperfections, et très faciles à effacer, en se donnant plus de temps. Mais, la moindre note sur ce ton le jette dans un abattement qui approche du désespoir, de sorte que j'ose à peine m'avouer à moi-même toute ma crainte.
« Mon seul espoir est qu'en lui montrant ces imperfections, il se sentira, de sa propre impulsion, forcé de lés 'faire disparaître; mais l'impatience de finir ne lui fera-t-elle pas illusion? Je n'ai jamais mieux senti que dans cette occasion le malheur de n'avoir pas un goût plus ferme, plus siir, plus exercé, et de manquer de cette conviction, de cette force qui entraînent.
« Je lui ai lu, comme vous croyez bien, toute votre lettre. H en a été enchanté, mais il n'en profitera pas. Il s'est écrié vingt fois : ■ C'est le meilleur, le plus aimable, le plus étonnant des hommes ! Oui, je le reconnais bien; il craint toujours que je ne cite trop. >* Puis il s'est 'mis à rire. Il a réellement retranché beaucoup de citations; mais il en a beaucoup ajouté.
« Ce qui m'effraye surtout, c'est la légèreté avec laquelle il énonce certains jugements qui demanderaient, pour ne pas effaroucher, à être présentés avec une adresse et une douceur infinies. A cela il n'y a plus de remède.' Ce qui me rend timide dans mes observations, c'est qu'il est réellement important pour lui que son ouvrage paraisse promptement. Sans cela j'aurais bien plus de courage, et je ne serais effrayée que de son extrême docilité. « {Les correspondants de Joubert^ par M. Paul do Raynal) .
paraia<)ait indi^pea^uhie (fdtffpn^omr d'abord de» rebellf», et dVxnutumer de» in^Kfféreritft à regarder le chrwtianiame avec rpielqm^. faveur, « Le rei^e, dit- 3, sera l'œuvre de la relic^on. Si nne foi» la poème et la philoîwphie peuvent lui ramener Tbonime, elle s'en sera bient^')t réemparée, rar elle a ses» «éductions et 5»ea puissance» qui sont gram]e». On n'entre pjis dans les temples bien préparé sans en noriir soumis, I>e difficile est de rendre Tenvie d'y revenir, »> A rhameçon de la doctrine il voulait donc mettre Tappàt d'un plaisir.
Tout en arlmirant nn maître auquel il pardonna plus d'un dfîfaut, Joubert ne se laissa pourtant pa«< aveugler par son exfiur ; et, quoiqu'il ait répété souvent qu'il faut considérer ses amis de profil quand ils sont borgnes, il ne se fit pas faute d'envîsagfrr en face M, de Chateaubriand, ?lous avons déjà parlé de certain portrait qui pourrait bien donner raison aux deux volumes de Sainte-Beii^e, Cest une de ce» pièces qui ont da poids dans un procès, La vérité est nécessairement là; mais, si la mémoire du personnage public en souffre un pea^ celle da peintre n'y perdra rien : car cette franchise conserve, jos^juc dans sa clairvoyance, on air de douleur paternelle et dlrrésistîble amitié qui, sans dissimuler de graves imperfections, Ifis plaint et les excuse tpiund méme\
I. Il avait dit riô Chateaubriand : « H n'érrU que yxMr k$ auir^a fj ne vit qtAe pùwr lui, » 3faU l'amitié fte 80»fTraii pfï« d6 cette cUifToyance, Jiigft«-«i par ce fraflfment <t'fift« antre lettre empfiifttée au livre d« M, de Aayoal mt ïtiê tomt^fKmtJUmU de
Cette indulgence n'est, du reste, que justice envers un de ces élus dont les faiblesses ont des grâces qui nous désarment. Au lieu d'abuser de ces aveux, rappelons-nous plutôt la gratitude que Chateaubriand exprimait ainsi, dans ses Mémoires d' outre-tombe : « Joubert avait une prise extraordinaire sur Tesprit et le cœur. Quand une fois il s'était emparé de vous, son image était là, comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu'on ne pouvait chasser. Sa grande prétention était au calme, et personne ne fut aussi troublé que lui. Il se surveillait poiu* arrêter ces émotions qu'il croyait nuisibles à sa santé; et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu'il avait prises pour se bien porter ; car il ne pouvait s'empêcher d'être ému de leurs tristesses ou de leurs joies : c'était un égoïste qui ne s'occupait que des autres. »
« Ce Platon à cœur de La Fontaine* » ne nous serait pas suffisamment connu si nous gardions le silence sur une autre liaison qui dura de 1794 à 1803. Dans la destinée de tout honmie supérieur il y a presque toujours un nom de femme. Or, la muse de Joubert fut Mme de Beaumont, fille d'un ancien ministre, M. de Montmorin, mort sur l'échafaud.
Jovhert : a II nous faut un Chateaubriand plus sage. Voyez si vous en connaîtriez quelqu'un. Nous nous brouillerions volontiers avec celui-ci, si vous pouviez nous en fournir un autre. Mais j'ai grand'peur que cette téte-là n'appartienne à un homme unique, et qu'à tout prendre nous soyons éternellement condamnés à Taimer tel quel, constamment et à la fureur, quoiqu'avec fureur. » 1. Ce mot est encore de Chateaubriand.
en 95. Cette personne distinguée devint pour lui l'objet d*un culte désintéressé jusqu'à Timprud^ice. Ne lui avait-il pas présenté l-auteur de René qui se trouva bientôt le dieu du temple? Hais Joubert n'en conçut aucun ombrage^ comme en témoigne cette assurance : « Nous étions, elle et moi, bien près d'être parfaits^ de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle Tenfance, j'entends le souvenir de l'inno-
cence*.
Cette affection le condamnait d'avance à de longs regrets ; car la vie ne devait être pour Mme de Beaumont qu'une lutte mélancolique contre les rigueurs
1. Après l'avoir perdne^ il écrivait à M. Mole : c Mme de Beaumont avait éminemment tme qualité qui, sans donner aucun talent, sans imprimer à Tesprit aucune forme particulière, met une âme au niveau de» talents les plus éclatants : une admirable intelligence. Elu entendait tout, et son esprit se nourrissait de pensées, comme son cœur de sentiments, sans chercher dans les premières les satisfactions de la vanité, ni un autre plaisir qu'euxmêmes dans les seconds... Elle était pour les choses intellectuelles ce que Mme de Vintimille est pour les choses morales. L'une est excellente à consulter sur les actions^ l'autre l'était à consulter sur les idées... L'on pouvait compter que tout ce qui l'avait charmée était exquis, sinon pour le public, au moins pour les parfaits.
Chateaubriand la représente dans ses Mémoires doutre-tombe a plutôt mal que bien de figure, avec un visage pâle et amaigri, mais des yeux coupés en amande qui auraient peut-être jeté trop d'éclat si une suavité extraordinaire n'eût éteint à demi ses regards, en les faisant briller languissamment, comme un rayon de soleil s'adoucit en traversant le cristal de Veau. 9
Joubert la comparait à < une de ces figures d'fierculanum qui coulent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'un corps. 9 Elle avait pris pour devise : « Un rien m'agite, et rien ne m'ébranle, i
du sort, qui, après la perte de ses proches, lui infligea le martyre d'un mariage mal assorti, puis le mal impitoyable dont elle était mortellement atteinte. Mais Joubert voulut partager ces douleurs, et les rendre plus légères par une tendresse où entrait de ladmiration et de la pitié. Aussi quel déchirement lorsqu'il vit partir pour Rome celle qui était la fête, je ne dis pas de ses yeux, mais de son âme ! Quel deuil quand il reçut de là-bas ces lignes résignées : « Je tousse moins, mais il me semble que c'est pour mourir sans bruit ^ tant je suis anéantie ! * » Elle disait trop vrai. Quelques jours après, Joubert lui envoya cet adieu : « Je ne vous ai plus, pour entendre ce que je pense... Je fais vœu de silence. Ma vie intime va tout entière se passer entre le ciel et moi. Mon âme conservera ses habitudes, mais j'en ai perdu les délices. » Son inconsolable tristesse finit pourtant par se rasséréner : car il croyait à l'immortalité*.
1. Le 14 septembre 1803; il lui écrivait avec un triste pressentiment : « Je n'ose m'opposer au Midi : il s'agit de tousser moins; cela est sacré. Néanmoins je crois quelquefois que le vent du désert et le froid de l'isolement vous sont plus funestes que tous les autres. » Le 12 octobre^ il ajoute : • Je n'ai jamais entendu dire que l'air de Rome fût bon à rien. Vous me ferez haïr et détester ce lieu dont je rôvais avec tant de délices, par la seule raison que vous y êtes allée, ce semble, mal à propos. » Mme de Beaumont s'éteignit doucement, le vendredi 4 novembre. Son tombeau de marbre blanc se voit encore à Saint-Louis des Français. On y lit cette inscription : • Après avoir vu périr son père, sa mère, sa sœur et deux de ses frères, elle vint ici finir ses jours. F.-A. de Chateaubriand éleva ce monument à sa mémoire. »
2. Il faut lire dans la Revue des Dcux'Mondea la savante et ingénieuse étude que M. Bardoux a publiée sur Pauline de Mont-
Mai» ce vide ne pouvait plus être comblé : si solide (jue fût son amitié pour M"* de Vintîmille, elle n'avait pas d'aussi profondes racines. Dans cette correspondance on ne goûte plus que l'agrément d'un ewprit qui se joue, la fleur de l'urbanité, les élégances mondaines d'mie galanterie respectueuse qui, sans oublier son âge, anime d'un sourire jeune encore des civilités caressantes. Le causeur survivait donc; mais l'homme n'est plus là. Pour le retrouver, oublions le milieu brillant où s'éteignirent ses dernières lueurs, et ouvrons le livre de ses Pe;tiéei.
Métaphysicien sans croire à la métaphysique, Joubert en fit, à son insu, comme on rêve, comme on soupire, comme on prie. Ce n'était point l'art géométrique d'échafauder une théorie sur des absractions, mais l'habitude de s'isoler, loin de la erre, sur les cimes lumineuses d'où se découvre 'infini. De là, contemplant le concert de l'ordre universel, il se laissait ravir par la volupté des choses immuables et les transports de la spiritualité pure. C'est ce qu'il appelle platoniser : « Si mes pensées s'inscrivaient toutes seules, disait-il, sur les arbres que je rencontre, en venant les déchiffrer dans ce pays-ci, après ma mort vous trouveriez
morin, comtesse de Beau mont, « qui n'avait paru dans la vie que pour en souffrir tons les maux. »
que je vécus par-ci par-là plus Platon que Platon lui-même. »
Mais ne lui demandez pas une philosophie. Chose légère, il n'eut de force que pour monter vers ces étoiles qui scintillent dans le firmament de la raison. Impropre au discours continu, ou aux lenteurs du raisonnement, il se défiait des doctrines qui sont une officine de syllogismes ; et cependant, il voulut connaître tous les systèmes, mais pour se donner le droit de redevenir ignorant en sûreté de conscience; car ses ailes embarrassées par le réseau de la dialectique brisaient ces entraves, et prenaient l'essor vers ces libres espaces où parfois on le perd de vue, mais sans jamais cesser d'entendre ses chants et le bruit de son vol.
C'est ainsi qu'il voyage d'un astre à un autre. Loin de savoir par quels chemins il a passé, il confesse l'impuissance de sa logique. Humble dans ses hardiesses et simple sous ses raffinements, il ne démontre la vérité que par l'évidence d'une illumination soudaine et la joie dont elle l'inonde. Si des ombres environnent ces clartés, il y voit un nouveau signe de certitude; car il aime ces idées transcendantes qui, élevées au-dessus du doute, inaccessibles aux objections et à la preuve, habitent dans un lointain mystérieux, hors de nos prises, comme ces globes célestes qui gravitent à travers l'immensité.
Telles sont la plupart de ses pensées : elles se soutiennent à distance, sans appui sensible, et se font croire en quelque sorte de plein droit. Aussi
180 L\ CHITIQUE SOUS I/EMPIRB
impérieuscR que des axiomes, elles ont pourtant la naïveté d'un premier mouvement et la grâ('c do V inspiration. Oui, c e.st le mot qui convient le mieux à cet enthousiasme lyricjue, à. ces élans qui d'un bond atteignent les sommets, à je ne sais quel instinct divinateur de Tinvisible.
Ce mysticisme est le caractère distinct de sa foi religieuse. Elle ne fut pas chez lui rêverie romantique, tnidition de famille, raison d'État, bienséant officielle ou attitude aristocratique, mais un besoin de Tâme, un élément de vie morale, de félicité contemplative et de sagesse pratique. Sans confesser tel ou tel credoy il estimait que Tidée de Dieu est le seul fond sur lequel nos devoirs soient toujours lisibles; et, si Tincrédulité lui paraissait un état de barbarie, l'impiété lui faisait horreur, comme une dépravation qui peut engendrer toutes les autres. A cette répugnance se mêlent les révoltes du lettré qui juge le persiflage des voltairiens superficiel, vulgaire et hostile à toutes les délicatesses. Devenu banal après avoir couru sur tant de lèvres, ce ricanement l'irrite comme le retour d'une manie sénile, ou l'offense comme une faute de goût. Il sent bien que la raillerie a fait son temps, et que, si l'adversaire veut poursuivre les hostilités, il lui faut renouveler ses engins de guerre.
Pour apprécier Joubert à sa valeur, il convient de chercher en lui un des représentants de cette société polie qui s'étonne de renaître au milieu des ruines, se rallie aprts sa dispersion, et renoue l'ancien ré-
gime à l'ordre nouveau. Quoiqu'il parlât toujours en son nom, il traduisit souvent les sentiments des honnêtes gens qui pouvaient s'écrier avec lui : « Heureux ceux qui, toujours les mêmes, sont sortis purs de tant de crimes, et saufs de tant d'affreux périls! » C'est de ce point de vue qu'il faut considérer ses réflexions sur le siècle présent. Dans leurs sombres couleurs éclate le découragement d'une époque désabusée, sur laquelle pesait encore le rêve sanglant de la Terreur. Les bienfaits de 89 avaient été trop compromis par les attentats de 95 pour que la sécurité publique ne fût pas le premier vœu de l'opinion. Aussi ne devait-elle point marchander le pouvoir à celui qui s'en montra digne. Loin d'attendre son heure, elle la devançait avec l'impatience du naufragé qui aperçoit une voile à l'horizon. Non, ce ne fut pas seulement Joubert qui disait alors du Premier Consul : « Cet homme n'est point parvenu^^ mais il est arrivé à sa place. Je l'aime. Sans lui, on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant.... Ses aventures ont fait taire l'esprit, et réveillé l'imagination. L'admiration a reparu, et réjoui une terre attristée où ne brillait aucun mérite qui imposât à tous les autres. Qu'il conserve tous ses succès; qu'il demeure maître longtemps...! Il l'est certes, et il sait l'être. Nous avons grand besoin de lui. » Ce qui
1. Ce mot répondait à une lettre de Mme de Beaumont qui avait appelé Bonaparte • un Louis XIV parvenu. »
me platt dan» cette explosion, c est qu'on n'y sent pas l'eOarement des intérêts éperdus, mais la joie patriotique d'une âme exaltée par l'apparition d'un de œs génies qui dominent les temps.
Il est vrai que l'illusion fut de courte durée : je suppose du moins que plus tard Joubert dut tenir un autre langage; car il ne fut jamsds de ceux qui ne savent obéir qu'en s'abaissant. Accordons pourtant qu il outra le désir d'être gouverné ; mais nous n'imputerons cet excès qu'à Taoïsme d'un lettré jaloux de n'être point inquiété dans la jouissance do H(^s loisirs. La politique lui semblsdt un troublefêto : il redoutait en elle l'invasion des grands mots, j'allais dire des gros mots, qui mettent les Muses en déroute. Voilà pourquoi il fit le serment de ne plus lire d'autre journal que « celui du pot au feu de M"' de Beaumont ». Par régime de santé, il prit l'habitude de s'interdire absolument tout ce qu'il appelait, à tort ou à raison, « les chimères de ces esprits remuants qui ont pour tête un tourbillon, et courent apr(»s les nuages » . S'il se défia des idéologuesy il eut encore plus d'aversion pour les perturbateurs qui se plaisent à introduire la variété dans les religions, le relâchement dans les lois, l'insolence dans les mœurs, à brouiller tout, à démolir sans cesse les vieilles cités, à déplacer les couronnes, à jongler avec les débris de sceptres brisés. Il va même jusqu'à envelopper dans la race de ces turbulents les doctrinaires corrects qui seront les libéraux de la Restauration, par exemple. Benjamin
Constant, qu'il stigmatise ainsi : « Cet homme est pour moi un violon faux qui jure sous Tarchet. Tout ce qu'il dit me blesse l'esprit. D'abord, il écrit mal, très mal, et en vrai suisse à prétention. Il exprime avec importance, et avec une sorte de perfection travaillée, des pensées extrêmement communes; ce qui est le signe de médiocrité le plus grand que je connaisse. Ensuite, je ne crois pas qu'il y ait au monde rien de plus révoltant que le faux dans l'erreur. Or, ses erreurs ne sont point en lui un effet de la bonne foi et une simple méprise de l'esprit. On sent qu'elles lui viennent du cœur, et que son ambition les a fabriquées de toutes pièces*. » Cette âpreté de pinceau trahit une de ces antipathies qui circulent avec le sang et ne pardonnent pas. Autant Joubert éprouvait un plaisir de
1. Mme de Beaumont partageait cette aversion. Nous lisons dans sa correspondance les traits que voici : a Je ne sais si c'est une manière de vous calmer que de vous assurer que Benjamin Constant est aulanl haï que possible^ malgré son succès au cercle constitutionnel. Lui-même ne peut parvenir à s'aimer. Cela prouve son impuissance pour* jouir. J*ai eu avec lui une plaisante scène, lui avouant tout franchement ma haine pour sa personne et ses opinions, et mon mépris pour ses moyens. » Ailleurs, elle va jusqu'à dire : a Votre ami Benjamin fait ce qu'il peut pour n'être pas oublié; malheureusement, comme les animaux veni' meuXf il n'appelle V attention qu'en blessant : c'est sa seule existence. Toutes les sensations douces sont nulles pour lui. Il lui faut pourtant des sensations pour V arracher à l'ennui, et c'est en bouleversant la France qu'il travaille à ses plaisirs. » Cette lettre, qui est de décembre 1799* est un écho des passions qui suit virent le 18 Brumaire. Il faut y voir surtout un symptôme de l'opinion mondaine qui était assez aveugle pour applaudir à ce coup d'£tat et souffrait impatiemment toute opposition au nouveau régime.
184 LA CRITIQUB SOUS L'fiMPlHË
raiHon à repoflcr ach yeux mv une souveraineté nialtroHHe (lu lendemain, autant il Houiïrait de voir ne propager le mal du siècle : la présomption des impuissants, Timpatience du commandement, Tincrédulité au devoir, le fanatisme du droit, le dégoût de l'antiquité, la philanthropie phraseuse, la fureur de la contradiction. Ce pessimisme, nous ne Tacceptorons pas sans rés(îrve; mais l'intention est excusable, puis(]u'il \\m à démontrer que le progrés doit proc/îder comme le temps, qui mine sourdement, use avec lenteur, et détruit les choses caduques sans brusques soubresauts.
Du reste, ces maximes ne sont point ici le mot d'ordre d'un parti, mais une leçon de l'expérience. Quoique tenant & des salons où il devait y avoir des cocardes, Joubert n'en arbore ostensiblement aucune, du moins devant la postérité. 11 se œntonte d'aimer le bien de son pays, sans cx)ndition de drapeau, en philosophe pour lequel les gouvernements ne sont pas aiïaire de prédilection personnelle, mais d(; néa^ssité. Il estime qu'on ne les fait pas, mais qu'ils se font, ou se défont, par la forcx; des choses, selon les convenances qui sont la raison de leur établissement, de leur durée ou de leur chute. Sans doute, il incline trop vers l'autorité; mais c^s contrepoids servcjnt à l'équilibre d'un mouvement réglé. I^aissons donc cc^t ami des chos(5s passées dire aux jeunes gens, avec une tristesse sympathique, des vérités utiles, entre autres celle-ci : « Demandez des âmes libres plutôt que des hommes
JOQBERT 185
libres ». Oui, cette parole est sage ; car, virilement pratiquée, elle crée des droits auxquels les lois se conforment tôt ou tard. Je recommanderai encore la définition suivante : « L'homme d'État est un messager à qui l'âge présent est remis en dépôt pour être rendu meilleur à l'âge à venir. » Enfin, quel bon citoyen se refuserait à cette devise : « Maintenir et réparer? » N'est-elle pas l'idéal d'une constitution flexible, sincèrement attentive aux légitimes appels de la conscience publique, et appropriée à tous les peuples qui, fatigués d'avoir longtemps campé sous des tentes fragiles, désirent enfin asseoir dans un sol affermi les fondations de l'édifice protecteur sous lequel grandiront les fils de leurs fils?
Ainsi, lorsque Joubert daignait descendre de sa planète TJranie pour prendre pied sur terre, il savait éclairer la politique par la morale. Mais il préférait encore les questions littéraires. Revenons-y donc avec lui. Ici du moins personne ne l'accusera d'instincts rétrogrades ; car, en un temps où la plupart des critiques ne parlaient que sur des paroles, et réduisaient l'art à l'industrie des procédés ou de l'imitation, il est de ceux qui, dans les œuvres, cherchent uniquement, comme il le disait bien, « l'humaine chaleur et l'humaine substance. » Ce qu'il exigeait des autres, il se l'imposait à lui-même ; et ses aperçus furent toujours des impressions vives,
ISe IJi CRITIQUE SOUS l'bmpire
des accents partis du ro?ur. Si, chez quelques-uns, cette franchise a ses illusions, et substitue parfois au savoir ou à la réflexion les caprices de la fantaisie individuelle, ces inconvénients ne sont point à craindre avec un maître dont Tinfaillible regard va droit à l'essentiel, au définitif, aux lois et aux principes. « Faire passer le sens exquis dans le sens commun, ou rendre commun le sens exquis, » voilà le miracle où triomphent sa raison et sa sensibilité. Chez lui, ces deux facultés agissent de concert, et ne peuvent aller Tune sans Tautre, tant Tharmonie est sa nature même. Il en résulte que ses sentiments ont force de doctrine, et qu'ils concilient toujours ringénieux avec le judicieux. On le suit donc en pleine sécurité ; car, tout en restant très originales, ses pensées sont pour la plupart si universellement vraies qu'au premier abord elles nous semblent venir de nous-mêmes, et être une voix de notre conscience.
Il faudrait préciser; mais, les éléments subtils d'un livre discursif se dérobant à l'analyse, il nous suffira d'indiquer le trait principal de sa rhétorique et de sa poétique. Elles pourraient se ramener à ce conseil qui nous livre le secret de l'artiste : (( N'écrivez jamais rien qui ne vous fasse un grand plaisir ; tout ce que nous disons doit être teint de nous ; cette opération est longue ; mais elle immortalise tout^ » Il fut en effet l'antipode de ces au-
1. Un de M8 jeunes amis, qui avait trente ans de moins que lui, M. Mole, osait lui en faire un reproche. Ce mentor de vingt-
leurs qui travaillent avec une plume, de Tencre et du papier, non avec leur âme. Lui, pour s'épancher, il attendait la sollicitation pressante de son génie familier. Il professa même qu'on ne sait bien ce que Ton veut dire qu'après l'avoir dit ; ce qui ne sera point un paradoxe pour ses lecteurs ; car son exemple prouve ce que peuvent les bonnes fortunes de l'imprévu, dans un esprit qui s'anime au jeu de la recherche, sans s'attrister par les servitudes d'un itinéraire. Pour se maintenir en verve et en haleine, il lui fallait du champ et de l'espace. Toute contrainte l'eût paralysé : toute barrière l'étouffadt. Bien différent de ces intelligences qui ont peur de se dérider, fuient tout rayon de soleil, et confondent l'ennui avec la gravité, il ne produisit que dans la joie. L'austérité morne lui semblait un de ces poisons qui glacent le sang dans les veines, et l'empêchent d'affluer au cœur. « Les idées sérieuses, disait-il, me viennent en abondance quand je me joue, et se tarissent dès qu'elles m'ont beaucoup tendu. » Aussi, quelle fraîcheur d'exécution ! Gomme on sent tressaillir d'aise un cœur paternel qui communique à ses idées le souffle de la vie ! Voilà pour-
deux ans lui disait : < Vous cherchez trop, en écrivant, à vous donner du plaisir, des sensations agréables. Examinez si vous ne feriez pas bien de choisir, pour les traiter, les sujets les plus sévères. Pour juger ce que vous faites, ne vous arrêtez pas au plaisir que vous vous causez; mais pensez au jugement que porteraient des hommes tout à fait opposés à vous. Je me suis toujours imposé cette règle, et il m'a paru qu'elle m'était utile. » Les correspondants de Joubert.
quoi elles ont une physionomie si personnelle : à cet air de famille on reconnaît qu'il les a aimées, non en aveugle qui s'admire dans de fragiles ébauches, mais avec l'ambition de les rendre impérissables.
Ceux qui ont su conserver l'intégrité de leur naturel sont nécessah-ement heureux de rencontrer ailleurs ce mérite si rare, et, par conséquent, ne s'embarrassent point de préventions exclusives. « En fait de style, j'aime tout, dit Joubert, le froid et le chaud, le sec et l'humide, le grave et le léger, le dur et le mou, le noir et le blanc. J'exige seulement que la qualité et la couleur une fois décidées ne se démentent plus, qu'il y ait espèce, caractère, continuité, unité. Tout alors me paraît digne d'attention. » Il n'était pas moins accessible aux nouveautés du fond qu'à celles de la forme; car je lis encore : « Il faut toujours avoir dans la tête un coin ouvert et libre : il devient réellement insupportable de converser avec des hommes qui n'ont dans le cerveau que des cases où tout est pris, et où rien d'extérieur ne peut entrer*. » Ces dispositions libérales
1. Quelle différence avec Fontanes qui lui écrivait, le 12 juillet 1795 : <r Je vous demande une note des précieux bouquins dont je dois former le premier rayon de ma bibliothèque; mais souveoez-vous que je veux qu'Us aient au moins la mousse de dix siècles. Je hais les modernes, à commencer par Rousseau, en dépit du Panthéon. J'ai vu Voltaire incarcéré à Chàlon/et je ne fais aucune démarche pour le faire élargir, quoique la chose soit facile. Je crains de le revoir et de le relire; j*alme mieux quelque pédant bien lourd et bien coriace. J'ai Tcstomac fort, je le digérerai. »
conduisent à ce principe que je lui emprunte : « La connaissance des esprits est le charme de la critique ; le maintien des bonnes règles n'en est que le métier et la dernière utilité. » Ces lignes sont grosses de conséquences. J'y vois le pressentiment d'un genre nouveau qui va s'ouvrir au philosophe, au poète, à l'historien, au moraliste, au causeur, au peintre de portraits; et alors, je me rappelle que le créateur de cet art complexe a dit, trente ans plus tard : « Il ne s'agit plus maintenant de porter des jugements de rhétorique : aujourd'hui, l'histoire littéraire doit se faire, comme l'histoire naturelle, par des observations et par des collections. Je n'ai plus qu'un plaisir : j'analyse, j'herborise, je suis un naturaliste des esprits. »
Cette révolution, qu'appelait la curiosité d'un siècle de plus en plus impartial et scientifique, c"'est Joubert qui l'inaugure. Il nous en manifeste clairement tous les signes avant-coureurs : la prédominance du sens individuel sur l'autorité des experts en titre, de la psychologie sur la routine des formules transmises, la faveur acquise d'avance aux coups d'État du génie, ou même à l'audace qui s'aventure, l'accueil prévenant pour toutes les surprises que comporte la variété des esprits, le diagnostic habile à ausculter les maladies littéraires, le sens aiguisé du physionomiste qui distingue et saisit la ressemblance, les délicatesses du gourmet qu^ déguste la saveur d'un style et en respire le bouquet, l'art de détailler les nuances, de souligner
fe irait \ivà, 4fj r^^;:>T U^ (çfuhmfm par 1#î» »^>liXi mot \if>^V^,\M^ifU(9t/i iin hhr^ Hxsun^n imb^ititfi^ à
fV^jve. MaJ^fré d>v>^jtkî;^ fhff^:rH(tce»f Jouberl fut
Mai^, à c^ l'jtr^. il tî^it à VuftrifmM UA^ et m; croît *rrr//r'; n/i cU.arti/jfje* bi'm qu'il ne k? Ji^iît plu«i à la fe//;fi ^fe FouUuif:^. t)H ri^/mbrefivs» a/lrniration.4 leur »^>ut Ofmuius}^:^ . S^iU'jftf^ti, Vmi f^i Yorihofloxfî qui croit ^ oWit Je< j <îu« f^rm/^n ; Tatitre eîit rléjâ ufi rliA^j/l/rrit qui atr/^pia^ ou ^^dut par rat^^on tel ou lifj artîck fin foi, S/iu franc- jiarl^jr a mftnw? (!/?<* bar-
tril pSA écrin^ : w (ÀSfix à qui Rarîne Wiffit «ont de pauvre» ànie?» et de jiauvrft* esprit» ; de» âme*» et di^r» e«»priti^ l/jaunc'», et pen?iiorinaîre?> de couvent* n IJ dît (mrjjte : <^ Ha/Jne fît B<iîleau ne ^>nt pa» <le>» eaux de mnrœ. In beau choisi rJan» T/mîtation fait lejir m/îTile* I>^ur» livrer* îrnîtent de» livre», et non leur» â/ne» d^;» àrne», * I>é^'jrl/:tnent, îl y avait du rwnantî.Hrne dan» Taîr* Aujourd'hui que U;u» le» joug» »<;nt d^îv^mu» »i I/îger», on pr;urra jiiger tî- Jiii/Je» c^;» c^;up» de r/;llier d*un în»f;umj»; mai» alor», il» étaient ^^'m*/. téméraire» pour affliger le» ami» de Joul^^rrt, Au»^i d(rvaîf-i) leur dérober cx'» vîva/'Jté» de plume ; mai», dan» le huî» clo» du cabinet^ il »e cb;domageait de» impatience» contenue»
JOUBëHT 191
aiuquelles le condamnèrent ceux qui ne cessaient pas d'appeler Aristide le Juste. Une fois affranchi des égards dus à ces arbitres en renom, il s'émancipait aux dépens des demi-dieux.
La statue de Fénelon est une de celles qu'il toisa d'un regard malin. Citons; chacun appréciera : « Fénelon eut le fiel de la colombe, dont ses reproches les plus aigres imitaient les gémissements ; et, parce que Bossuet parlait plus haut, on le croyait plus emporté. L'un avait plus d'amis et pour ainsi parler plus d'adorateurs que l'autre, parce qu'il avait plus d'artifices. Il n'y a point d'ensorcellement sans art et sans habileté. L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient que la patience... Les plis, les replis et l'adresse qu'il mit dans ses discussions pénétrèrent dans sa conduite. Cette multiplicité d'explications, cette rapidité, soit à se défendre tout haut, soit à attaquer sourdement, ces ruses innocentes, cette vigilante attention pour répondre, pour prévenir, et pour saisir les occasions, me rappellent malgré moi la simplicité du serpent tel qu'il était dans le premier âge du monde, lorsqu'il avait de la candeur, du bonheur et de l'innocence : simplicité insinuante, non insidieuse cependant, sans perfidie, mais non sans tortuosité. » C'est égratigner en caressant. On dirait du Saint-Simon à l'eau de rose.
Vous le voyez : Joubert ne fut point ébloui par les gloires consacrées ; mais n'en concluez pas l'irrévérence ; car il avait une sorte de piété filiale pour
192 LK GRJTIQUE SOUS L'KMPIRË
les génies de premier ordre, Platon, Homère, Virgile, Bossuet, la Fontaine. Les anciens, et surtout les grecs, enchantèrent une imagination qui aimait Tharmonie, l'aisance, la souplesse, la lumière d'une diction transparente. Rien de trop fut une de ses maximes familières. Aussi ne voulait-il pas qu'on appuyât outre mesure ; prévoyant que ce serait le faible de la génération prochaine, il la mettait d'avance en garde contre l'abus de l'eflet par des avertissements tels que ceux-ci : « Quelques auteurs ont plus de muscles que de talent. — Où il n'y a point de délicatesse, il n'y a pas de littérature. — Un écrit où ne se rencontre que la force, et un certain feu sans éclat, n'annonce que le caractère. On en fait de pareils, si on a des nerfs, de la bile, du sang, de la fierté. » Mais, tout en ayant la religion de l'art antique, il estimait que « le goût change avec les mœurs », et ne demandait point aux modernes l'impossible, c'est-à-dire un retour vers le passé. Il lui suffisait de condamner le sensuel, le boursouflé, le colossal, tout ce qui s'éloigne du simple ou du naturel.
La perfection qui fut sa joie finit par devenir son tourment. « Achever sa pensée, disait-il, cela cause un plaisir extrême. » Oui, certes; mais il faut le payer cher, quand on veut, comme lui, mettre un livre dans une page, une page dans une phrase, et une phrase dans un mot. Il y réussit, non sans de secrètes angoisses; car son style trahit la lutte; on voit même parfois la défaite, mais le plus souvent
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la victoire, c'est-à-dire ces expressions amies de la mémoire qui dardent le trait, et le fixent au cœur. Spiritualiste subtil jusqu'à la quintessence, il s'épuisait à fortifier les fantômes de l'abstraction par des contours nets qui l'incorporent, et nous font toucher l'insaisissable. Aussi les métaphores, les images, les comparaisons s'épanouissent-elles spontanément sous sa plume. C'est le calcul d'un penseur qui nous conduit du connu à l'inconnu, et facilite la clairvoyance de l'entendement par celle des yeux. « Ce choix de mots qui vous offre d'abord l'image dont vous conviendrez, vous mène insensiblement à en admettre d'autres dont vous ne seriez pas convenu : c'est un raisonnement caché. Il a la force et la puissance d'un raisonnement véritable, et n'en a pas la dureté, l'impérieux et le rebutant. » Telle fut aussi la raison pour laquelle il employait si volontiers ces termes familiers qui donnent cours aux idées les plus relevées, comme une effigie connue à la monnaie d'or ou d'argent .
Pourtant, n'exagérons pas, et reconnaissons que le ciel de Joubert fut trop constellé*. Nous pourrions
]. En 1803, c'était déjà le sentiment d'un juge de vingt-trois ans, M. Mole, que Joubert, âgé de cinquante ans, avait consulté sur quelques pages consacrées au souvenir de Mme de Beaumont. Avec un aplomb qui nous étonne, ce jeune homme de grand avenir osait dire : « Votre style me semble si orné que je ne le trouve pas naturel.... Je vous ai dit que vous cherchiez trop en écrivant à vous donner du plaisir, des sensations agréables; je le pense toujours.... Craignez le plaisir que vous vous donnez en écrivant, et ce que vous écrirez sera admirable, a .... 11 y a dans votre tète, et peut-être dans vos papiers, un ?o-
lui appliquer ce mot d'un poète anglais : « On finit par douter si la voie lactée est* composée d'étoiles, tant il y en a. » Il lui arrive aussi d'être contourné, prétentieux, maniéré jusqu'à l'inintelligible. C'est qu'il prétend peser des atomes dans des balances de précision, et tente l'impossible. Ailleurs, se dénonce la faiblesse des fibres cérébrales que cette violence a surmenées. « J'ai trop de cervelle pour ma tête, a^t-il dit, elle ne peut jouer à l'aise dans son étui. » A la fatigue d'assauts répétés qui ébranlent un organisme trop frêle, ajoutez les résistances d'un vocabulaire qui se refuse à l'inexprimable . L'éther qu'il essaie d'emprisonner se volatilise au moment où il croit le tenir captif. « Ah! s'écriait-il, si je pouvais me faire entendre par la musique, combien j'aurais d'idées que je n'ai pas! » Qui sait même si la musique n'aurait pas fini par lui paraître trop engagée dans la sensation? Parmi les énigmes qui défieraient un OEdipe, je citerai notamment le chapitre intitulé : De Véspace^ du tempSf de la lumière^ du sorif de l air. Mais subissons de bonne grâce certains défauts qui tiennent encore à des qualités exceptionnelles ; et, pour monter jusqu'au sublime, résignons-nous à traverser des nuages.
Acceptez donc Joubert tel qu'il est : nul ne s'en
lume composé des pensées les plus rares, des vues les plus ingénieuses et les plus étendues, exprimées dans les tours les plus heureux : j'ai juré de l'en faire sortir. Ce sera le meilleur de tous mes ouvrages. > A ce ton d'assurance qui ne reconnaîtrait un doctrinaire?
Joubert vit encore; qui se souvient des Essaie de H. Mole?
repentira, puisqu^on ne saurait le pratiquer sans être éclairé, pacifié, fortifié. C'est qu'il inspire le goût des spéculations généreuses, et fait aimer l'air salubre qui circule sur les hauteurs où il habite. On ne le lit pas seulement avec l'esprit, mais avec la volonté; car il a le don souverain d'atteindre l'être moral, et de forcer l'assentiment pratique*. Sa parole est d'autant plus persuasive qu'il n'avait pas songé à publier ces notes éparses qui, inscrites sur des feuilles volantes il y a plus de soixante ans, semblent parfois dater d'hier. Depuis le commencement du siècle, est-il un livre qui ait moins vieilli? Pour ma part, j'en connais peu dont le mérite justifie davantage ce mot digne d'être son épigraphe : « Excelle, et tu vivras. »
1. Il a conscience de sa valeur morale, quand il dit : « Quiconque s'assied à mon ombre devient meilleur. »