‹ Tableau de la littérature française 1800-1815Chapitre 27 sur 62 · L'OPINION · texte numérisé non relu

L'OPINION

paraissent que de motonones formules dont les redites fatiguent les oreilles, laissent les âmes indifférentes, ou ne leur inspirent que le dégoût.

Voilà les doléances d'un cœur libéral qui, gémissant de voir ce discrédit de la tribune, terminait par cet aveu : a En présence de tous les abus qu'on a faits de la parole depuis la Révolution, c'est à qui déclamera contre l'éloquence; on veut nous prémunir contre ce danger qui, certes, n'est pas encore imminent; et, parce que des hommes ont soutenu violemment de très injustes causes, on ne souffre plus que des esprits droits appellent les sentiments au secours des idées justes. » Cette plainte qui date de Tan VIII est la préface naturelle d'un chapitre dont le vide nous effraierait, si cette indigence même n'offrait pas un intérêt historique. Traiter de l'éloquence sous l'Empire, c'est en effet associer deux mots qui ont l'air incompatibles. Or, si la faute en fut au coup d'État qui substitua la volonté d'un seul à la libre expression de la souveraineté populaire, on ne saurait pourtant méconnaître que le règne du silence était le châtiment de la licence, et qu'avant les désastres dont il est responsable, il eut bien des complices dans une nation blasée sur ses droits, lasse de bourreaux ou de tribuns, de vaines constitutions ou d'orageuses législatures. Après tant d'accès de fièvre, elle ne demandait plus qu'à s'assoupir ; et ce découragement universel fit la fortune de César.

Cette lassitude de l'opinion s'exprimait alors avec

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force dans une lettre écrite par un patriote, François de Pange, à sa cousine, M*"® de Beaumont, qui l'avait invité à prendre la plume pour éclairer les esprits. Voici ce document précieux qui parut dans le journal de Peltier :

« Je ne puis me résoudre à publier même une brochure. J'ai cru longtemps à cet empire despotique de la raison, dont parle Montesquieu; mais, chaque jour, j'y crois moins, chaque jour mon découragement augmente. Pour qui écrirais-je?Pour quelques hommes raisonnables et éclairés dont j'aimerais le suffrage? Mais ce que je dirais de vrsd, ils le savent, et ce qu'ils savent ne sert qu'à eux. Ce n'est pas la peine d'écrire pour une stérile approbation et le faible honneur d'avoir raison.

« C'est la masse du peuple qu'il faudrait éclairer ; mais cette masse s'agite, et ne lit pas. Il faut la calmer avant de l'éclairer. C'est l'ouvrage du temps, et cet ouvrage s'avance. Ce qu'on appelle le peuple est rassasié de ces grands mouvements, de ces grands spectacles qui ont produit de grands malheurs autour de lui, sans de grands avantages pour lui. Il sent enfin le besoin du repos et celui de l'ordre.

« Vous voulez qu'on éclaire, qu'on dirige l'opinion ; mais, avant de la diriger, il faudrait la redresser. Ne voyez-vous pas que, semblable à l'aiguille de la boussole dans la tempête, elle est devenue folle, qu'elle est pervertie ou égarée sur les premières notions de la morale et de la politique? Qu'attendez-

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