‹ Tableau de la littérature française 1800-1815Chapitre 28 sur 62 · L'OPINION · texte numérisé non relu

L'OPINION

VOUS de l'opinion dans ce temps de délire, où l'esprit de faction a ôté le ridicule à l'absurde, l'horreur au meurtre, l'estime à la vertu?

« Sera-ce pour les hommes de parti que j'écrirai? La raison et l'esprit de parti sont des ennemis qu'aucun traité ne peut rapprocher, et l'esprit de parti a pris parmi nous un caractère qui le rend plus intraitable encore. Ce n'est pas seulement l'intolérance d'opinion et la jalousie du pouvoir qui le constituent, comme partout; il se joint à ces sentiments un intérêt personnel qui en irrite la violence.

« Des hommes que des passions féroces ou un fanatisme insensé, ou simplement une coupable faiblesse, ont rendus complices des crimes qui ont désolé ou déshonoré la France, repousseront toujours de toutes leurs forces et la raison qui les condamne, et l'humanité qui les accuse.

« Ceux qui n'ont rien respecté voudraient qu'on respectât leurs écarts, leur ignorance, leurs crimes mêmes : voilà d'où vient l'embarras de cette faction, la versatilité de ses plans, l'inquiétude de ses mouvements. Mais c'est le danger où elle se trouve qui la rend plus dangereuse. Quel rôle voulez-vous que la raison joue au milieu de ce chaos?

« Il n'y a de conduite utile en ce moment que celle qui saura opposer les intérêts aux intérêts, la finesse à la ruse, la prudence à l'intrigue, des demi-vérités aux erreurs; mais cette conduite ne peut convenir qu'à rhomme public qui, placé au milieu des affaires, doit tendre à son but par les voies les plus sûres.

202 L'ÉLOQUENCE SOOS L'EMPIRE

Elle ne convient pas au philosophe qui, en traitant des principes étemels de la morale et de la raison humaine, ne doit aucun ménagement aux passions, aux préjugés, à Terreur.

« Aussi la philosophie, qui n^apas conduit cette Révolution qu'elle avait préparée, ne la terminera pas non plus ; mais elle apprendra peut-être à en profiter. »

Les Jacobins, que ce vigoureux penseur jugeait avec tant de pénétration, avaient beau se raidir pom* conserver une apparence d'autorité défaillante, ils ne réussissaient qu'à préparer les voies à Bonaparte, en faisant contracter à la nation des habitudes serviles, par des procédés tyranniques. Dès l'origine du Directoire éclatèrent ces symptômes alarmants. Le 15 Vendémiaire n'avait-il pas appris à tous quel peut être le poids d'une épée ?

En habituant l'armée à disposer du pouvoir, il prépara les voies à une dictature. Le 1 8 Fructidor acheva de dépraver la conscience d'un pays réduit à vivre au jour le jour, à la merci de l'imprévu, comme le prouva bientôt le 50 Prairial, revanche d'une assemblée impuissante contre un gouvernement décrié. Des chicanes d'avocats et de procureurs, une lutte d'intrigues et de complots, une police inquisitoriale, la déportation en permanence, l'emprunt forcé, la loi des otages, une traînée de faillites, le vol sans répression, l'assassinat en plein jour, la propriété incertaine, le chômage du travail, l'exportation ruinée, un agiotage scandaleux, la banqueroute à peine dis simulée, des appétits dévorants, la débauche

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éhontée, ravilissement des caractères : telles ét^ent les plaies intérieures d'un régime qui avait eu ses jours glorieux, mais dont la caducité n'aboutit qu'à une lamentable confusion ^ Au dehors, la victoire qui nous avait été si longtemps fidèle abandonnait des soldats sans armes et sans pain. Nos républiques d'un jour s'écroulaient de toutes parts; pas une d'elles ne se levait pour défendre des institutions que déshonoraient les violences d'un protectorat hypocrite; et, tandis que la gueiTe civile s'allumait en Vendée, nos frontières étaient menacées d'une fonni»dable invasion. Dans ce naufrage, on ne voyait guère surnager que des hommes usés par le roulis des flots, entre antres un Barras qui, après avoir trahi toutes les causes, conservait encore une ombre de popularité due à ses vices, et ne s'étudiait plus qu'à sauver sa situation personnelle*. Faut-il donc s'étonner

1. Écoutons l'apostrophe par laquelle Bonaparte signifiait au Directoire la fin de son règne : ce Dans quel état j*ai laissé la France, et dans quel état je Tai retrouvée I je vous avais laissé la paix, et je retrouve la guerre I Je vous avais laissé des coAquêtes^ et Tennemi presse nos frontières ! ]*ai laissé vos arsenaux garnis, et je n'ai pas trouvé une arme! j'ai laissé les millions de ritalie et je retrouve partout des lois spoliatrices et la misère! Nos canons ont été vendus I le vol a été érigé en système I les ressources de r£tat épuisées! On a eu recours à des moyens vexatoires, réprouvés par la justice et le bon sens ! On a livré le soldat sans défense I Où sont-ils les braves, les cent mille camarades que j'ai laissés couverts de lauriers? que sont-ils devenus? Cet état de choses ne peut durer... »

2. Dans ses Études sur Mme de Beaumont, M. Bardoux dit avec raison : c n y a des pentes que Ton ne remonte pas, quand on les a une fois descendues. t>

Une conversation du général Mathieu Dumas avec Treiihard

que la France ait alors tourné ses espéranœs vers un général jeune, toujours heureux, vainqueur de ritalie et de TÉgypte, étranger aux fautes commises, aussi habile aux œuvres de la paix qu^à celles de la guerre, et dont Tambition, loin d'inquiéter les esprits, encourageait les vœux d'un peuple prêt à toutes les abdications* ? Écœurée par la médiocrité présomptueuse des incapables, Topinion voulait un héros ; et elle combla généreusement Bonaparte de tous les mé-

explique pourquoi le parti du Directoire ne put s*eD tendre avec les constitutionnels.

Trbilhard. a Vous êtes de fort honnêtes gens« fort capables, et je crois que vous voulez sincèrement soutenir le gouvernement; mais nous, conventionnels, nous ne pouvons vous laisser faire. II n*y a rien de commun entre nous.

— Quelle garantie vous faut-il donc?

— Une seule; après quoi, nous ferons tout ce que vous voudrez. Donnez-nous cette garantie et nous vous suivrons aveu* glément.

— Et laquelle?

^ — Montez à la tribune; déclarez que, si vous aviez été membre de la Convention, vous auriez, comme nous, voté la mort de Louis XVI .

-^ Vous exigez l'impossible, ce qu*à notre place vous ne feriez pas. Vous sacrifiez la France à de vaines terreurs.

— Non, la partie entre nous n'est pas égale, nos têtes sont en jeu. » {Revue des Deux^Mondes^ 15 septembre 1883).

1. Voici comment Mallet du Pan jugeait alors l*état des esprits : « Je vois un pouvoir immense entre les mains d'un homme qui saura s'en servir, et qui a pour lui l'armée et le public. Ceci est un ordre nouveau dans la Révolution. II faut bien se dire que les dix-huit vingtièmes des Français sont indifférents à la repu* blique et à la monarchie, mais qu'ils doivent être et sont aux genoux du premier général qui les protège contre les mangeurs d'hommes, qui garantit leur existence contre le génie révolutionnaire, qui leur offre sans secousse les avantages d'un gouvernement ferme et tutélaire exercé par un homme aux talents duquel ils ont confiance. »

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