LES INSTITUTIONS
précaution qui enfermait tous les choix dans un cercle de candidatures proposées ou imposées, l'initiative de la Chambre haute et de la Chambre basse se trouvait annulée par le vice même de leur origine. Dn seul ressort pouvait sembler superflu, celui du Tribunat qui, ayant la parole sans Faction, n'était qu'une académie de virtuoses condamnés par la logique à une suppression inévitable. Ainsi organisé, le Consulat n'a plus qu'à changer de nom pour devenir l'Empire :
Car du Premier Consul déjà par maint endroit Le front de TEmpereur brisait le masque étroit.
Cet instrument de domination n'en fut pas moins annoncé, le 24 frimaire an VIII, par un manifeste qui se terminait ainsi : « Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée : elle est finie. » Cela voulait dire que toutes ses conquêtes politiques venaient d'être confisquées*. Mais pas une voix ne s'éleva contre ce mensonge; et, le jour même où fut promulguée la Constitution , un parleur habitué à toutes les palinodies, un jacobin de la veille, le citoyen Garât prononça, au sein de la commission executive, un discours où il disait de Bonaparte : « Sa gloire et cette influence que par son nom seul il exerce sur toutes les imaginations
1. A propos da sénatus-consuUe qui conférait à Napoléon des pouvoirs spéciaax pour réorganiser la garde nationale, le rapporteur disait : « Le peuple a remis à l'Empereur le droit de vouloir pour lui, »
S08 l'éloquence sous l'empire
seront non seulement un puissant ressort dans Taction du gouvernement, mais une limite et une barrière devant le pouvoir exécutif. Cette borne sera d autant plus sûre qu'elle ne sera pas dans une charte, mais dans le cœur et les pensées mêmes d'un grand homme. » Le bon plaisir d'un seul, telle est donc Tunique garantie qui reste à la France.
Sur un pareil théâtre, comment l'éloquence aurait-elle pu se produire? Des confidents aussi discrets que prudents et prompts à s'incliner devant un ordre, des rhéteurs adroits à donner un tour spécieux aux actes les plus équivoques, des juristes maniant les lois avec la froide dextérité d'un prêtre incrédule, des avocats supérieurs dans l'art de farder la vérité, des rédacteurs fidèles de la pensée souveraine, des commis exacts et infatigables : tel sera l'état-major du Consulat et de l'Empire*.
Ce ne furent pourtant pas les talents qui manquèrent : car Bonaparte ne demandait qu'à les rallier, pour s'en faire honneur; mais, paralysés par cette dépendance, ils devaient tôt ou tard n'être plus que de brillants uniformes dans son cortège. C'est ainsi que le Tribunat s'ouvrit d'abord à tout ce qu'il y avait eu de jeune et d'ardent au sein des partis désarmés. Mais, voués par devoir à une opposition en apparence systématique et à des luttes sans issue, ces orateurs qui se dépensaient en
]. Bonaparte fit de Tobéissance une sorte d' automatisme , que son activité universelle tenait en mouvement.