‹ Tableau de la littérature française 1800-1815Chapitre 34 sur 62 · LE SÉNAT · texte numérisé non relu

LE SÉNAT

qui, frappées à mort, témoignèrent leur reconnaissance, en adoptant à l'unanimité cette proposition de Carion Nisas : « Portons au pied du trône une adresse qui saisisse les peuples de cette idée que nous avons reçu Tacte du Sénat sans regret pour nos fonctions, sans inquiétude pour la patrie, et avec des sentiments d'amour et de dévouement qui vivront éternellement dans nos cœurs*. » Voilà où en était la fierté des caractères. Il est triste d'ajouter que Benjamin Constant lui-même, malgré sa grâce voltairienne et sa raison brillante, n'avait guère de droits à l'estime publique. Quand l'aigle impériale s'envola de Tîle d'Elbe, il'écrivit le 19 mars : « Non, je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un parti à l'autre. » Or, la semaine suivante, lorsque l'Empereur fut rentré aux Tuileries, il devint un de ses conseillers d'État; ce qui ne l'empêcha pas, aussitôt que les alliés furent à Paris, d'aller conspirer et soupirer aux pieds de M"" de Krudner, l'Egérie d'Alexandre de Russie. C'est qu'il traitait [la philosophie et la politique comme M'"® de Gharrière, M"*' de Cazenove, M"' de Staël, et bien d'autres.

Quant au Sénat, composé d'hommes assouplis à l'obéissance et avides de repos, il ne fit guère que contresigner des décrets, ou devancer par ses complaisances des convoitises d'autant plus exigeantes

1. Quelque temps après le sacre, il avait été proposé au Tribunat de consacrer à la garde de l'épée que Napoléon portait à Austerlitz un temple et un chapitre de hauts dignitaires ecclésiastiques. Napoléon ne voulut pas de cette idolâtrie.

qu'elles avaient obtenu davantage. Le 27 mars 1804, au milieu de la stupeur causée par le meurtre du prince de Condé, la couronne impériale ne fut-elle pas offerte par le premier corps de l'État, dans les termes que voici : « Vous fondez une ère nouvelle, mais vous devez Téterniser. L'éclat n'est rien sans la durée. Ne différez pas, grand homme. Achevez votre ouvrage, en le rendant immortel comme votre gloire. Vous nous avez tirés du chaos ; vous nous faites bénir les bienfaits du présent : garantisseznous l'avenir. » Bonaparte affecta d'être pris au dépourvu ; mais cet étonneuient n'était qu'une façon de gagner du temps pour organiser un changement de décor.

11 fallait bien imprimer l'élan aux démonstrations des assemblées provinciales, négocier près des cours étrangères la reconnaissance d'un nouveau titre, dis cuter l'éventualité du divorce, et sonder l'esprit de l'armée. Enfin, le 23 avril, le tribun Curée ayant déposé une motion qui demandait l'établissement de l'Empire, le Premier Consul répondit à l'adresse du Sénat en plaçant sous la protection des souvenirs de 89 un coup d'État qui allait en effacer les dernières traces. Ce fut le signal des empressements les plus serviles, surtout de la part de ceux qui avaient un passé à faire oublier*. Parmi ces bas-

1. a Dieu flt Bonaparte, et se reposa, » disait un préfet à la tète de son département. « Napoléon est au-dessus de Tadmiratioji, disait un président; il n'y a que l'amour qui puisse s'élever jusqu'à lui. 9

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