‹ Tableau de la littérature française 1800-1815Chapitre 39 sur 62 · FONTANES · texte numérisé non relu

FONTANES

ours défendu contre l'oppression et l'infortune les amis des arts, et surtout les poètes dont le cœur est sensible, et la voix reconnaissante. »

Un mois après, Font ânes était choisi pour prononcer l'éloge de Washington qui venait de mourir. Avec cet instinct de mise en scène qui fut un des traits de son génie, Bonaparte vit dans cet événement, l'occasion de masquer l'acte monarchique par lequel il allait prendre possession des Tuileries ; et U décida qu'une fête funèbre serait célébrée, le 9 février 1800, le jour même où le général Lannes présenterait « au temple de Mars » , c'est-à-dire aux Invalides, les drapeaux conquis à la bataille d'Aboukir. Il prétendait honorer ainsi une mémoire « chère à tous les hommes libres des deux mondes. » En répondant à un appel qui le tirait de pair, le fin courtisan se prêta fort adroitement aux ruses d'une ambition intéressée à tromper la foule*. Évoquant les

1. En apprenant le choix du Premier Consul, Fontanes aval été fort émHj comme le prouve cette lettre adressée à Joubert par son frère Arnaud, le 16 avril 1801 : « La résolution de mêler l'éloge de Washington à la cérémonie des drapeaux d'Egypte fut prise fort tard : trois jours restaient à peine à Torateur. On proposa à Bonaparte tous ceux qui avaient marqué dans la Révolution, tels que G., T., Ch. (Garât, Talleyrand et Ghénier), et autres, il les refusa tous sous différents prétextes, et il indiqua lui-même Fontanes, «comme le plus propre à seconder ses vues. Fontanes ne fut prévenu que le lendemain, et je te laisse à penser son étonnement ; il lui realail à peine trentesix heures! Ce court délai pour un sujet si vaste, et la nouveauté pour lui du poste où on l'appelait VeffrayèrerU à tel point qu^il allait refuser j si quelques amis, au nombre desquels j'étais, ne s'étaient pas trouvés là, pour l'en empêcher, et lui faire sentir combien il serait barbare envers sa réputation s'il négligeait

ombres de Condé, de Turenne et de Catinat, il associa leur souvenir aux fastes du héros qui semblait inaugurer une ère de concorde et de prospérité réparatrice. Sans le nommer, il le rendit partout présent à ses louanges. Appréciant les ressources militaires de Washington, il remarquait dans sa manière de commander et de combattre « plus de solidité que d^éclat..., plus de jugement que d'enthousiasme » ; et il ajoutait à ces allusions transparentes : « Il n'entraîna pas l'admiration, mais il soutint toujours l'estime. Il est des hommes prodigieux qui apparaissent d'intervalle en intervalle sur la scène du monde, avec un caractère de grandeur et de domination. Une sorte d'inspiration surnaturelle anime toutes leurs pensées, un mouvement irrésistible est' donné à toutes leurs entreprises. La multitude les cherche encore au milieu d'elle, et ne les trouve

une aussi brillante occasion de montrer son talent: « La manière dont vous avez été choisi^ lui dis-je, ce sujet que vous avez à traiter, le lieu où vous devez parler, sont un ensemble de bonnes fortunes qui ne peuvent pas se présenter deux fois dans la vie. Vous pouvez faire plus en vingt-quatre heures pour votre ré' putation que vous n'avez fait depuis vingt ans que vous trorvaille» à Vélablir. Tout, jusqu'à l'étonnoment où vous voilà, doit vous servir dans cette occasion importante. Osez, et je vous réponds du succès. >» Le messager partit avec un mot d'acceptation. Le lendemain, il avait à peine débrouillé quelques idées : il était en fureur contre nous. Je m'en moquais pour ma part. H passa la nuit à s* arracher maint et maint cheveux qui n'en pouvaient mais; et, de ses fureurs, sortit, comme la lumière du chaos, le discours qui t'a fait tant de plaisir, et qui, comme je le lui avait prédit, a plus avancé sa réputation que tout ce qu'il avait fait jusqu'alors. Depuis ce moment, il est recherché, fêté, choyé : on ne Vappelle plus que le nouveau Bossuet. » (Les cor» respondants de Joubert^ par M. Paul de Raynal.)

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