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Malesherbes, de Sèze, Chauveau-Lagarde, Brissot

244 l'éloquence SOUS L'EMPIRE

dpîter la décadence de ces compagnies qui avaient été l'asile du savoir et de Thonneur. Elles furent remplacées par une tourbe de défenseurs officieux qui, sans instruction et sans garanties de caractère ^ profitèrent de l'anarchie pour s^abattre sur le Palais, comme des oiseaux de proie. C'étaient en général des officiers ministériels destitués, des industriels ruinés, ou des courtiers équivoques, courant après le profit, ayant leurs bureaux, leurs commis, leurs teneurs de livres, leur caissier, en un mot exploitant les conflits judiciaires comme une entreprise de commerce. Aussi n'était-il pas rare d'entendre dire : « Le citoyen un tel, jurisconsulte, a fait banqueroute. » Bref, ces intrus profanèrent ce qu'on appelait alors M le sanctuaire de la Justice. »

Si Napoléon ne rendit point au barreau son éclat et son indépendance d'autrefois, il le releva du moins de son avilissement, ne fût-ce que par la promulgation du Code civil, ou la loi de l'an XII (1804) qui restaura les études juridiques, et rétablit le tableau des avocats. Mais ces bienfaits n'appelaient point la reconnaissance; car ils eurent pour rançon l'hostilité d'un despote toujours prêt à enchaîner la parole, comme on le vit dans le procès du général Moreau, dont le défenseur. M" Bonnet, fit plus tard cet aveu : « Oui, sans doute, il y avait des mots bien faciles à dire sur celui qui comptait parmi les gloires de la France ; et ils devaient suffire à le protéger. Ces mots là, j'en étais oppressé, ils m'étoufl'aient pour ainsi dire; et pourtant, il fallait les réprimer;

car le salut de mon client était à ce prix.... Si je n'avais pas fait abnégation de moi-même, si j*avais risqué quelques élans propres à enlever le public, on m'ôtait la parole^ ou Von décidait la condamnation. » Ces cris intérieurs ne faillirent lui échapper que devant une provocation du procureur général, Thurot de la Rozière, conventionnel obscur qui avait voté la mort de Louis XVI. Il prononça le mot de Traître; et, sous cette injure, une riposte éclata, mais aussitôt étouffée ; car il s'agissait, avant tout, de sauver la vie du prévenu. Or, la moindre imprudence eût été son arrêt de mort.

Malgré cette réserve, Bonaparte agita, dans son conseil privé, la question « de faire arrêter les audacieux qui, pour sauver un grand coupable, troublaient Tordre public. » Si Cambacérès et Dubois, préfet de police, n'avaient pas énergiquement insisté sur la nécessité de laisser à la défense une certaine latitude, des mesures de rigueur eussent donc été prises contre les deux avocats. 11 fut du moins résolu qu'une réprimande leur serait infligée. « En conséquence, dit M* Bonnet, mon confrère Bellart et moi, nous fumes mandés chez le grand juge ; et là, l'excellent M. Régnier, bien plus embarrassé que ceux qu'il faisait comparaître, nous fit, d'un ton très grave et très poli, une verte semonce et une injonction d'être, pour notre sûreté, très circonspects à l'avenir. » Ce témoignage appartient à l'histoire, et en dit phis que tout commentaire.

Les mêmes ombrages menacèrent l'existence du

jury ; car sa suppression fut mise à l'ordre du jour devant le Conseil d'État; et Cambacérës, qui connaissait les intentions du Premier Consul, attaqua vivement Tinexpérience d'une justice confuse, changeante, sujette à mainte erreur. Cette magistrature populaire eût donc été condamnée, si un conseiller, M. Berlier, n'avait protesté par un discours assez persuasif pour enlever la majorité des suffrages. Après un instant d'hésitation, Bonaparte irrité leva brusquement la séance; mais pourtant il n'osa point passer outre, et se contenta de restreindre une juridiction dans laquelle il voyait un danger politique. Après les grandes assises qui jugèrent Moreau et Cadoudal, on n'entendit plus guère que le bruit sourd des justices spéciales. Exclusivement consacré aux intérêts privés, le Barreau cessa d'être un écho de l'opinion. Il finit même par se dépeupler, en un temps où tous les hommes jeunes et ardents se faisaient administrateurs et soldats. Après avoir vécu à l'écart, en dehors de tout lien officiel, parmi leurs souvenirs, leurs regrets ou leurs espérances, quelques avocats retrouvèrent la parole, en 1813. Mais il était trop tard : mieux eût valu se taire ; car il y avait alors quelque chose de plus pressé que ces hardiesses si longtemps silencieuses. Ne fallait-il pas avant tout défendre le sol de la France, au lieu d'affaiblir ou de paralyser celui qui voulait, qui pouvait la sauver? Elle était donc au moins intempective l'Adresse dont M. Laine fut le rédacteur, et à laquelle l'Empereur ne répondit que par ce cri de

colère : c< Messieurs, vous pouviez faire du bien, et vous n'avez fait que du mal.... Dans votre rapport vous avez mis l'ironie la plus sanglante ; vous dites que l'adversité m'a donné de salutaires conseils. Était-ce par de pareils reproches que vous prétendiez relever le trône?... Au reste, qu'est-ce que le trône ? quatre morceaux de bois doré recouvert de velours. Le trône est dans la nation.... Vous voulez imiter l'Assemblée constituante et recommencer une révolution. Mais je n'imiterai pas Louis XVI ; j'abandonnerais le trône, et j'aimerais mieux faire partie du peuple souverain que d'être roi esclave. »

Sur deux cents avocats inscrits au tableau de 1804, trois seulement avaient voté pour l'Empire. Pendant les Gent-Jours, un seul, maître Romiguière, lui resta fidèle, et crut encore à sa fortune. En présence de l'Europe victorieuse, la Chambre de 1814 l'estima digne de clore sa courte session par le manifeste qui honora sa chute. Tandis qu'il rédigeait ce testament de la France expirante, le Conseil de l'Ordre offrait ses hommages à Louis le Désiré. Mais le jour était proche où ces amis de la veille allaient se transformer en adversaires. Ceux qui, sous l'Empire, avaient été un embarras, devinrent une puissance sous un régime où l'on se porta vers la liberté avec la fougue qui suit les longues privations. Dès lors, il n'y aura plus que des guerres de paroles. Commencée par des procès, la Restauration finira par une révolution d'avocats. C'est donc leur règne qui va s'inaugurer.

t^8 L*ÉUX}n£KC£ SOUS L'EMPIRE

Si Féloquence du Barreau, conime cdle de la tribune, végète ou meurt à Tombre du Pouvoir absolu, les orateurs de la Chaire s'en accommodent parfois, lorsque le souverabi ne voit pas en eux des ennemis. Mais, pour qu'ils puissent surgir, il faut surtout qu'ils conser\ent de Taction sur les âmes. C'est ce que le cardinal Maurj^ semble méconnaître dans son Traiiéde la Prédication, où, accusant Massillon d'avoir subslilué la morale au dogme, il rend ses exemples responsables d'une décadence. C'était ne pas voir que la faute en fut à l'Église et à la société qui avaient perdu l'une ses traditions, et l'autre ses croyances. Mais, en fermant les temples, et persécutant leurs ministres, la Révolution rendit au clergé ses vertus, et, sans le vouloir, provoqua bientôt un réveil du sentiment religieux. Il se manifesta sous le Directoire par des signes retentissants. La chronique du temps ne nous apprend-elle pas qu'à Saint-François-du-Marais, la queue des grand'messes s'allongeait jusqu'au milieu de la rue, que les boutiques se fermèrent presque toutes dans Paris à la fête de Pâques, que les campî4çnes redemandaient leura curés, leurs cloches et leur dimîinche, qu'en une seule année cinq cents prêtres furent ordonnés par les évêques orthodoxes? C'était d'abord une réaction politique plutôt qu'un zèle de doctrine. Puis, les cœurs s'engagèrent peu à peu dans la croisade que

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