‹ Tableau de la littérature française 1800-1815Chapitre 45 sur 62 · M. DE BOULOGNE · texte numérisé non relu

M. DE BOULOGNE

93, il fut délivré par la chute de Robespierre; et, remontant sur la brèche, il se signala par de piquantes brochures, entre lesquelles nous mentionnerons sa Lettre d'un paroissien de Saint-Roch à E. B. Boyer, soi-disant évêque métropolitain de Paris. Ce prélat constitutionnel ayant écrit dans sa circu laire pastorale : « Hélas ! pourquoi faut-il qu'il y ait deux pasteurs ? » le paroissien anonyme lui répondait ironiquement : « Il ne tient qu'à vous qu'il n'y en ait qu'un. Il n'y en avait qu'un, avant que vous vinssiez de Belley à Paris. Allez encore de Paris à Belley ; et vous verrez qu'il n'y en aura qu'un. » Il ajoutait, ironiquement : « Toute votre vie n'est-elle pas d'ailleurs pleine de sacrifices? Vous avez fait d'abord le sacrifice d'un petit canonicat pour une cure, ensuite le sacrifice de la cure pour le salut de l'église d'Ain, puis le sacrifice de l'église d'Ain pour la métropole de la Seine ; maintenant vous êtes encore disposé, pour le salut de votre personne, à faire tous les sacrifices qui seront compatibles avec vos principes. »

Au lendemain du Concordat, le polémiste, qui rédigeait les Annales religieuses supprimées après le 18 Fructidor, ne tarda pas à remonter dans la chaire, pour y prendre la place de TabbéMaury, que son cardinalat avait réduit à la louange officielle et à des proclamations militaires. Un discours sur l'excellence de la morale chrétienne lui ayant valu le patronage de Portails, ministre des cultes, il fut nommé aumônier des Tuileries, puis évèque de

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Troycs, le 8 mars 1808. Ces honneurs eurent leur rançon; et le» mandements qui suivirent furent trop souvent Tapothéose de César. Pourtant, reconnaissons* qu'il y eut certaines échappées de franchise qui sonnèrent mal aux oreilles d'un despote ; notamment, dans un sermon prêché à Notre-Dame, en 1809. Sous un éloge de commande se glissèrent alors ces conseils discrets : a mon Dieu I dites à ce grand monarque tout ce que les hommes ne peuvent lui dire. Donnez-lui de surmonter toutes ses passions, comme il surmonte tous les dangers. Faites lui comprendre que la sagesse est préférable à la force, et qu'il vaut mieux se dompter soi-même que prendre des villes I »

Plus tard, le 17 juin 1811, lorsque s'inaugura le Concile de Paris, sous la présidence du cardinal Fesch, Pévftque de Troyes, chargé du discours d'ouverture, le prononça tel qu'il Pavait écrit, sans vouloir se soumettre aux retouches imposées par le visa de l'Empereur. Aussi fut-il de ceux qui, arrêtés au milieu de la nuit, se virent conduits au donjon de Vincennes et condamnés à l'exil, après cinq mois d'étroite captivité. Relégué à Falaise, il ne consentit pas non plus à résigner ses fonctions épiscopales : attitude qui mit le œmble & la colère du souverain. Dans un acdîs d'emportement, il lui échappa même de dire : « Eh bien I je le ferai fusiller, et l'on ne prétendra plus que son siège n'est pas vacant. » Ramené à Vincennes, et bientôt transféré à la Force, l'abbé de Boulogne s'y trouvait encore, le

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31 mars 1814, lorsque l'entrée des alliés mit fin à sa détention, et lui rendit, jusqu'au retour de l'île d'Elbe, le gouvernement de son diocèse. Malgré des disgrâœs qui eurent alors de l'éclat, son nom n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir effacé. Aussi, au lieu de nous attarder à des çBuvres oubliées, aborderons-nous un autre orateur, M. de Frayssinous, qu'on peut considérer comme le principal représentant de l'éloquence sacrée, sous l'Empire.

Né dans le village de Curières*, il avait été vicaire d'une petite bourgade du Rouergue lorsqu'à trentesix ans, vers 1801, disgracié par son évêque, il vint à Paris pour professer au séminaire de Saint- Sulpice. Dans le voisinage de Joseph de Maistre qui humiliait la Raison aux pieds de la Foi, il y avait une place vacante pour la prudence d'un docteur habile à user de ménagements envers une génération plus avide de consolantes espérances que de théologie rigoureuse. Ce fut alors que l'abbé Royer eut l'idée d'instituer des conférences dans l'église des Carmes consacrée par les martyrs de Septembre. Il fit donc appel à M. Frayssinous dont le succès fut tel que l'enceinte se trouva trop étroite pour une assistance où les plus humbles se rencontraient avec la jeunesse des écoles et toute une élite d'esprits sérieux. De l'obscure chapelle, il passa bientôt à la chaire de

1. Diocèse de Rodez. Il fit ses études théologiques à Laon, et à Saint-Sulpice, il reçut la prêtrise en 1789. Il refusa le serment à la Constitution^ et^ jusqu'au 9 thermidor, exerça le ministère dans son pays natal.

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Saint-Su] picc, où son apostolat se continua jusqu'en 18()i), non sans exciter les ombrages d'un pouvoir qui finit par lui retirer la parole.

Pour expliquer la vogue de cet enseignement, il ne faut pas oublier les précautions qu^exigeaient alors des intelligences rebelles, ou indiiïérentes même aux dogmes du Vicaire savoyard*. Doué de bon sens, et plus ou moins initié aux controvei*ses du siècle, M. Frayssinous eut l'esprit de comprendre qu'il ne fallait pas heurter de front un auditoire incrédule, mais le ramener au seuil du sanctuaire par des voies détournées. Tandis que Chateaubriand révélait la poésie du christianisme, il résolut donc d'en essayer la philosophie, et de faire l'apologie des vérités morales qui sont comme le vestibule de toute religion. Au lieu de commander dogmatiquement la soumission, il réfuta logiquement les erreurs qui s'étaient attaquées aux principes de Tordre social;

1. Nous lisons dans une de ses premières conférences : « Si nous rappelons ce que la religion a de plus augusle^ de plus touchant ou de plus glorieux pour Thomme, on semble n'y voir qu^une sorte de mythologie semblable à celle des Orecs ou des Indiens. 9

n rappelait ainsi Técole d'Alexandrie : < Il était dans TAntiquité une ville fameuse par le nom de son fondateur, par ses richesses, son commerce et sa population; les lettres et les sciences y étaient cultivées : les chrétiens s'y trouvaient mêlés à des juifs et à des païens. Je veux parler d'Alexandrie. Là s'était formée une école de philosophie chrétienne où devinrent maîtres, après avoir été disciples, les Clément et les Origène; cei Origèno qui, par l'innocence de ses mœurs, l'immense variété de ses connaissance;» et les charmes de son talent, gagnait les païens, les philosophes eux-mêmes. 9 £n concluant, il laissait entendre qu'il était nécessaire de renouveler ces traditions, et de suivre ces exemples.

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