Elle envoyait les talents en exil ou à Téchafaud
330 L'ÉLOQUENCE SOUS L'EMPIBE
maladreflfles de leur émulation littéraire, nous devrions donc plutôt louer en elle le symptôme d'un courage qui promettait une renaissance.
Ils firent du moins leur possible pour rallumer des flambeaux éteints; et Ton doit quelque estime à ces ouvriers de Theure ingrate où il fallait défricher péniblement des landes hérissées de ronces. Ils eurent en cela d'autant plus de mérite que la plume n'était pas alors, ainsi qu'au temps de Voltaire, l'instrument de la fortune, de la renommée, de l'influence, ou même du pouvoir. On ne refusera donc pas l'amour platonique de l'art à tant d'essais dont quelques-uns furent des préludes dignes de notre curiosité, comme ces formes transitoires qui, dans la science de la nature, comblent les lacunes des séries vivantes, et préparent l'évolution des espèces ou des genres*. C'est que l'immobilité ne saurait être de ce monde; et, au lendemain de 1815, on s'aperçut bientôt que le navire avait cheminé parmi les glaces* vers une mer libre. Il s'avançait même sous le tropique. La halte de l'Empire n'était donc. qu'apparente. Gomment l'ébranlement d'une pareille crise n'aurait-il pas éveillé les imaginations, et provoqué tôt ou tard une soudaine explosion de l'esprit français? L'Empereur lui-même qui,
1 . Les uns, comme Creuzé de Lesser, découvrent le moyen âge. Les autres, comme Lemercier, soupçonnent le drame. L'un Alexandre Duyal, pressent la comédie historique. L'autre, Picard, est le devancier de Scribe. Plusieurs comme Chènedollé, ou Lebrun, semblent les précurseurs de Lamartine. (Voir notre premier volume : La poésie aoua V Empire).
tout puissant, n'avait obtenu que l'encens vénal de rimeurs à gages, ne vît-il pas venir à lui, sous le prestige de ses malheurs, la vraie poésie, celle qui naît spontanément de l'émotion populaire? Aussi, avant d'entrer dans l'histoire, sera-t-il d'abord le héros d'une légende; et le jour approche 0(1 bien des pères, oubliant leurs haines de la veille, seront fiers de lui avoir donné leurs fils.
Ne disons donc plus qu'au moment où elle s'appelait « la grande nation », la France fut « asphyxiée sous ses lauriers*, » et produisit seulement des œuA^res mortes. En admettant, non sans réserves, qu'une poésie prosaïque justifie ces rigueurs, nous espérons du moins avoir prouvé qu'elles sont démenties par la vitalité d'une prose, parfois trop poétique, mais- où notre siècle admire encore soit ses plus hardis adversaires, soit les guides, les interprètes et les initiateurs de sa jeunesse. Joseph de Maistre, Bonald, Joubert, Benjamin Constant, Royer- Collard, mais surtout Chateaubriand et M""® de Staël ne sont-ils pas, à des titres inégaux, des noms définitivement consacrés ? Ne serait-il pas souhaitable que la période récente de nos quinze dernières années pût en présenter de semblables au jugement de l'avenir?
Dans la diversité même de leurs principes se reflète la physionomie inquiète d'une société qui, après tant d'épreuves, cherchait ses voies en tâtonnant, avec un malaise dont les suites troubleront jusqu^à