‹ Tableau de la littérature française 1800-1815Chapitre 6 sur 62 · LA HARPE · texte numérisé non relu

LA HARPE

foi d'une conversion tardive, regrettons seulement qu'elle n'ait pas exercé plus d'influence sur un caractère qui ne perdit rien de son orgueil, de son âpreté, ni de son amertume. C'est dire qu'il faut se défier de sa partialité, lorsqu'il cite à sa barre des amis ou des ennemis. Toutefois, si l'homme eut ses défaillances ou ses préventions, et si le poète fut vertement sifflé, le critique a droit à notre estime, et, en dépit de ses travers, fit grande figure dans une époque où s'était éclipsée la lumière des traditions. Aujourd'hui même, son Cours de littérature noua offre des parties durables qui sauveront sa mémoire.

Ce n'est pas que nous fermions les yeux sur les faiblesses d'un esprit qui justifia trop ce mot terrible de Voltaire : « Son four chauffe toujours, et rien n'y cuit. » On ne saurait donc nier qu'il y eut dans son œuvre une dépense de chaleur parfois stérile, que la proportion et l'unité manquaient à l'ensemble, que plus d'un sujet trahit son incompétence, qu'il lui arriva de démontrer des vérités trop évidentes, qu'il ne fut point un investigateur curieux, que son goût n'eut rien de rare ou d'exquis, enfin qu'il ne sut jamais éclairer l'étude des lettres par la connaisiance de l'homme, des mœurs et de l'histoire. Si nous l'abordons de plus près, nous ajouterons qu'il partage avec Voltaire le tort de n'avoir pas connu les anciens par un commerce direct, et face à face. 11 les entrevit seulement à travers les formes élégantes et majestueuses, mais

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factices, que leur prêta rimitation, au siècle de Louis XIV. Aussi, ne lui demandons pas la libre intelligence des beautés primitives. Lorsqu'il célèbre l'antiquité, il a Fair de n'avoir jamais lu les textes qu'altèrent ses contresens. C'est surtout la Grèce qui échappe à son insuffisance d'érudition, ou à la timidité de sa rhétorique. Les Latins lui furent plus accessibles ; mais, ici même, ses analyses n'ont rien d'original et de vivant : ce ne sont que des paraphrases académiques. Quant aux époques intermédiaires, c'est à peine s'il les effleure. Donc, en mainte rencontre, il raisonne à faux, ou simule le savoir par l'aplomb de ses erreurs.

Mais il ne tâtonne que dans les âges lointains, et ses jugements s'affermissent à mesure qu'il approche des périodes classiques. Aussi les études qu'il consacre à notre théâtre sont-elles encore une lecture profitable. S'il est incomplet sur Molière, et trop complaisant pour Voltaire, si Bossuet et Boudarloue, Retz et La Rochefoucauld ne sont apprécié» que par des impressions superficielles, il excelle à comprendre les artifices, les convenances ou les règles de la tragédie ; il sait bien démêler les ressorts de son mécanisme, ressentir l'émotion des scènes pathétiques, et légitimer par des raisons plausibles les dogmes d'une poétique orthodoxe. Sans doute, il ne franchit pas des horizons trop étroits : il se borne à développer ou appliquer le catéchisme de Boileau et de Voltaire, sans avoir ni la franchise de l'un, ni le piquant et Timprévu de l'autre. Il

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professe donc une doctrine qui n'est pas exempte de parti pris. Mais, en se réduisant à un enseignement qui a sa date, et intéresse le passé plus que Tavenir, il anime ses commentaires par un accent qui s'élève quelquefois jusqu'à l'éloquence. A défaut d'une inspiration dont la source ne se trouvait pas en lui-même, il eut la faculté si rare de s'échauffer au foyer du génie et d'y enflammer sa parole. Or, l'admiration est toujours féconde ; et, dans le déclin qui menaçait, il raviva les clartés d'un flambeau prêt à s'éteindre. Vulgarisateur habile, sinon sympa^ thique, il accomplit donc le pronostic de son maître qui lui disait : « Quoi qu'il arrive, je vous regarde comme le restaurateur des belles-lettres. »

Oui, ce rôle fut le sien, lorsqu'après l'invasion des barbares et des sophistes il vint exposer des idées saines et simples dans un langage pur et facile, dont la justesse devait contribuer à l'éducation du bon sens public. Son exemple, comme son goût, vengea donc l'esprit français de tous les attentats qui venaient de l'outrager, et ces leçons réparatrices firent honneur à son courage ; car, il en fallait pour exercer la censure dans un temps où les passions littéraires se compliquaient de haines politiques. Or, il sut leur tenir tête avec autant d'audace que de sang-froid. Un jour qu'une de ses victimes, un ami, se plaignait de sa rudesse, il répondit naïvement : « Je ne puis m'en empêcher ; c'est plus fort que moi, » Voilà un trait que Despréaux lui eût envié ; car il exprime ce que ses con-

vidions eurent d'irréHistible et do sincère. Il att^'înue certains excîîs d'une poiïîinique où fermente, avec trop d'exaltation, la fièvre du combat. 11 explique aussi l'autorité d'un juge dont les arrêts furent dictés par une conscience. A tout prendre, il y eut un fonds généreux dans cet arbitre, qui, une fois tourmenté par ce qu'il croyait la vérité, ne résista jamais au besoin de la dire ouvertement. Ne soyons donc pas irrévérents pour le fondateur d'une élégante Sorbonne où fut inauguré le haut enseignement, à l'usage des gens du monde. Répétons plutôt cet éloge de M. Villemain : « La Harpe me présente souvent l'image de cette critique à Vœil sévère et juste, que Voltaire plaçait à la porte du temple dont il était lui-même le véritable Dieu. »

Parler ainsi n'est point exagérer l'importance d'un Aristarque auquel un ennemi rendait, le 26 novembre 1801, cet ironique hommage : « LeLyciîe ressemble à ces climats qui jouissent, pendant la moitié de l'année, de la présence du soleil, et demeurent ensuite ensevelis dans une obscurité profonde, ou ne sont éclairés que par la faible lueur des étoiles. M. de La Harpe est pour cette société ce qu'est l'astre du jour pour les peuples qui habitent sous le cercle polaire. Il la remplit de sa lumière durant six mois; et, quand il se retire, elle achève l'année au sein de la nuit la plus épaisse. C'est en vain que quelques petits rimeurs, semblables à ^es insectes phosphoriques, viennent y faire briller leurs étincelles : il n'est plus question de Lycée quand

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M. de La Harpe cesse d y paraître*. » A lui seul, il faisait donc la gloire d^une institution dont on put dire, non sans une nuance de persiflage : « Un grand homme suffit pour illustrer le hameau qui lui donna naissance. »

Il est encore d'autres noms légués par le siècle précédent : ils ne représentèrent plus seulement la poétique de Voltaire, mais ses opinions et ses préjugés philosophiques. Tel fut par exemple TabbéMorellet dans lequel plusieure générations ont révéré un vétéran de l'Académie , le sauveur de ses archives, un ami de Turgot, un disciple de Swift et de Franklin, le témoin d'un âge disparu, et le patriarche de la libre pensée. Ce respect, il le mérita par la droiture de son caractère, par la fermeté d'une âme que le temps et ses vicissitudes n'avaient pu entamer. Mais, s'il aimait les réformes économiques, il fut hostile à toute nouveauté littéraire, co i.me le prouva trop sa verte vieillesse qui ne craignit pas de rompre une lance contre l'auteur d'Alala. C'était affronter une défaite inévitable; car il eut affaire à un enchanteur dont l'épée magique fit voler en mille éclats les armes débiles d'un octogénaire. On vit alors que la partie n'est pas égale entre les logiciens

1. Dussault. Annales littéraires. Quand il parlait ainsi, La Harpe venait pourtant de réveiller bien des hostilités par la publication de sa Correspondance secrète avec la cour de Russie. Elle eut un succès de scandale.

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calcul intéresHé : c'est ce que dénonce rcniphase équivoque d'un style évasif et louche comme son caractère*. Aussi n'eut-il pas le droit de se plaindre lorsqu'en 1816 il fut banni de l'Institut qu'une réaction venait d'épurer.

Ami de tout le monde est une devise commode pour qui veut ménager sa fortune. Or, parmi les habiles qui pratiquèrent utilement l'art de la conciliation, il sied de distinguer un autre, littérateur, M. Suard, auquel il avait suffi de vieillir pour hériter des renommées contemporaines, et devenir considérable à son tour. L'autorité dont il jouissait, il la dut moins à la valeur de ses ouvrages qu'à ses qualités personnelles, à une conduite adroite, à la dextérité de sa diplomatie, et à ses lelations avec les écrivains, les artistes, les savants, les philosophes, les hommes d'État ou les femmes célèbres qui avaient brillé, depuis l'époque où Fontenelle tenait bureau d'esprit dans le salon de M"'" GeolTrin. Quelle souplesse et quelle prudence ne lui fallut^il pas pour vivre en constante harmonie avec des personnages aussi différents d'huoïeur que l'étaient Montesquieu, Helvétius, Raynal, l'abbé ïrublet.

t. 11 a des phrases qui pèsont sur un écrivain, ccUo-ci par cxemplo : « M. Suard combinait du coup d*œil lo plui Juste. les éléments du punch lo plus exquis, et piévcnait Tépuisoment des idées en transformant de petits verres parfumés d'arômo et de citron dans les calices féconds iVlloràce^ fecundicalicen. * Ailleurs, il roprésonto un Turc • assis sur le bord de la mer, et partageant SCS regards entre PKuropo, l'Aitio cl TAfriquo, toutes trois sous nos yeux. * Plus loin^ il prend le pôio pour i'uqualeur.

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