M. SUARD
Arnaud, Gerbier, d'Holbach, Voltaire, Rousseau, Diderot, M. et M™' Necker, Morellot, Galiani, le baron Grimm, et tant d'autres dont il se fit des patrons ou des amis, par le charme de sa conversation, l'étendue de ses connaissances, sa probité, sa tolérance, l'agrément d'un commerce toujours sûr! Dans ses Mémoiresj Marmontel lui rendit ce témoignage : « C'était un jeune homme d'un esprit délié, juste et sage, d'un caractère aimable et liant, parlant bien, écrivant d'un style pur, aisé, naturel, et du meilleur goût, surtout fort discret, avec des sentiments honnêtes. » Philosophe assez hardi sans donner dans aucun excès, politique libéral mais plus partisan de la médecine expectante que des brusques réformes, il accueillit les idées nouvelles jusqu'au jour où, passant de la théorie à la pratique, elles menacèrent dans sa quiétude l'académicien, le censeur royal et le commensal des grands seigneurs. Ce fut alors qu'il écrivit à Gondorcet : « J'ai toujours pensé que les gens d'esprit pouvaient seuls bien concevoir une révolution, mais qu'elle ne s'exécutait que lorsque les sots et les fripons y mettaient la main. » Aussi eut-il soin de battre en retraite, mais insensiblement, et avec une circonspection qui lui assura des protecteurs dans tous les camps, si bien que, sous la Terreur, les plus violents firent mine de l'oublier*. On put dès lors prévoir que ses sympa-
1. 11 vécut alors à Vaugirard. En 94, il y promit un asile à Gondorcet; mais, par des circonstances qu*on n*a jamais expli* quées, celui-ci n'en put profiter.
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thies seraient acquises à tout gouvernement qui lui assurerait la sécurité. Ses souvenirs et ses affections ravalent engagé dans les menées royalistes qui précédèrent le 13 Vendémiaire et le 18 Fructidor. Mais un exil momentané refroidit son zèle; et, rappelé après le coup d'État de Brumaire, il put reprendre la direction du Publiciste, où il réussit à gagner les bonnes grâces d'un maître ombrageux, sans lui sacrifier une indépendance relative. Il eut même son heure de courage, lorsqu'après la mort du duc d'Enghien et le procès de Moreau, invité par une prière impérieuse à « ramener Topinion égarée », il répondit au duc de Bassano : « J'ai soixante-treize ans ; mon caractère ne s'est pas plus assoupli avec l'âge que mes membres; je veux achever ma carrière comme je l'ai parcourue.... Je ne puis donc redresser un sentiment général que je partage. » Il est vrai que d'ordinaire ses velléités d'opposition ressemblaient fort à une adhésion déguisée. Malgré certains accommodements qui ne compromirent jamais l'honneur, Suard fut cependant obligé, en 1806, de renoncer à une collaboration qui devenait épineuse : Napoléon ne parlait de rien moins que d'enfermer à Bicêtre un journaliste indocile à ses caprices. Mais une démission apaisa ces colères. Elle fut doublement opportune; car les abonnés désertaient une feuille dont la modération parut fade . à une époque où Geoffroy, dans les Débats^ avait accoutumé les lecteurs au ton d'une polémique virulente. Secrétaire perpétuel de
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TAcadémie*, à laquelle il appartenait depuis le 4 août 1774, Suard se renferma donc dans les devoirs de sa magistrature littéraire. S'il faut en croire quelques-uns de ses confrères, il voulut la transformer en dictature, et imposer ses sentiments comme des oracles : car, sous des dehors séduisants, il cachait, dit-on, des instincts devspotiques et une susceptibilité vindicative. Affirmons seulement qu'il fut un classique endurci, et trop inhospitalier pour les talents que tentait la nouveauté. Dans son rapport sur les Prix décennaux, ses préventions furent en effet si injustes que le jury cassa la plupart de ses décisions*. Il n'en faut pas moins reconnaître du tact, du sens et de la fînesse dans les notices piquantes, mais trop rares, qui lui valurent, à peu de frais, une célébrité viagère. Les moralistes dont elles avaient analysé le génie, La Rochefoucauld, Vauvenargues, et surtout La Bruyère, semblaient avoir communiqué un peu de leur vertu à sa plume aussi avisée que paresseuse. On lit encore avec plaisir ses études sur Robertson , Le Tasse et Mme de Sévigné ; mais, s'il savait cueillir la fleur d'un sujet heureux, nous ne lui appliquerons pas le vers où il est dit
Uu^il est bien peu d'auteurs qui vaillent leurs ouvrages. Car, chez lui, l'homme du monde fut très supérieur