‹ Tableau de la merChapitre 13 sur 57 · II · texte numérisé non relu

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relâche , se mettent à la chaîne volontairement , et se retranchent dans la lettre de la loi avec une rigi' dite qui les rend intolérables. Ils songent sérieusementàleur avancement et sont prédestinés auxmalé' dictions des populations maritimes, car ils deviendront certainement commissaires des classes , dans un des petits ports de notre littoral.

Plumitifs et fiers.de l’étre, si le sort les favorise et qu’ils arrivent aux sommités dans leur carrière , ils se font honnir par leurs malheureux employés et tous les marins les ont en exécration. Esclaves de la ' forme , ils la sacrifient au fond , ne supportent pas le moindre laisser aller, entravent le service plus qu'ils ne lui sont utiles et posent en cÂe/s de corps avec une gravité comique. '

« Plumitifsl et les mangeurs de corde ne le sont ils donc pas eux ? — » portait la marge de notre infortuné manuscrit.

Autre bout d’oreille significatif. Plumitif parait une grave insulte , — lisez donc administrateur et vive la plume, cette nouvelle reine du monde à qui la langue a du céder le pas depuis l’invention de l’imprimerie.

Chaque médaille a son revers, nous traçons successivement des silhouettes diverses ; fallait-il donc

que tous, jusqu’aux simples mâtins, au dire de l’aüteur , fussent de petits saints !

Entre les deux variétés extrêmes que nous venons . ' ^

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L'ÉTAT-MAJOR

de signaler , en conçoit une foule de termes moyens dont le plus saillant sera l’agent-comptablo modèle. Son portrait est facile: homme d’ordre et de jugement, ferme vis-à-vis de tous, il sait se renfermer -dans l’esprit des ordonnances et les faire observer, en France comme à l’étranger. L’influence d’un pareil administrateur sur le bâtiment n’est pas un de ces faits palpables qu’on remarque tout d’abord; elle agit néanmoins sur tous les individus de l’équipage , dont il n’est pas un seul qui ne se félicite d'avoir un commissaire capable.

Un trait encore : le commissaire a de dix-huit à cinquante ans. Les jeunes , l’épée au côté , l’habit brodé d’argent , le chapeau monté sur le front , se pavanent volontiers sur anglais, \tspawios portugais ou les alamedas espagnoles: tandis que les vieux navigateurs affectionnent une inséparable houppelande bleu clair qui les accompagne dans les denx hémisphères depuis longues années.

Pendant le combat , le poste du commissaire n’est guère digne d’envie. Prisonnier dans l’entrepont , il s’occupe du passage des poudres et des blessés ; et dirige cette troupe de bourgeois indociles dont nous venons de révéler l’existence. Il veille à ce que l'envoi des gargousses ne se ralentisse pas , il exige de l’ordre et de la prudence ; pour prévenir les accidents du feu, il fait humecter les cloisons ef^ tes planchers. Il ne sait ce qui se passe et ne doit

LBS MARINS.

paraître dans le* batteries ou sur te pont que par 'ordre exprès du commandant. En6n. après l’action, c’est lui qui fait l’appel général, et qui apostille sur le rôle le nom des hommes tués ou blessés.

Nommé à ses fonctions le jour où le navire entre en armement , le commis d’administration en reste chargé jusqu’au désarmement définilil , mais quand le vaisseau tsitendu à VEttA, il est loin d’en prendre congé comme les autres. L’équipage et les officiers sont débarqués , le second et le commandant même ne songent plus au bâtiment ; lui, se débat longtemps encore sous une avalanche compacte de chiffres, de noms, de numéros de matricule, de folios, et de pièces administratives, car il' s’agit de rendre les comptes. Plus de secrétaire alore , plus de fourriers, plus de complaisante V il fait tout lui-même, et certes , il rachète bien par ce dur^ et minutieux labeur , les loisirs dont il a joui durant la campagne. Au moment où chacun se livre en entier aux plaisirs du retour et se délasse des fatigues d’une longue navigation , l’infortuné passe les nuits entre ses rôles et ses registres, ses relevés de rations, ses procèsverbaux , ses actes , ses rapports et ses formidables feuilles de journées.

Certains agents-comptables , de belliqueuse humeur , ont sollicité des postes périlleux dans des débarquements et des expéditions aventureuses ; ils y ont prouvé qu’ik maniaient l’épée ou le mousquet

L1TAT-MAJ0R-'

mieux que la plume peut-être. D’autres sont vraiment marins et s’en font gloire; — faibles mérites à nos yeux. Les bons administrateurs, selon nous, sont plus rares et plus précieux que les bons capitaines : seuls ils peuvent accroître notre personnel-matelot. Qu’ils s'appliquent donc à remplir leur mission , là est leur devoir.

L’illustre Colbert nous a fait remporter plus de victoires navales que Duquesne, Tourville et Suffren réunis. i

LES CHiaUBGIBNS.

Sur la même ligne que les chefs de quart et le commissaire , se trouve le chirurgien-major dont le titre indique assez les importantes fonctions. Revêtu par sa mission toute pbilantrophique d’un caractère indépendant , il jouit d’une influence immense nonseulement sur le bien-être matériel , mais encore sur le moral de l’équipage.

Avant le décret du 15 août 1851 , qui a rétabli des auméniers a bord des bâtiments de la flotte , nous écrivions :

« Aujourd’hui, qu’on n’embarque plus d’auroéniers, le docteur a hérité d’une grande partie de leurs anciennes attributions , et nous ne craindrons pas de le dire , il exerce une sorte de sacerdoce à bord des

LSS MARINS.

vaisseaux de l'Etat. » Ces paroles restent justes pour les navirês, nombreux encore, dont le rang ne comporte pas l’embarquement d'ün aumônier.

Les matelots , les ofliciers même , ne connaissent qu’un seul pouvoir capable de résister à la volonté des autorités du navire. Le veto du chirurgien n’est jamais sans effet, aucun capitaine n’ose prendre sur lui de le braver entièrement.

- Homme de fortes études, consciencieux et pénétré du rôle qu’il remplit, le docteur inspire à la fois l’estime et le respect ; de tous les membres de l’étatmajor , il est le seul peut-être à qui il soit donné de se concilier l’affection de tous , des inférieurs , des égaux et des supérieurs. Ordinairement il n’est plus jeune ; avant de parvenir au poste qu’il occupe , il a fait plusieurs campagnes .en sous-ordres, et il a longtemps servi dans les hôpitaux de la marine , on il retrouve de l’emploi dès qu’il débarque. Son âge et ses navigations passées sont les garanties de son expérience , mais la principale est , sans contredit , le mode d'avancement adopté dans le corps dont il fait partie.

Les officiers de santé de la marine n’obtiennent aucun de leurs grades , sans s’exposer aux chances sévères d’un concours. Point de faveur possible ; les plus hautes protections seraient inutiles : ainsi, le chirurgien ne doit sa position qu’à un mérite réel , à un travail assidu. Â bord comme à terre, après l’ac-

L’état-major.

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coin plissement de ses devoirs, il poursuit' sans relâche son éducation médicale ; car son avenir est entre ses mains; il sera jugé et classé selon son savoir ; il n'espère qu’en lui , et repousse forcément les conseils de la paresse. Sous peine de croupir dans les derniers grades , il est forcé de devenir capable , et il le devient.

Tandis qu’un grand nombre d’ofBciers dépensent leur temps en futilités, oublient ce qu’ils ont appris ' et négligent d’acquérir les connaissances relatives à leur profession , la majorité des membres du service de santé de la marine , ne perdant point de vue le but qu’il faut atteindre , utilisent leurs moindres instants.

Ce que les règlements ont pu pour les chirurgiens de marine , ils le pourraient ailleurs. Dans la plupart ’ des carrières hiérarchiques, un ridicule droit d’ancienneté, à qui le nom familier de tour de bête fait son procès, — des notes insignifiantes, incomplètes, souvent données avec prévention , et toujours contradictoires , — des considérations étrangères aux services rendus et aux qualités individuelles, suffisent trop souvent pour faire d’un subalterne médiocre, un chef nul ou pis encore. — L’avancement au concours obvie à une partie de ces graves inconvénients, bien < qu’à vrai dire il prête aussi à la critique. — Le défaut de mémoire , la difficulté d’élocution , un style faible et l’absence des qualitéa d’un écrivain

UES ViMUNS.

pour la rédaction des questions écrites , n’empèchent pas d’avoir du mérite comme praticien.

L’objection est sérieuse , nous devions en tenir compte avant d'ajouter qu’il n’est guère de profession où l’usage de mettre les places au concours soit d’une application plus difficile que dans celle des officiers de santé de la marine , trop peu nombreux ponr les besoins de la flotte et qui , constamment à la mer , perdent souvent ainsi l’occasion d’entrer en lice; — • et cependant, quels résultats obteausl Les inférieurs ont rivalisé de zèle pour l’étude , le corps entier est devenu remarquable par son instruction, l’ignorance a entraîné sa juste peine, et les chefs qui ont passé par des épreuves successives, se trouvent à peu d'exceptions près , dignes du rang qu’ils occupent.

Un inspecteur générul du servies d« santé , ayant rang d% contrerMniral ,

Trois directeurs — assimilés aux commissaires généraux ,

Six premiers médecins , chirurgiens ou pharmaciens en chef assimilés aux c.apitame8 de vaisseau ,

Douze seconds médecins, chirurgiens ou. phsrnaeisns eu chef — aux capitaines de frégate ,

Neuf professeurs et vingt-cinq chirurgiens principaux — aux capitaines de frégate .

Ensuite, des chirurgien* et des phanmaciens dn classe — aux Uautenants de vaisseau ,

Des chirurgiens et pharmaciens de 2° classe — anz enseignes de vaisseau ,

Des chirurgiens et des- pharmaeims de 3* classe — aux aspirante de 1'* classe.

Telle est la composition du corps médical de In marine en vertu du décret du 25 mars 1854.

L’ÉTAT-MAJOR

SaivoDs maintenant à bord , pendant' ie cours entier d'nne campagne , le chirurgien-major on doc^ tnr\ voyons-le dans le port, écoutant impartialement les réclamations des matelots qui veulent éviter de partir , et découvrant les ruses , parfois si ingénieuses , des plaignants. Les uns sont des épileptiques , des estropiés , des sourds , des poitrinaires simulés; d'autres feignent une mauvaise vue, se déclarent atteints de douleurs rhumatismales, de palpitations de cœur, d’élancements dans le cerveau, de gastrites et d’entérites invétérées. Les procédés des FraHct-Mitouw , des Malingre» et dos Sabonleu» d'autrefois sont restés dans la tradition. Le docteur examine scrupuleusement chaque sujet , s’efforce de ' le surprendre en flagrant délit de santé , et de le eonvaiacre de fraude. Il ne prononce jamais à la légère , et se voit obligé bien souvent de prolonger tes observations pendant plusieurs mois.

Tons les jours, lés malades viennent le trouver, et; sur son rapport , on les dispense momentanément des travaux du bord , ou bien on les envoie à l'hépital.

Lorsque le navire est en rade, le service de santé s’organise sur des bases invariables. Chaque matin, un signal de cloche, de tambour , ou, plus souvent aujourd'hui, de clairon, annonce à l’équipage que l’on va passer la visite. Le chirurgien-major, accompagné de ses aides et des infirmiers , se dirige vers \t poste de» ble»»i» , ordinairement situé à l’avpni de

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LBt MARINS-'

la batterie : bientôt accourent les hommes qui souffrent ou font semblant de souffrir. • •

C’est d'abord un novice parisien de diii-huit à vingt ans , au teint frais , à l’air déluré et malin , qui entre , son mouchoir sur la bouche.

— M. le docteur , je ne suis pas encore fait à dormir à bord; le sabord qui est auprès de mon hamac est resté ouvert toute la nuit; je suis, violemment enrhumé, et je voudrais aller à l'hôpital.

— Approchez 1 dit le chirurgien-major après lui avoir jeté un coup d’œil scrutateur. Retranchement absolu de vin , tisane , exemption de service de nuit , de lavage et des corvées d'embarcation. ^

— Mais , M. le doctenr , vous ne m’envoyez donc pas à l’hôpUal ?

L’hôpital c’est la terre , l’oisiveté , les parties de cartes laites en contrebande à i’insu des surveillants, le rendez-vous des pay» qui espèrent tromper la vigilance du concierge et courir bordée en ville ; courir bordée , par parenthèse, est aux marins ce que l’école buissonnière est aux écoliers. Alexis, le parisien, digne de son surnom , rêvait comme on -voit les délices de rhôpilal.

Le docteur en chef, vieux connaisseur , s’adresse à M. Astolphe le moins ancien des aides chirurgiens, et spécialement chargé de la pharmacie : '

— Vous lui délivrerez en outre une tablette de jus de réglisse. .

L’ÉTAT-MAJÔR. IM

— Mais, monsieur le docteur..

— Assez , mon ami , revenez demain à la visite ; vous serez mieux j'en suis persuadé.

— Plus souvent que je reviendrai! dit le Parisien en se retirant ; voilà mon vin enfoncé et pas moyen d'aller à l'hôpital !

Un rire gogueiiard retrousse les lèvres de tous les assistants; le chirurgien-major et son second ont seuls conservé une gravité doctorale.

Kermorvan, gabier de grand mât, homme robuste, matelot pur sang , s’avance en se dandinant , retire son chapeau de la main gauche , et dit '

— Pardon, excuse fnajor-, il y a un moment, en parant les fonds de la grand’voile , pour qu'elle fut parée à larguer , je me suis un peu avarié à côté du pouce avec la poulie double d’en haut ; ce n’est pas grand’chose ; mais si c'était un effet de votre complaisance d’y voir tout de même. ’

Le marin déroule , à ces mots , la cravate ensanglantée qui enveloppait sa main droite ; il a trois doigts horriblement écrasés.

— Diable! diable' c’est sérieux! s’écrie le docteur. Pourquoi ne m’a-l-on pas pré>enu tout de suite? C’est mal ! Lavez cette plaie. De^ bandes , infirmier. Tu ne sais donc pas qu’il y a un docteur a bord?

On remarquera que notre digne chirurgien major n’hésite pas à tutoyer le brave Kermorvan , galper de la vieille école, tandis qu’il a dit au sémillant

LBS MARINS.

Parisien. Il importe d’ajouter que l’usage de tutoyer en service, non-seulement les mousses, ce qui e<it tout naturel , mais encore les matelots et même les sous-officiers , remonte à une époque fort reculée , et s’est perpétué jusqu’à la génération actuelle. Les marins des classes , les véritables gens de mer qui appartiennent à ■ l’inscription maritime , n’en sont presque jamais choqués, mais les recrues levées par la conscription ordinaire souffrent et se plaignent d’une forme qui leur semble méprisante. Le docteur sait heureusement à qui il s'adresse ; Kermorvan serait attristé den’être plus familièrement interpellé par son vénérable major , qui continue de le traiter avec une sévérité paternelle ;

— Pardon , excuse, répond le gabier , mais il n’y a pas plus d’une demi-heure que c’est fait. Je me suis dit comme ça : C’est pas la peine de déranger le major ; voici la visite qui vient.

• — Que ça l’arrive une autre fois, je te mettrai au régime du Parisien, enlends-tu?

— Une autre fois , major , je m’aplatirais la tête , que j’irais de suite chez vous.

' — C’esI bien... Exemption de tout service, ration complète , hamac au poste des blessés jour et nuit , pansements matin et soir.

Lei doeteuF continue sa visite , renvoie les uns . désigne les autres pour aller à l’hêpital de la marine à terre , • et se contente de mettre sur la liste des

•L’AtAT-MAJOR »0l

malades du bord ceux qu’oa 'peut y traiter iepius facilement. ' '

Kermorvan est ensuite pansé sous ses yeux par M. Daniel , le second chirurgien. Le docteur donne ses ordres pour le service de santé, résume les prescriptions de la matinée , et s'adresse enfin au premier infirmier .

— Savez-vous s’il n’y a point à bord de malade qui ne se soit pas présenté ?

— Je ne suis sûr de rien , mon major ; m’est avis seulement que Requin^ le chef de beaupré , est aux trois quarts fichu , sauf votre respect. C’est les anciens, Kerj^ , Irigoyen et les autres de son plat, qui l’ont dit. Sans compter qu’hier soir, comme il toussait, maître Michel a pas^ par li, qui lui a dit : «Tu es malade , Requin , va voir le major, eu si tu n’y vas pas , je te dénonce. » Mais Requin répondait:

< Il n’y a pas de soin , maître , je m’y connais, dans trois ou quatre jours, ça sera passé. »

— Allez me chercher Requin.

Cinq ou six minutes s’écoulent , et l’infirmier reparaitsuivi d’un vieux matelot aux formes athlétiques, courbé sur lui-mérae , et d’un aspect peu prévenant.

— Qu’est-ce qu'il y a , major, pour votre service?

— Tu es malade.

— Non , major.

— Tu es malade, te dis-je. Je ne le vois pas, peut-être? Crois-tu donc qu’on me flibuste?

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— Je ne dis pas, major; mais ce n’est rien.

— C’est beaucoup , au contraire. Ton pouls.

— Voici.

Les lèvres de Requin sont violettes; ses joues, ordinairement pâles, sont couvertes d’un cercle rouge ; le front est brûlant , les yeux animés , la respiration courte ; pendant les secousses d’une toux sèche et saccadée, on le voit porter involontairement la main sur un point de la poitrine.

— Retranchement de tous vivres , et billet d’hôpital , illico. . , .

— Mais , major, je ne veux pas , moi 1 je fais mon service comme le premier venu. Ce n’est pas la seseconde , ni la quatrième fois non plus que je suis de même. — ça passe tout seul.

— Tu iras à l’hôpital , répond sèchement le docteur.

— Je ne suis pourtant pas un fainéant, moi!.. L’hôpital , ça m’embête L. .

— Silence ! vieux grognon!-.. Ces gens-là se tuent par imprudence, poursuit le docteur en s'adressant à ses aides. Voici , Messieurs, un cas des plus graves: Catarrhe pulmonaire chronique, pendant lequel vient de se déclarer une pleuro-pneumonie des plus intenses. Les symptômes donnent lieu de tout craindre. M. Âstolphe, vous accompagnerez cet homme à terre, .et vous recommanderez au chirurgien de garde de lui porter secours le plus promptement possible.

Digrtrf

L’ÉTAT-MA/OR

— Paraîtrait que je suis malade , quoique ça murmure Requin en se retirant, puisque le premier major l’a dit. Il s\ entend, c’est sa partie..., et il parle bien... c’est sûr!

Âu début d’une campagne , te chirurgien -major prononce en dernier ressort sur les doubles rations à accorder aux faméliques., et fait donuer du pain au lieu de biscuit à ceux des matelots, dont la dentition est reconnue mauvaise, l/arobilion de plus d’un grognard est de cumuler ces deux vices de constitution. Sur le gaillard-d’avant , on estime heureux lr.s affamés aux dents branlantes qui ont droit à la double ration de pain.

Tout vieux docteur, du reste , est fort indulgent pour les marins atteints de boulimie. Il pense que l’État et les matelots gagneraient à ce que le pain ou le biscuit fussent donnés à discrétion ; et son opinion se trouve conbrmée par plusieurs expériences. En général, à bord de nos vaisseaux , le chirurgienmajor professe des principes analogues sur toutes les questions qui touchent au bien-être de l’équipage. Les matelots le savent, aussi ne partagent-ils pas les ridicules préjugés des soldats à l’égard des carabins. Le chirurgien-major est généralement aimé' et vénéré à bord des vaisseaux , comme il doit l’être aussi à l’armée en cours de campagne. ' '

Mais on sait que dans les garnisons , les chambrées pensent tout autrement: le carabin est un sujet de

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terreur pour les vieux troupiers. Us racontent aux conscrits avec l’accent d'une croyance parfaite que, pendant les nuits sombres , les étudiants eft médecine ont la mauvaise habitude d’escamoter les factionnaires , de les écorcher vifs et de chercher sur les chairs palpitantes les secrets de leur art. Tout déserteur passe pour être devenu, victime des inoffensifs élèves , qui certainement cherchent aventure partout ailleurs que dans les guérites. L’étudiant est un vampire , le fait est avéré dans les casernes ; qu’il se jésigne donc à cette réputation épouvantable.

Le matelot n’a pas besoin de semblables raisons pour s’expliquer la disparition d'un camarade; d’abord la mer peut l'avoir englouti , il s’est noyé en se baignant, il a chaviré dans un canot, ensuite il peut avoir pris le large à bord de quelque navire étranger : la désertion est une pensée familière au marin ; naguère encore , il n’était pas de bon matelot qui n’eut déserté une fois ou deux dans sa vie; enfin, s’il faut chercher l’auteur d’un assassinat , les forçats seront les premiers à qui l’on imputera le crime. Il s’ensuit que le carabin maritime est à l’abri des horribles suppositions dont sén confrère de l’armée est Tobjet parmi les soldats.

/ Plus tard , quand l’étudiant abandonne les hôpitaux pour s’embarquer en qualité d’aide-chirurgien , le matelot ne Ÿoit en lui qu’un jeune collègue des aspirants, comme eux rieur, causeur, bon enfant,

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L’ÉTAT-MAJOR

ne punissant jamais , attendu la nature de son service , et ne refusant pas un morceau de réglisse pour une contusion au genou, moyen infaillible d'être populaire sur le gaillard-d’avant , où la réglisse est la panacée universelle.

Si l’aide-chirurgien n’est pas mal vu , le major ou docteur est bien plus estimé encore, pourvu qu’il remplisse ses fonctions en conscience. Placé en dehors de la discipline et de la comptabilité, il peut beaucoup pour le bien et ne se trouve jamais accusé de faire le mal. On ne se plaint pas de sa sévérité, on ne lui en veut point de ses prescriptions , surtout quand il respecte la ration de vin. C’est à lui qu’on s’adresse pour obtenir mille petites douceurs qu’il réclame au nom de l’humanité dont H est le représentant réglementaire.

Le docteur, à bord , est ordinairement l’homme le plus instruit , même en dehors de sa spécialité ; c’est une conséquence rigoureuse de la continuité de ses travaux. Mais son contact perpétuel avec les officiers l’empêche de donner dans les travers du pédantisme. A peine la visite est-elle achevée qu’il vient s’asseoir à leur table; eh bien, pendant le déjeuner, il ne s’agit jamais de malades , ni de médecine. L’on cause théâtre, car hier soir une pièce nouvelle a attiré au spectacle ceux des ofhciers qui n’étaient point de service ; le chirurgien-major prend la parole avec une douce gaîté , avec un esprit de bon -ton. En ma-

LKS MARINS.

lières'politiques et littéraires, on le consulte .volontiers, et son avis est goûté même sur les choses de la mer, car c’est un vieux navigateur qui a beaucoup ^u et beaucoup retenu.

Ses commensaux font surtout grand cas de ses connaissances gastronomiques, — véritable grâce , — aussi l’ont-ils élu d’emblée leur chef de gamelle. Comme tel, malgré la conversation qui devient fort animée, il n’oublie pas qu’il y a sur le pont un lieutenant et un enseigne de quart , il a fait mettre à pt rt le déjeûner de ces messieurs qui vont être remplacés par deux de leurs collègues , et qui se hâteront de prendre leur repas avant l'inspection.

Tant que le navire se trouve sur une rade de France, le chirurgien-major n’a guère d’autre service que la visite du matin et le rapport qu’il en fait au capitaine. 11 descend à terre après déjeuner, va voir à rhôpital les hommes de son bâtiment , et ne reparaît plus que le lendemain ; — mais les aides-chirurgiens alternent entr’eux pour rester sur le navire.

Toutefois , un des chirurgiens-majors des bâtiments au mouillage passe à tour de rôle la journée à son bord. Un pavillon particulier hissé en tète du mât de misaine, est la marque distinctive qui fait reconnaître le vaisseau dont le docteur est de garde. On sait doncloujoursâ qui s’adresser s’il survient quelque accident sérieux : un signal de la tactique appelle immédiatement le chirurgien-major de servicé.

L’ÉTAT-MAJOR

Enfin le navire prend la mer ; le poste des blesses reçoit dès lors le nom d'hôpital , et le porte jusqu’au retour en France. C’estlà désormais que seronttraités et soignés les malades, les uns dans leurs hamacs , les autres dans des lits en fer cramponnés au plancher.

Les fonctions du docteur, se trouvant uniquement subordonnées à l'état sanitaire des hôtes du bord , se réduisent souvent aux plus simples prescriptions et à l’inspection hebdomadaire des hommes dont il faut examiner attentivement les bras, les jambes et les mâchoires , pour découvrir les maladies cutanées ou scorbutiques; parfois elles acquièrent une impôt tance terrible.

Lorsqu’une épidémie décime l’équipage , lorsque la fièvre jaune , la peste ou le choléra exercent leurs ravages à bord , le zèle des officiers de santé se déploie sans restriction . et l’on a toujours eu , dans ces circonstances, de beaux exemples de leur dévouement.

Leurs paroles raffermissent les courages chancelants; ils n'ont plus seulement affaire aux malades, mais à tous ; ils savent adresser à chacun des matelots (juelques mots de consolation dans leur idiome particulier, ils vont eux-mêmes donner aux bien por tants des nouvelles de leurs camarades , s'efforcent de tromper sur la réalité du danger cette masse crédule, vont au-devant des craintes chimériques, et s’occupent autant de l’hygiène dos uns que de la gnérison des autres.

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Leur devoir, du reste , est de défendre constamment à bord la cause de l’humanité , de surveiller la nature des aliments de toute espèce , de réclamer contre les fatigues excessives , de soustraire les hommes punis à des peines trop sévères ou brutales, et de s’opposer énergiquement à tout abus de pouvoir nuisible aux habitants du navire. Tel est le cas où leur opposition a cette puissance énorme que noos avons laissé entrevoir. Combien de simples matelots, de maîtres et d'ofiiciers de marine même, ont dû la conservation de la santé, et peut être de la vie, à l’intervenliou hardie du docteur !

J’ai raconté ailleurs (') une anecdote caractéristique (]ue je ne craindrai point de répéter ici, tant elle s’y trouve à sa place : . .

Pendant le cours de sa belle campagne dans les mers de la Chine et du Japon , et en Nouvelle-Calédonie, plusieurs épidémies s’étaient successivement déclarées à bord de la Constantine , commandée par M. Tardy de Montravel , alors capitaine de vaisseau. Dans ces douloureuses conjonctures, le chirurgienmajor, M. Lallemand , déploya des talents et un zèle infatigable dont l'équipage conservait la plus vive gratitude. Rien n'annonçait pourtant qu’elle dût se traduire autrement qu’en paroles, quand , vers lemilieu de la traversée de retour, le commandant est informé

(l) Les Enfants de la mer, 1 vol. in->8.

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qu’une liste de souscription circule parmi les matelots ; «A Rochefort, avant de se .séparer, ils veulent se donner une mémorable fête d’adieux, repas monstre suivi de danses et de plaisirs bruyants. »

Ce^ projet n’ayant rien de blâmable en soi , la liste continue à circuler sans opposition ; elle se couvre de signatures et de croix; chacun s'est largement exécuté. — « Quel festin ! quel tremblement ! quelle noce ! De Marennes à La Rochelle , on parlera du grand gala de la Constantine ! # Plus on approche de France, plus on se réjouit à la pensée de celle frairic giganlesque. EnGn, la corvelle cnlre au porl ; elle désarme ; l’équipage est licencié ; le grand jour est venu. Eh bien! une députation de dix matelots d'élite se rend chez M. Lallemand et lui remet, au nom de tout l’équipage , une épée d'honneur qu'on a> fait venir de Paris pendant le désarmement.'

Telle était la grande fête d’adieux que se donnait l’équipage de la Constantine.

A l’insu du commandant, des officiers et même des maîtres , à bord d’un navire ou régnait la plus parfaite discipline, le secret commun à tous avait pu être gardé pendant plusieurs semaines sans que rien transpirât. — Si le trait fait le plus grand honneur au loyal chiiâirgien major, n’est-il pas en quelque sorte plus honorable pour les excellents matelots qui en ont conçu le dessein et l’ont rhené à bonne fin avec un mystère si charmant.

Ïio LES MARINS

Protecteur des autres , le chirurgien ne peut pas toujours se mettre personnellement à l’abri de l'arbitraire; cependant il est rare que son caractère ne le préserve pas des tyrannies intestines. On vient lui faire les doléances de l'équipage, on a l’air d’implorer son appui ; il est le conGdent et le conseil des matelots. Mais souvent aussi c’est lui qui prend l'initiative: quand le spleen règne sur le gaillard-d’avant, il requiert l'autorité de pousser aux jeux , aux danses, aux divertissements nécessaires pour la santé des marins. .4insi toujours étranger aux maux qui pèsent sur eux, toujours disposé à leur porter son secours, le docteur doit être aimé et le plus fréquemment il l’est en effet.

Malgré la beauté de leur mission à bord , malgré les avantages de leur position, les chirurgiens ne ’ professent jamais un goût prononcé pour la mer. Il leur importe trop d’être à terre pour suivre les cours ^ de l’école , pour s’instruire sur une plus vaste échelle, pour guetter les concours dont dépend leur avancement. Cependant , ils doivent à la navigation même une certaine partie de leur mérite. Ils ont pu voir sur les lieux, mieux que dans les livres , une foule de maladies dignes d'être approfondies; ils ont pu juger par eux-mêmes de l'inQuence des divers climats et s’enrichir du résultat de leurs propres observations ; enfin , jetés seuls à l’extrémité du monde, loin des foyers de science, loin des hôpitaux roilitaire.s ef

L’ETAT-MAJOR

maritimes, sans ressources , sans secours extérieurs, ils ont été contraints maintes fois de suppléer par eux-mêmes à l'absence des médicaments nécessaires, à l'impossibilité de faire suivre à leurs malades le régime ou le traitement voulus , et ils sont ainsi forcément sortis de l'ornière fatale de la routine.

Ce qui les distingue cminemmentde leurs collègues de l’armée , c’est qu’ils n’ont pas eu seulement à soigner des hommes bien constitués, de l’âge dé vingt à trente ans , comme nos soldats ; ils se sont fréquemment trouvés au milieu de populations misérables , affaiblies par les privations et minées par de longues souffrances. Au Brésil , au Chili , au Pérou, en Grèce, et surtout aux Antilles, les chirurgiens de nos stations rendent chaque jour des services justement appréciés.

Dès que la générale se fait entendre, le docteur, aidé de ses seconds et de ses infirmiers , dispose son champ de bataille: des lits en fer, des cadres, une table à opérations; il prépare ses instruments, et attend avec douleur l’instant où il sera forcé de s’en servir.

On vend dans les ports un petit opuscule didactique en vers alexandrins , intitulé : Le Nouveau Tableau de la mer, pâle copie d’un autre Tableau de la mer par un canonnier de marine, dont nous n’avons longtemps connu que de rares fragments. Ils ne piquèrent

pas moins notre curiosité que l’histoire intenninée du notaire dans le Voyage sentimental ; aujourd’hui nous savons à quoi nous en tenir sur l’un et l’autre de ces tableaux dont nous n’avons pas craint d’usurper le titre. — Ces géorgiques navales, rimées à peu près dans les règles, se trouvent sous la date de 1734, dans le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne, publié à Montréal en 1848. L’auteur en serait un sieur Jean Taché , né à Toulouse , qui s’établit à Québec en 1739. — Une citation de son ouvrage nous suffira ici pour faire voir quelle impression produit sur les matelots l’installation de l’ambulance.

Dedans la cale à l'eau , déjà pour les blessés ,

L’on voit les échafauds et les cadres dressés.

Prêt à couper, trancher, mettre l’art en pratique ,

Le chirurgien-major ouvre ici sa boutique ;

Du coffre il met au jour les tristes instruments ;

11 étale à vos yeux les cruels ferrements ,

La scie et le trépan , les lancettes piquantes ,

Les cétons enflammés , les sondes pénétrantes ,

Les bistouris tranchants , les rasoirs , les ciseaax , Emplâtres astringents , bandes et plumasseaux.

Peut-on accumuler avec une emphase plus détestable des termes qui effrayent le malheureux marin? Il n’est pas douteux, cependant, que ces vers , tout ampoulés qu’ils sont , rendent parfaitement ce qu’éprouve l’équipage en voyant le chirurgien tirer ses redoutables outils de son coffre, les essuyer et les poser avec symétrie sur la table à opérations.

L’ÉTAT-MAJOR

au .

Les blessés glissent jusque dans sa terrible ambulance sur un plan incliné , ou bien ils y sont amenés à l’aide d’un fauteuil suspendu. Tandis qu’un nuage de fumée remplit l’air et obscurcit la lumière, tandis que le canon gronde, que le navire frémit, que les tambours, les sifflets et le porte-voix de combat mêlent leurs clameurs aux détonations de l’artillerie, que les mâts et les plats-bords volent en éclats de toutes parts , — le docteur reçoit les victimes et les panse chacune à son tour, sans distinction de rang ni de grade, sans passe droit en faveur d'un ami ; devant lui , le matelot et l’ofBcier sont égaux ; le plus grièvement blessé obtient senl le privilège d’être secouru le premier. Il n’est qu’un homme à bord pour qui le docteur puisse se départir de sa loi sacrée, c’est le commandant, le commandant sur qui repose le succès de l'action.

Sous le feu de l’ennemi , l’habileté et le sang-froid des chirurgiens ne se font pas remarquer d’une manière moins brillante que lors des épidémies ; et l’on cite dans la marine une foule de traits qui leur font également honneur. Nous n’en rappellerons qu'un.

C’était vers la fin de l’Empire , après nos grands désastres maritimes, à cette époque néfaste où nos vaisseaux ne luttaient plus qu’en détail et succombaient écrasés par le nombre , malgré leurs efforts désespérés.

L’un d’eux , criblé de boulets , faisant eau de

toutes parts , se trouvait réduit à la dernière extrémité ; la cale était pleine d’eau depuis longtemps ; les blessés, transportés dans la chaloupe , abandonnaient le navire qui allait couler.

On avait formellement commandé de quitter les postes de combat et de descendre dans les canots ; les tambours battaient la retraite, l’équipage se sauvait ; le capitaine se retira enfin , croyant bien sortir le dernier, puis toutes les embarcations débordèrent.

Dans l’entrepont cependant se trouvaient encore deux hommes , dont l’un venait de perdre la jambe ; ils avaient tout entendu et voici ce qu’ils disaient ;

— Major, je suis cuit, larguez-moi et sauvez-vous, les canots poussent. — Tais-toi, mon garçon , j’ai fini. — Major, vous avez de l’eau jusqu'à mi-jambe; à quoi ça vous sert de vous entêter à rester ici ?

Mais le docteur achevait de lier la dernière artère, de ramener et de réunir la peau sur les chairs , et de placer sur le moignon de l’amputé un tampon de linge et d’eloupe.

— Major, entendez-vous, nous sommes coincés-, l'eau gagne par les dallots de la batterie basse; larguez-moi et filez, au nom de Dieu , mon bon major.

— Tu es sauvé ! s’écria l’héroïque chirurgien en souriant , partons !

Il prit le blessé , l’amarra fortement à son propre corps , monta , et vit que , quelques secondes plus ^rd , la mer allait entrer par les sabords.

L’ÉTAT-MAJOR.'

— Bfajor, vous ne vous sauverez pas, si vous me gardez ; démarrez-moi , ou vous n’êtes pas .capable de vous déhaler du remous.

Le docteur ne tint aucun compte de cette observation , courut vers une des larges ouvertures faites par les projectiles ennemis , et se jeta à la nage. Puis le vaisseau s’engloutit avec un horrible fracas...

. Le dévouement du noble chirurgien ne devait pas rester ignoré; le tourbillon lâcha sa proie; ces deux hommes liés ensemble furent recueillis par les embarcations anglaises.

Dans le cours de ce paragraphe, nous avons plusieurs fois nommé les seconds chirurgiens , jeunes gens qui sont les aides du chirurgien-major. On ne doit s’attendre à trouver chez eux ni l'instruction solide ni les belles qualités de leur chef direct ; ils débutent et sont à celui-ci comme l’étudiant en médecine au praticien consomme. Leur noviciat est souvent désor.. donné, parfois ridicule; ils prennent part à toutes' les folies des aspirants ; ils naviguent avec insouciance , et vogue la galère ! — ou bien, ils .se bercent d’étranges illusions dont feront bientôt ju?tice les quolibets de leurs camarades à aiguillette dorée. Bon gré, malgré, il faut qu’ils comprennent combien est minime la place qu’ils occupent dans la hiérarchie du bord.

Toutefois , sur les grands navires , le premier des

aides-chirurgiens est déjà un personnage; — s’il loge dans \(t poste, il s’assied à la table du carré, il occupe un mezzo termine entre les officiers et les aspirants , et a part entière aux prérogatives de l’état-major.

Après les éloges que nous avons donnés au chirurgien de marine, ajoutons librement que les ordonnances ont mesuré le talent du docteur au nombre des canons et des tonneaux de son bord. Aussi le type que nous nous sommes complu à représenter est-il loin d’être exact sur les bâtiments de force inférieure.

Nous avons toujours trouvé admirable qu’il suffit de ne savoir que le tiers ou la moitié de ce qui est reconnu nécessaire au chirurgien d’un vaisseau, pour avoir le droit de médicamenter et de panser des hommes de gabares , de brigs ou de goélettes ! Ceci nous rappelle une remarque du même genre relative aux bouées de sauvetage [sortes de planches de liège garnies de nœuds , qu’on s’empresse de jeter aux hommes tombés à la mer); elles sont aussi proportionnées aux dimensions des bâtiments , comme si les équipages des vaisseaux étaient composés de géants et ceux des goélettes de nains I Ou les unes sont trop grandes , ou les autres sont trop petites ;

Du reste, nous ne croyons pas qu’une bouée de sauvetage puisse jamais être trop grande.

S’il n’y avait pas eu d’aumônier à bord du vaisseau le Bayard , jamais la veuve Limoux n'aurait permis à son petit Joseph d’y embarquer comme mousse. L’enfant ne demandait qu’à courir les grandes aventures. Fils d'un brave second-maître mort à la mer, il avait des droits à devenir pupille de la marine. Les diflicultés que rencontrent la plupart des jeunes débutants étaient ainsi aplanies pour lui, et, en outre , il était spécialement protégé par le commissaire des classes , excellent homme , qui , devant la vie à un acte de dévouement de maître Limoux , voulait, par reconnaissance, assurer l’avenir de son petit garçon. La mère résistait :

— Dans ce métier là, on devient payen, disaitelle. Mon mari , devant Dieu soit son âme ! ne savait plus un pauvre mot de religion, et jurait si je lui par-

is

]ais de venir à l’église. Il avait oublié jusqu’à son signe de la croix. Je ne veux pas que Joseph tourne de môme.

— Ma chère bonne femnae, répondit l'administrateur, vous exagérez le mal. Votre mari, au fond du cœur, avait d’excellents sentiments , il était honnête, charitable ,- dévoué , j’en sais quelque chose ; il aura trouvé grâce devant notre juge suprême.

— Je l’espère bien , monsieur le commissaire . Un mouvement de vrai repentir, après une vie comme celle de mon pauvre défunt , peut ouvrir la porte du paradis. Oui, oui , je me répète cela chaque jour, tout en priant pour le repos de son âme ; ça me console. Mais mon fils est mon fils , j’aime mieux qu’il demeure à terre , suive les offices et le catéchisme , devienne bon chrétien et ne reste pas dans l’ignorance de sa religion.

Le commissaire était à bout d’arguments et de bonne volonté, quand le décret du 15 août 1851 rétablit effectivement les aumôniers à bord des navires de la flotte ; et le Bayard entra en armement.

Peu de jours après les scrupules maternels de la veuve Limoux étaient vaincus. Joseph comparais- . sait devant l’aumônier du vaisseau , vénérable ecclésiastique pénétré de l’importance de ses devoirs ; l’enfant interrogé sur la religion répondait avec une candeur, intelligente, était nommé d’avance enfant de chœur, et , enfin , avec la permission de sa mère ,

L’AUMONIER. 219

inscrit en qualité de monsse , sur le rôle d’équipage du Bayard.

— Du moment que les mâts du navire sont le clocher de sa paroisse, je n’ai plu.s qu'à vous remercier,/ messieurs^ dit la pauvre veuve enchantée de pouvoir concilier ses vœux de chrétienne avec la vocation de son jeune gars dont l’histoire, à partir de là, fut celle de tous les mousses passés, présents et à venir.

Joseph Limoux fut successivement novice, matelot de troisième, de deuxième et de première classe. Il, est aujourd’hui second maître de canonnage et ne manquera pas de devenir premier maître si Dieu lui prête vie. Sa vieille mère qui a le bonheur de le voir plein de foi et de zèle, bénit chaque jour le décret qui a rendu les aumôniers aux vaisseaux de l’Ètat. Nul n’est meilleur marin , canonnier et second ' maître, que Joseph Limoux dont la conduite est exempte de tous les écarts auxquels sont si fréquemment sujets les autres, marins. Ses chefs le citent comme un modèle ; •

— Dam ! répondent les autres comme pour s’ex- . cuser, il est dévot lui !

— Soyez-le donc aussi , las de sacripans , et tout . ira mieux ! répliqua un jour le capitaine Thymon , furieux de voir un quart de ses gens revenir de terre ivres , avec les vêtements en, désordre , les yeux po- ■ chés, la figure en sang, hurlant des chansons grossières et troublant le repos du navire , où il y eut à

MO

peine assez de baillons et de barres de justice pour réduire les turbulents à la tranquillité.

On sait que les barres de justice sont de forts barreaux pourvus de bagues, dans lesquelles passent les pieds des hommes'condamnés à la peine des fers qui remplace, pour les marins , la salle de police ou la prison .Les matelots leur donnent plaisamment lesnoms de broches , de blocs et de bas de soie. Les gens ainsi embrochés par un pied , par les deux , ou même par les deux pieds en cro^ix , suivant la gravité de leur faute , sont étendus à plat pont, la tête appuyée sur les parcs à boulet, qui, à l’intérieur, font, à tous les étages , le tour presqu’entier du navire. Souvent, cinq ou six coupables sont cadenassés au même bloc, et, dans la plus incommode des attitudes, peuvent réfléchir sur les désagréments de la situation. Le défaut d’espace, même à bord des plus grands vaisseaux , ne permet point d’établir des prisons convenables. Les cachots y sont tellement étroits que la privation d’air en fait de dangereux séjours de torture : On n’y met guère que les criminels. Les Larres de justice sont, au contraire, installées entre les canons en lieux parfaitement aérés par les sabords, et si les bas de soie sont gênants, du moins , ils n’empêchént pas de respirer à pleins poumons.

Le régime pénal de nos vaisseaux s’est fort adouci depuis 1848. Les châtiments corporels , la bouline ou flagellation par deux rangées d’hommes , la cale ou

L’AUMONIER

Ml

immersion réitérée du bout de la grand’ vergue , les coups de corde donnés sur le dos par un seul sousofficier, ont été radicalement abolis. Le code disciplinaire s’est désarmé de ses plus grandes rigueurs, et , peu de temps après , l'on a vu les ^ordonnances rétablir le pouvoir spirituel qui, par de sages enseignements, doit contribuer, mieux que la violence , au maintien de l’obéissance et du bon ordre.

Le rôh; de l’aumônier est essentiellement un rôle de paix. 11 ne commande pas, il conseille, il prêche, il persuade. Souvent il désarme la colère des chefs , toujours il raffermit la patience des subalternes , il représente la clémence divine et, par ses prières , il appelle sur le vaisseau les bénédictions du ciel.

Il est naturellement chargé de l’instruction religieuse de l’équipage. Les mousses sont tenus d’assister au catéchisme, et, d’après l’article 841 du règlement , toutes les facilités que comportent le service sont données aux hommes qui suivent les conférences.

Les anciennes ordonnances de la marine étaient d’une extrême sévérité pour tout ce qui concerne le culte et les devoirs de la religion. Le père Georges Fournier qui fut aumônier de l’archevêque de Bordeaux, Escoubleau de Sourdis, lieutenant-général des armées navales , a écrit , sous le titre A' Hydrographie, un volumineux in-folio, où il traite à fond de toutes les connaissances nautiques de son temps. Arcbitecture navale , description des ports et arse-

naux , personnel , matériel , armement , histoire depuis les temps les pins reculés jusqu’au règne de Louis XIll, droit maritime, principes de l'art de naviguer, astronomie, cartes marines, physique et météorologie, statique, dynamique, manoeuvre, il n’a rien omis dans ce précieux ouvrage qui se termine par un' livre entier, intitulé : De la dévotion des gens de mer. Encore , dans les entretiens qui précèdent ce dernier livre, a-t-il consacré plusieurs importants chapitres à des questions pour ainsi dire théologiques. ,

' Il s’y demande, par exemple, s’il est loisible de célébrer la sainte messe sur mer, " — et par les plus 'doctes motifs se répond affifmativement.

Dans les parages où l’on est exposé à des bourrasques soudaines, a un prêtre bien avisé, dit-il, doit prendre langue du pilote, lequel, sans doute, lui peut donner toute assurance de l’état du temps nécessaire pour faire ce saincl sacrifice.

a Je ne l’y ai jamais dite que de temps fort assuré, poursuit le pieux hydrographe , aussi , la célébrant, je n’ai eu la moindre appréhension d’aucun péril , et la dernière fois que je la célébrai sur mer ce fut dans un grand vais.seau où Mgr. l'archevêque de Bor- 'deaux l'avait célébrée ce même jour,' et quatre ou cinq prêtres la célébrèrent encore après moi sans apparence d’aucun inconvénient.

a Si le temps est beau , et qu’il n’y ait point de

Digilizea Dy Gqcj^Ie

■ . L’AUMONIBR. ' . M3

vent , l’ordinaire est de dresser l’autel sur la devanture de la dunette ;' afin que tout l’équipage y puisse as- '’sister, et pour lors encore , afin de remédier à toute incommodité dè l’air qui pourrait survenir, on tend '"un voile dessus l’autel, et de part et d’autre , en sorte que les cierges même ne s’éteignent pas. Que si l’air n’est serein , on la célèbre dans la chambre du capitaine que l’on orne du mieux qu’on peut, et on y communie ceux qui le désirent , et à tels jours on chante vêpres, et on entretient l’équipage en' dévotion par prédications, catéchismes ou lectures spirituelles ; surtout on a égard et on porte respect au lieu où ce jour on a célébré. »

A l'édification des gens de mer, le P. Fonrnier leur enseigne que Notre-Seigneur Jésus-Christ a pour eux de très-fortes et particulières inclinations , et en donne pour preuves qu’il choisit la plupart de ses apôtres parmi leurs pareils, modestes pêcheurs du lac de Tibériade, a Nous ne lisons pas, dit-il encore, que Jésus-Christ ait pris de repos sur terre , quoique ferme et immobile , mais bien dans une barque , et le plaisir qu’il prenait dans l’entretien des pauvres matelots, lui faisait trouver du repos, même au plus fort des tempêtes. » — Le bon aumônier s’attache à démontrer que , sur mer, on peut acquérir une trèshaute perfection , et se fait un argument des dangers auxquels on y est exposé. Les combats , les tourmentes, les naufrages sont autant d’épreuves salu- ,

laires : « — Sur mer se font les meilleurs actes de contrition. On s’y réconcilie plus sincèrement avec ses ennemis. Dieu y inspire de plus fortes pensées, La mort de ceux que nous voyons emportés d’un coup de mer devant nos yeux nous prêche plus effiça-' cernent; tout crie que nous soyons gens de bien. »

De ces tableaux multipliés avec une onction persuasive, le P. Georges Fournier conclut qu’il est probable que de pareil nombre de chrétiens catholiques qui meurent sur mer et sur terre , il y en a sur mer un plus grand nombre de sauvés.

Les rigueurs de la discipline navale de son temps lui fournissent l’occasion de louer le bel ordre et l’excellente police qu’on garde sur iner,

<i Chacun y pratique le dû de sa charge , sans que personne soit toléré , s’il s’ingère d’entreprendre sur celle de son compagnon. Aucun ne quitte sa garde sans en être relevé. On vit sobrement quoique de choses grossières. Le travail, le repos et le repas .sont réglés; j’heure des prières est arrêtée qui se font toujours le malin avant que déjeuner, et le soir avant .«ouper. Par les ordres de France, d’Espagne , d’Angleterre et de Hollande , qui jure Dieu doit être attaché au mât et être battu du cartier ou payer amende pécuniaire. Si quelqu’un emporté de colère frappe du poing ou d’une corde, il est calé trois fois et battu de l'escouade. S’il tire le couteau, bien qu’il n’en frappe point , il est percé avec le couteau à tra-

L’AÜMONIER. 225

vers de la main contre le mât. Celui qui tue quelqu’un est attaché au dos du mort, et tous deux jetés en mer. Si quelqu’un menace ou fait tort au capitaine ou officiers, perd la vie. »

a J’ai toujours remarqué , dit au même sujet le vieil aumônier naval , que dans les villes maritimes catholiques où j’ai été, d’ordinaire, lorsque quelqu’un entreprend un voyage de long cours , avant que de s'embarquer, il met bon ordre à sa conscience. Voire plusieurs font des confessions générales , si leur confesseur le jugeà propos , mettent leurs affaires domestiques en bon état , se réconcilient s’ils ont eu quelques inimitiés , prennent congé de leurs amis et créanciers, et laissent de l’argent à leur famille pour vivre et s’entretenir durant leur absence. »

Le livre De la dévotion des gens de mer est dans . son entier l’un des plus précieux documents qu’on, puisse trouver sur les us et coutumes d’une époque où la foi était vive, la religion honorée et les exemples, pieux prodigués aux navigateurs.

Par opposition aux rudes pénalités dont il a parlé . précédemment , l'auteur de \ Hydrographie dit avec sagesse que : « La force étant un très-dangereux . expédient sur mer, le meilleur et le plus efficace moyen de maintenir les gens de mer en leur devoir est la crainte de Dieu. » L’autorité n’a rien à redouter de gens dont l'obéissance est le résultat de leur conscience religieuse. Partant de là, le vénérable

aumônier dicte aux chefs la conduite édifiante qu’ii leur convient de tenir. Puis, toujours encourageant pour les marins , il leur cilc'avec entraînement les traits les plus propres à toucher leurs cœurs.

.. L’ordonnance de Lows XIV veut que :

« Tous blasphémateurs soient mis aux fers, et punis pour la première fois par la privation d’un mois de leur solde ; et, en cas de récidive, mis au conseil de guerre, pour y être condamnés à avoir la langue percée. »

L’article Vil du litre De la police sur les vaisseaux est a'insi formulé :

a Les matelots et soldats qui manqueront d’assister à la messe , prières et catéchisme . sans cause légitime, ou qui y commettront des actions indécentes, seront punis de six coups de corde au cabestan , par le prévôt de l’équipage , et du double en cas de récidive. »

L’ordonnance de 1765 reproduit textuellement ces derniers articles qui étaient fort loin d’être exécutés à la lettre , lorsque la révolution française supprima radicalement l’exercice de tout culte à bord des vaisseaux de l’Etat.

‘ Dès lors, si aucune peine n’atteignit les blasphémateurs et les impies, en revanche, il fallut redoubler de rigueurs pour raffermir la discipline chancelante. Les sévères dispositions décrétées en 1790 et 1791, et le 16 nivôse de l*an II, occasionnèrent plu-

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L’AUMONIER

sieurs révoltes, notamment dans l’escadre de Brest. Ce fut par des proclamations menaçantes , non par de saintes exhortations , que les marins furent appelés à faire leur devoir.

Mais, abord de la Surveillante, avant l’immortel combat du 7 octobre 1779, on avait procédé tout autrement. Le capitaine Ducouëdic de Kergoualer, après avoir adressé quelques mots chaleureux à ses compagnons qui lui répondirent par le cri de^« Vive le roi ! » — laissa la parole à l’aumônier, vieux prêtre breton , qui , parlant aux matelots en leur idiome armoricain, tint un langage élevé, et s’exprima en ministre de la plus pure des religions. II leur dit qu’au ciel , il est une place'réservée à celui qui , mettant son espoir en Dieu , succombe en combattant pour sa patrie et en obéissant à ses chefs. 11 leur recommanda d’être humains après la victoire , recommandation chrétienne qui ne devait pas être oubliée. Il conclut par ces mots : >

O Dieu récompense les braves qui servent leur prince et leur pays avec zèle et courage ; il rejette loin de lui les âmes timides, d L’aumônier descendit alors au poste des blessés , tandis qu’électrisés par ses discours et ceux de leur capitaine, les matelots serraient à bord en jetant des regards belliqueux à la Québec de Georges Farmer.

L'ordonnance de 1827 prévoit l’embarquement d’aumôniers à bord des navires de guerre. Elle ne

fut appliquée que très-rarement. Les dispositions relatives à leurs fonctions sont, du reste , les mêmes qui se trouvent dans toutes les anciennes ordonnances et qu’a nécessairement reproduites le règlement actuel.

Mais l'assimilation de l’aumônier et sa situation bord étaient beaucoup moins convenables qu'elles ne le sont aujourd'hui. Mis au rang des lieutenants de vaisseau (capitaines), il prenait place à la table des officiers; désormais il s'asseoit à celle des officiers supérieurs , c’est-è-dire du commandant ou de l'amiral. Rien de mieux ordonné au double point de vue de la dignité du sacerdoce et des franchises de l’état major, composé en partie de très-jeunes gens dont les propos pouvaient souvent être en désaccord avec le caractère d’un commensal ecclésiastique. .

Au branle-bas du matin , lorsque les matelots rapportent leurs hamacs aux bastingages , longs coffres qui font tout le tour du pont supérieur, — au branlebas du soir, lorsqu’ils viennent les recevoir pour les suspendre dans les entre-ponts, — l’aumônier est présent. Un roulement de tambour commande, le silence et l’immobilité. Le prêtre dit alors la prière qui se compose de l’oraison dominicale et de l’Ave Maria.

. Sur des navires oü il n’y avait point d’aumôniers j'ai vu confier au chef de timonnerie le soin de réciter la prière du matin et du soir. A bord de la frégate

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L’AUMONIER

' l’Astrée montée par le contre-amiral de Moges , o'n suivait ainsi, autant que possible , en 1838 et 1839, l’ordonnance formelle à cet égard.

La présence de l’aumônier rend obligatoire ce qui

était devenu facultatif en son absence , tant il est vrai que les règlements sont élastiques et qu’un capitaine peut impunément les interpréter ou les tronquer à sa guise. Aussi est-ce à fort bon droit que le P. Fournier conseille à quiconque veut s’embarquer, de s’assurer avant tout que le capitaine soit homme de bien.

Comme à bord de la Couronne, que montait l’archevêque de Bordeaux , l’office divin est célébré , suivant la saison et l’état du temps, soit sur le gaillard-d’ arrière, soit dans la batterie haute où l’autel a été installé sous la surveillance de l’aumônier.

Les dimanches et jours de fêtes , aussitôt après l’inspection , la garde en armes commandée par un aspirant, se range à droite et à gauche de l’autel. Le capitaine et les membres de l’état-major occupent des places réservées. Les cérémonies d’usage pour les messes militaires , sont observées comme si l’on était dans une église. — A l’élévation , la garde plie le genou, les tambours battent aux champs. — La musique exécute des symphonies pendant la messe . Durant tonte sa célébration un pavillon dP la tactique, arboré à la place du pavillon national , interdit aux canots d'accoster et le plus grand silence règne dans toutes les parties du vaisseau.

aso • ‘ r LES MARINS. ' '

Sur les sept sacrements , il n’en est guère que trois . que l'aumônier d'un navire soit communément appelé à conlérer : la pénitence, l’eucharistie et l’extrêmeonction.

Lorsque l’aumônier se rend auprès d’jin mourant , il est précédé de deux mousses tenant en main un fanal allumé, et accompagné d’un caporal de garde et de quatre hommes armés. L’un des mousses agite nne sonnette et tout le monde se range avec respect sur le passage du saint viatique.

Lors du décès d’un homme de l’équipage , le bâtiment, étant au mouillage , on dispose le cercueil recouvert d’un pavillon national, dans un canot qui, en signe de deuil , îporte à mi-mât sa flamme et son pavillon. Ce canot mortuaire est remorqué par deux embarcations et suivi par celle où l'aumônier récite les prières des morts.

Les honneurs funèbres varient suivant le rang et le grade du défunt; mais les dispositions précédentes doivent être observées pour quiconque meurt en rade.

A la mer, autant que faire se peut , une chapelle ardente est construite dans la partie-avant d’une des batteries; les compatriotes du mort y sont admis pour le veiller. Enfin , les prières ayant été dites par l’aumônier, un roulement de tambours couverts d’éta- »

mine accompagne le corps jusqu’au moment de l’im-

mersion.

Le baptême est administré , soit accidentellement

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VAUMONIER '

«Il

à un catéchumène, soit à un enfant né à bord. Les voyages de circumnavigation peuvent, jusqu’à un certain point, transformer l’aumônier en missionnaire et le navire en église, où les naturels', convertis au christianisme , seront baptisés en présence'de l’équipage. Ces touchantes cérémonies furent fréquentes aux époques des grandes découvertes dés Espagnols et des Portugais. L’embarquement d’aumôniers permet qu’elles se renouvellent de nos jours.

La célébration d’un mariage à bord n’est pas absolument'sans exemples. L’on a vus des captifs , délivrés d’esclavage et recueillis en mer, y recevoir la bénédiction nuptiale. 'Mais il fallut un concours de circonstances exceptionnelles , au point d’être romanesques. A une époque déjà reculée , lors des guerres permanentes contre les barbaresques , lors des caravanes des chevaliers de Malte et des Croisades, peutêtre de semblables événements furent-ils un peu moins rares. — Alors aussi les pèlerinages étaient fréquents. On voyait des équipages entiers se rendre, pieds nus, aux chapelles consacrées par la vénération des gens de mer, à Notre-Dame de Béthléem, de la Garde ou de Recouvrance , à Sainte - Anne patronne des marins, à Sainte-Barbe, Saint-Edme ou Saint-Nicolas. L’aumônier du bord présidait à ces dévotions et conduisait processionnellement les matelots.

Ce qu’il faut désormais considérer par dessus tout.

282 les' MARINS.

c’est l’mfloence puissante qu’esercera toujours l'aumônier digne de ses hautes fonctions.

Aux heures des grands périls, les devoirs du capitaine sont immenses ; ceux de l’aumônier ne le cèdent point aux siens. Le capitaine commande pendant le combat et en présence du naufrage. L’aumônier alors exhorte et prie. Le premier donnera l’exemple du courage , du sang-froid , de l’abnégation. Le second oubliera qu’il est homme et ne sera que prêtre pour prêcher la confiance en Dieu , soutenir le moral et raviver la foi. Le premier parle en héros, le second parle en père. L’un force ses gqns à mépriser la mort; l’autre leur enseigne à l’accueillir avec l’espérance * sereine d’une vie meilleure , et répandant sur eux ses consolantes bénédictions, il fera succéder à la vertu sto’ique du brave; la triomphante résignation du chrétien.

LA MAISTRANCE.

LES HAItKES.

La maistrance est l’ensemble des sous-officiers ou officiers-mariniers d’un bâtiment de guerre.

L’état-major, proprement dit , se présente avec un caractère d’unité. A l’exception de l’aumônier, des chirurgiens et du commis d’administration, tous ses membres sont des variétés de l’officier de marine', ou parvenu au sommet de l’échelle, comme l’amiral et le commandant , ou occupant une position intermédiaire, comme le second et le chef de quart, ou enfin débutant dans la carrière par les fonctions mixtes de l’aspirant.

La maistrance, au contraire, est toute ^de spécialités ; chacun des individus qui la composent repré-

sente une des professions nombreuses qu’embrasse le métier de la mer.

Citer les noms des maîtres de manœuvre , de timonnerie , de canonnage ou de charpentage , c’est dire implicitement que le navire est un corps flottant et mobile qu’il faut manœuvrer, un bâtiment dont la direction est soumise à là puissance du timon ou barre du gouvernail, une machine de guerre incessamment prête pour le combat, une construction susceptible de dégradations sous l’influence des éléments et de la durée.

Nommer le maître-mécanicien , c’est constater que ' le moteur interne a pris possession du navire , transformé par la science modelne en un mobile que pousse désormais une machine puissante.

Le capitaine d’armes , dont l’appellation est moins claire , personnifie le pouvoir exécutif et la discipline; son vaisseau , à lui , est une agglomération d’hommes qu'il faut réduire à l’obéissance passive.

Sous l’inspection supérieure d’un des chefs de quart, chaque premier-maître g&X chargé d’un détail indépendant ; tout est gréement , cordes , poulies , ancres et apparaux pour celui de manœuvre; canons, poudre, mèche de guerre, capsules, boulets et mitraille pour le canonnier ; boussoles , compas de variation , fanaux dé route et axiomètre pour le chef de timonnerie. Ces départements respectifs ont des limites précises, et, par suite, les maîtres chargés

LA MAISTRANCE.

empruntent à leurs attributions des habitudes et des allures particulières.' Un chef de timonnerie ne ressemble que par l’uniforme à un maître voilier ou calfat.

Le doyen et le bâtonnier de la maistrance est le maître d’équipage ou de manœuvre , le maître en un mot.

Le maître de manœuvre , — le maître canonnier, — le capitaii^ d’armes , instructeur d’infanterie chargé de la police intérieure , — le maître ou chef de timonnerie, chargé des boussoles, du gouvernail, des paratonnerres , de la pavillonnerie, des signaux, du journal du bord , etc. , — et le maître-mécanicien, chargé de la machine à vapeur, — tous cinq susceptibles d’atteindre le grade d’adjudant, auxquels cas ils portent le titre de premiers maîtres, passent hiérarchiquement avant les maîtres de profession.

Ceux-ci sont classés dans l’ordre suivant :

Maître charpentier, — maître voilier, — maître calfat, — maître armurier, — maître forgeron.

Lorsqu’un pilote-côtier est embarqué pour faire campagne , il prend le neuvième rang dans la maistrance,.c'est- à-dire qu’il passe après le maître calfat.

Enfin , sont assimilés aux membres de la maistrance proprement dite:

Le commis aux vivres , fréquemment qualifié ; maître-commis.

Le magasinier, appelé parfois : maître-magasinier.

LE MAÎTRE b’ÉQCIPAGE

Le maître d’équipage est un marin achevé, vieilli sur les ponts , dans les canots et les hunes. Ne lui demandezpaslenombredeses campagnes, il l’ignore;

— « J’en ai bien fait une trentaine, vous dirat-il ; mais il y a vingt ans passés que je ne compte plus ; elles sont enregistrées au bureau des classes, c’est autant qu’il m'en faut. »

Cet homme a constamment navigué , d’abord mousse sur les bâtiments de guerre, et, plus tard, matelot sur ceux de long cours. Unjour, il a été levé par l’inscription maritime pour le service de l’Étal; on l’a décoré du. galon de contre-maître de manœuvre; cet avancement a décidé de son sort. Depuis, il a renoncé à la marine marchande, et passé alternativement d'une corvette sur un brig , du brig sur une frégate , de la frégate sur un vaisseau.

De même que les litres de commandant et dé second ne correspondent pas à des gradesdéterminés, de même celui de maître d’équipage désigne des fonctions qu’un simple second-maître remplit ordinairement à bord des petits navires; à bord des grands , le maître a toujours le grade et les insignes d’adjudant. Mais, quel que soit son rang dans la hiérarchie générale , il est toujours , sur son bâtiment , le premier des gens de l’équipage et a le pas sur tous les autres membres de la maistrance.

Cette position, dont il est fier, le rend un des personnages les plus importants du navire; en sa qualité de marin par. excellence, il a sur les matelots un empire infini. Quand retentit le son bien connu de son sifflet d’argent , ils obéissent avec plus de plaisir ; mais cela n’arrive pas tous les jours.

Le maître a ses subalternes directs , ses seconds , qui se partagent les heures de la journée pour les mouvements ordinaires, il ne commande en personne que si le capitaine est sur le banc de quart; il ne joue son rôle principal que dans les circonstances solennelles , lors de l’appareillage, du mouillage, du branle-bas de combat , ou bien encore dans ces terribles moments où tout le monde est sur le pont, ' quand la tempête est déchaînée, et qu’il s’agit de résister aux éléments par des mesures énergiques.

Sa puissance morale apparaît alors dans tout son éclat; les plus vaillants gabiers ont l’œil fixé sur lui, car c’est de lui qu’ils attendent la faveur d’une mission plus dangerepse , c’est lui qui désigne du geste ceux qui doivent se dévouer et se distinguer. Il faut qu’on aille sur un mât qui craque , sur une vergue dont la chute est imminente ; il faut, de gros temps, armer une chaloupe de gens sûrs , intrépides et capables , de solides au poste , comme on dit devant , de bons hommes, comme on dit derrière; il faut couper un câble ou un mât : — « Maître commande'. » murmurent tout bas les anciens , à qui la discipline actuelle défend ce vieux cri de soumission aveugle.

Autrefois , quand le porte-voix avait ordonné quelque manœuvre , le maître donnait un long coup de sifflet i' attention , et l’équipage entier répondait :

« Commande ! » puis le sifflet parlait , et l’on exécutait. Aujourd'hui, ce répons marin est supprimé , mais le maître le lit dans les yeux; ses séides sont muets, mais ils sont parés. Un mot, un son, un signe , ils partent , ils montent , s’élancent ! Dieu leur soit en aide ! ou ils sont perdus.

D’autres chefs dominent l’équipage par le respect qu’inspire une grande distance , par l’effet seul d’un grade élevé , par une vigilance continuelle , ou même par la terreur; l’autorité du maître est d’une nature meilleure ; la sympathie de ses inférieurs lui est acquise. C’est qu’il est l’os de leurs os , la chair de leur chair , un vieil enfant de la mer comme eux ; comme eux, il a été mousse , matelot et gabier ; il a fait ses preuves , et elles sont connues. Il n’est pas tombé à bord un beau malin , on ne sait d’où , avec un galon sur la manche ou une aiguillette sur l’épaule; s’il est maître aujourd’hui, c’est juste, car il a ralingué dans son temps. Aussi, qu’il soit sévère, exigeant, fantasque, dur, brutal meme, il n’en sera pas moins aimé et vénéré. Écoutez plutôt ce matelot à qui il vient d’asséner îin coup de poing en manière d’avertissement :

. — Si c’était un autre qui m’eût envoyé ce pare à " virer dans la face , je bisquerais, vrai ! mais c’est le

, , LA MAISTRANCE. ‘iSa

' ‘ / .1 • • ^ ./ maître , un fini , qui a bourlingué toute sa vie ; laisse courir! Sais-tu tout de même que, pour un vieux requin, il a encore du nerf, c’est une mailloche, quoi ! qu’il a à bout de bras.

Jetons un coup d’œil dans le lieu qu’habite le maître d’équipage : cabine étroite et triangulaire, située tout-à-fait à l’extrémité avant , dans l’eulreponi et à tribord ; elle est limitée d’un côté par la muraille du navire, «des deux autres , par des cloisons. Un hublot constamment couvert par des lames, si l’on est en mer, n’y répand qu’une lueur douteuse, aussi faut-il allumer de la lumière en plein jour , dès qu’on veut y travailler.

Ce réduit porte le nom formidable de fosse aux lions. D’après les uns, la figure de la guibre, qui n’en est pas éloignée, et représentait autrefois un lion portant les armes de France , serait la cause de cette expression au moins bizarre ; d’autres assurent qu’on la doit à certaines pièces de construction appelées lions, parce qu'elles lient avec le pont les épontiles de la cale ; d’autres prétendent, et nous penchons pour leur avis, que fosse aux lions est une corruption de fosse aux liens , c’est-à-dire aux cordages. Nous pourrions citer encore plusieurs versions tout aussi satisfaisantes. Quoi qu’il en soit , l’usage a baptisé de la sorte le logement du maître de manœuvre. Comme pour en justifier , le maître fait souvent peindre un lion sur le rideau de tuile à voile qui . tendu devant un

tas d’objets de rechange, transforme ainsi le triangle en trapèze. Le lion en peinture est commis à la garde ' d’un amas de pièces de filin , de poulies , de crocs et de palans symétriquement arrangés. Tonte la chambre, d’ailleurs, est décorée d’attributs maritimes; ses cloisons sont tapissées de crochets , d’hameçons , de harpons, de fouines et d’épissoirs artistement disposés en guirlandes , en festons et en soleils. Les plus grossiers matériaux , par les soins du maître, se métamorphosent en ornements, etTon est tout étonné de trouver agréable à l’œil son échafaudage de seaux , de barils d'huile de lin , de caisses de peinture et de pots de suif. Un bureau de sapin , des caissons d’attache et deux pliants , sont les seuls meubles de la fosse aux lions.

C’est là que le maître fait suspendre son cadre chaque soir ; c’est là qu’il se retire le jour pendant ses moments de loisir. Alors , si Téquipage a quelque demande à faire à l’autorité supérieure , deux ou trois gabiers , délégués par leurs camarades , frapperont à la porte du vieux marin et viendront le prier d’être leur interprète.

Le maître est le représentant-né du peuple maritime, son défenseur et son avocat. " ”

— Pardon , excuse , maître Michel , si nous vous dérangeons ; c’est que nous avons un bout de coque à débrouiller là-bas derrière , si c’est un effet de votre bonté.

' LA MAISTRANCE. 241 ^

— Allons ! qu’est-ce que c’est encore? tas de marsouins ! dit d’un ton d’humeur le maître qu’on" vient d’éveiller en sursaut; tu as. toujours quelque^ chose à réclamer , vous autres ! parle un peu , on verra !

L’orateurn’est pas intimidé :

— C’est sa manière à cet homme ! pense-t-il ; il

commence par marronner, et finit par se patiner.

— C’est que, voyez-vous, voici tantôt deux mois qu’on n’a pas distribué. de savon ni de tabac, nous sommes à sec; si vous vouliez en parler au lieutenant.

— Et puis ? C’est tout ! voilà bien la peine de me juguler! Mais je te vois venir , gros fmassierl tu as encore un paquet de salive au bout de* la langue ; tousse , crache ta chique Vct parle.

— Eh bien! là! je dis le fin mot! C’est après demain la Saint-Nicolas, vous savez, notre fête à nous autres gabiers I Faudrait lui en couler un bout de parole en douceur dans le permis de l’oreille , à seule fin , s’il était possible , qu’on allât donner un , coup de seine demain matin , histoire d'avoir du ' poisson frais pour le repas , et aussi la permission de faire un peu la noce. Ce n'est pas tous les jours la Saint-Nicolas à bord delà frégate.

— Bien, les enfants, c’est fait! dit le maître radouci ; j’en parlerai ; file ton nœud et sois content : tu auras du savon , du tabac , et le reste , s’il ne tient ^ qu’à moi.

— Merci ! maître Michel , de la complaisance ; on est fâché de vous avoir réveillé. ,

— Il n’y a pas de quoi! je suis toujours là! nom d'un nom ! et tâchons d'être sages , pas de bêti$es , entends-tu ? ou je ne demande plus rien pour vous.

Les députés se retirent en protestant que la Saint- Nicolas se passera sans scandale ni coups de poings ; maître Michel met sa veste, va trouver le second , et n’a pas de peine à obtenir ce que désire l’équipage.

Le maître de manœuvre jouit du privilège assez rare parmi les chefs du bord , d’être connu par son nom propre. L’on peut ignorer celui du lieutenant , celui même du commandant, mais le sien est dans toutes les bouches. Les maîtres canonniers, charpentiers, voiliers, sont constamment désignés par leurs fonctions i lui, seul de la maistrance , porte un titre qui ne le prive pas de sa personnalité , et sans lequel pourtant son nom ne marche jamais. Du capi- 4aine au dernier mousse tout le monde l’appelle : Maître Michel. Cette simple remarque, à défaut de faits plus positifs, prouverait que le maître est l’homme populaire , et qu’il inspire à la fois affection et respect.

Le maître d’équipage porte une de ces figures ouvertes qui préviennent et attirent : il est encore marin selon les traditions, marin au cuir tanné parle soleil , aux paroles rudes , aux formes brusques et franches. On le reconnaît au premier coup d’œil pour ïepèrt aux maUlots.

LA MAISTRANCE. 248

Le brave bomme est simple dégoûts èt de manières: cependant il fait grand cas de ses talents , et a sa bonne dose d’amour propre. Pourrait-il donc ignorer ce qu’il vaut : il Ta si souvent prouvé aux autres

qu’il a dû se le prouver à lui-même. D'ailleurs , il aime passionnément son métier et s’en fait honneur. Dédaigneux des folies de jeunesse , il est indulgent pour ses subordonnés ; il se souvient de l’époque où il aimait aussi à courir bon-hord une fois le temps. Il recommande néanmoins à ses gabiers , à ses enfants, comme il les appelle, de se ménager, de ne pas manquer à l'appel et de ne pas boire plus de vin qu’ils ne peuvent porter de toile. Il joint du reste l’exemple au prétexté : il est toujours présent partout où il doit se trouver , et on ne l’a jamais vu aviné depuis qu’il occupe le premier rang de la maistrance.

Le maître de manœuvre a encore cela de particulier qu’il n'est oublié d’aucun de céux qui ont navigué avec lui. Bien des années après le débarquement, les hommes du bord se le rappellent avec son costume favori, son chapeau ciré, sa grosse veste et son sifflet suspendu à une longue chaîne d'argent. Après avoir passé sur dix navires différents, la plupart des marins seraient assez embarrassés de citer les noms de leurs anciens chefs ou camarades; mais celui du maître et sa physionomie et ses dictons restent gravés dans toutes les mémoires. Il nous semble encore entendre

maître Michel parlant créole à son couteau et à son ^sifflet toutes les fois qu’il les nettoyait, et un moment ' ^après , baragouinant espagnol pour caresser un chat noir de la cale , qu’il avait pris sous sa protection; ,’puis tout à coup ^interrompant pour adresser quelque remontrance aux gens du pont ou des hunes , ce qui produisait à peu près l’effet suivant:

Cé ou qu’allé êt beau, sifflet moué, ché cocot , pou le viement de bô !... ‘ — Que tienes , negrito , caramba! nii... mi... mi.«. * — Ab ça, eh! dis donc , les gabiers de grand’hune, tu as l’air d’être au J)alcon d’un paradis , là-haut , à regarder la parade ; veux-tu bien me cueillir ces cordes qui pendent au ' bout de ta vergue comme des breloques. Hein ! les fainéants.

Maître Michel , corame.on voit , foulait aux pieds un des plus monstrueux préjugés du métier; il osait, il y a déjà, vingt ans, appeler corrfw ce que les 'gens de terre appellent cordes , et ce qu’à bord on nomme manœuvres, Maitre Michel ne craignait pas , qu'on le prit pour un conscrit. ‘

Jusqu’à présent, notre type a été un vieux marin presqu’illettré , parvenu à' sa position à force d’avoir servi dans les grades subalternes; il est cependant quelques exceptions que nous devons signaler. Une

(l) C’est vous qui allez être beau , sifflet à moi , chère cocotte, pour le virement de.bord ’

' ■; |2) ,Qu'a8'lu , petit poir, çapristi I mi.., . mi., .mi .

la maistrance

série de eirconstances heureuses mettra parfois un jeune matelot à même de faire preuves de capacités; il traverse alors rapidement la filière des classes inférieures , arrive de bonne heure au but , et n'en est que plus estimé des chefs; carmoins grognard et plus actif, il ne perd rien pour cela de l’influence traditionnelle accordée aux maîtres par les équipages.

Nous avons connu plusieurs maîtres de manœuvre qui n’avaient pas atteint leur trentième année et auraient pu , d'après les réglements, concourir pour le grade d’enseigne de vaisseau. Mais l’éducation première deces jeunes gens est toujours trop incomplète ) avant qu'ils aient acquis les connaissances requises , avant qu’ils aient rempli toutes les conditions voulues , leur âge devient une cause irrémissible d’exclusion. D’autres maîtres, malgré leurs antécédents et leur avenir borné , veulent pourtant posséder une certaine instruction ; ils font marcher de front leurs devoirs et leurs études , et l’on esf surpris quelquefois de trouver dans la fosse aux lions , à côté de rangées de pitons, d’émérillons et de mailloches, une bibliothèque composée d’ouvrages d’élite et de goût. Ces exceptions assez rares prouvent au moins que le marin renforcé lui-mème est susceptible de marcher avec le progrès , et que ses fonctions les plus spéciales ne nuisent en rien au développement des facultés del’esprit. Nous pourrions nommer un vieux maître d'équipage , qui s’est aipsi

formé lui-ipéme, et ne s’en est pas tenu à des notions élémentaires. Il ne se sert jamais que d'expressions choisies , et ne serait pas déplacé dans un cercle d’hommes graves et bien élevés , lui qui a toujours vécu sur le gaillard-d’avant entre le ciel et la mer, lui dont le sifflet retentit si impérieusement au milieu du gros temps, lui qui maniechaque jour des cordes ou du goudron.

Les dispositions de l’ordonnance , en apparence favorables au maître, le repoussent en réalité du corps des offlciers. On a des exemples nombreux de chefs de timonnerie ou de maîtres-mécaniciens , quelques-uns de maîtres canonniers et même de capitaines -d’armes devenus enseignes; je n’en ai connu qu’un seul provenant des maîtres d’équipage. Aussi l’ambition , le bâton de maréchal de ces derniers n’est pas l’épaulette, mais bien une place de ‘naUre entretenu, dans un port de guerre. Le vieux serviteur , après avoir été premier maître d’une foule de frégates et de vaisseaux , vise à être celui d'tin arsenal maritime. Alors, à lui la direction des gabiers ’^ ’volants ; l’ancien officier marinier a sous ses ordres d’anciens matelots; ilTait confectionner à l’avance le . greement des vaisseaux encore endormis sous leurs ^ toitures ; il est chargé des détails les plus marins du port , de l’amarrage , de l’ancrage , de la garniture. Son département est très-étendu , son rôle fort important; il le sait, se carre sans cesse, parle haut.

LA MAISTRANCK. . . MT

và, vient, inspecte, crie et com mande du matin au soir. ' « > ■ ^

Il n’embarque plus désormais ; comme l’amiral,' il est arrivé , par ses longues navigations , à un poste fixe et sédentaire, Mais les places de maîtres entretenus dans les ports, sont extrêmement limitées; la plupart du temps le vieux maître se résigne à prendre sa retraite et se retire dans sa' famille. Il vit alors tout à fait avec sa femme, et c’est en quelque sorte, pour la première fois , quoiqu’il soit marié depuis quinze ans et plus.

L’officier compte ses séjours à terre par mois ou par années ; le maître les compte par jours ; le mariage est cependant la règle dans cette classe. Pendant un armement ou un désarmement, alors qu’on peutcoucheren ville tousles soirs, le maître organise impromptu son union avecquelque hôtesse de marins, l’épouse et vit , terme moyen , huit fois vingt-quatre heures avec elle: puis le navire va en rade, il descend à terre un soir par semaine; peu de temps après on met sous voile , en voilà pour deux ans et pins ! Quand on reviendra , il jouira encore dé quinze jours d’intérieur à grands intervalles, et repartira de nouveau. Additionnez les heures qu’il a données à sa femme depuis vingt ans, vous trouverez à la somme six ou huit mois.

Il est inutile' de parler des enfants du maître d’équipage; ils ont le sort commun à tous ceux des

gens de mer : les filles , dévolues au service de la population goudronnée , naissent fiancées de marins ; les garçons naissent mousses. Toutefois , le mdtre de port place quelquefois son cadet à bord du vaisseau-école ou dans les bureaux de la marine ; l’alné, fils de contre-maître, est depuis longtemps matelot; mais le dernier , fils de maître entretenu , portera l’aiguillette ou le collet brodé d’argent. Le droit d’aînesse , on le voit, n’est pas plus désirable dans cette famille que dans toute autre. Les enfants du maître , en qualité de marins , ont beau échapper à la conscription , triste privilège des aînés , il faut qu’eux aussi partagent comme les fils d’Isaac , et le lot de X’Esaü est toujours le plat de lentilles , c’està-dire la gamelle de gourganes.

Le maître d’équipage est le seul des membres de la maistrance qui rencontre son homologue sur tons les navires possibles , même sur les petits brigs de commerce. A bord de ces derniers bâtiments , le meilleur matelot remplit les fonctions de maître et en porte le titre. Quant aux grands trois-mâts, ils n’admettent, en cette qualité, que des hommes connus sur la place, et qui ne s’engagent désormais que comme maîtres de manœuvre. Les charpentiers, quoique assez répandus dans la marine marchande , ne sont pas d’un usage général ; et que ferait-on des autres maîtres sur des navires montés par dix-neuf hommes au plus !

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