‹ Tableau de la merChapitre 14 sur 57 · LE MAÎTRE CANONNIER · texte numérisé non relu

LE MAÎTRE CANONNIER

L'un des termes de marine les moins inconnus est, sans contredit, celui de sainle-harle . Les dictionnaires de la langue française le donnent pour synonyme des mots soute-avx-poudres ; l'académie, fort arriérée en fait de marine, dit; o sainte-barbe, chambre des canonniers, l’endroit du vaisseau où l'on tient la poudre » — les habitants de l'intérieur sont prêts à parier que c’est la poudrière des vaisseaux de l’État, et ils ont bien le droit de vivre, dans cette douce erreur.

On leur a si souvent cité la réponse de Jean-Bart au prince de Conli , roi élu de Pologne :

— « J’étais bien certain que Votre Majesté ne ‘ tomberait pas entre les mains des ennemis; en cas de ' ’ malheur, mon 61s aurait mis le feu à la sainte-barbe ; »

' On leur a dit si souvent aussi queBisson , pour se faire sauter , descendit avec un pistolet dans la sainte-harbe du Panaïoti; ôn leur a raconté tant d’autres histoires maritimes où la sainte-barbe passe toujours pour le réservoir des gargousses et des matières incendiaires, qu’une débnition plus exacte rencontrera peut-être des incrédules. Il faut déclarer • pourtant que la soute où les poudres sont arrimées est située dans la cale , doublée de tôle et pourvue de robinets sous-marins pour la noyer au besoin, .

KO

tandis que les saintes-barbes actuelles n'ont que des rapports éloignés avec ce sombre et formidable magasin.

La marine est un art de progrès , où les installations se corrigent de jour en jour.

A une époque déjà reculée , la sainte-barbe et la soute aux poudres n’étaient qu’un seul et même lieu commis à la garde du maître et des aides canonniers; mais on sentit bientôt la nécessité d'isoler les artifices , et l’inutilité ou plutôt l'insuffisance d'un surveillant perpétuel.

La partie du bâtiment la moins exposée aux projectiles ennemis fut consacrée aux poudres ; enfin l’espace qu’elles avaient occupé garda seul le nom de la patronne des artilleurë et devint le logement du maître de canonnage. C’est là que couchaient aussi l’aumônier, le chirurgien-major , les gardesmarine et l’écrivain. Celte disposition , mieux entendue, subsista longtemps ; mais des améliorations survenues l’ont également abolie.

L’aumônier, le chirurgien et le commis d’administration, assimilés aux officiers de vaisseau, ont habité ' des chambres dans le carré ; les gardes marine , sous les noms de volontaires, d’élèves, et, plus tard, d’aspirants, ont eu un poste particulier ; le maître canonnier, réuni aux autres maîtres , est allé s’établir sur Vavant ; ainsi la sainte-barbe , jadis si peuplée , est restée déserte. . ■ . ‘

LA^MMSTRANCB .

Aujourd’hui, c’est un lieu de décharge pour le capitaine ; la barre du gouvernail y manœuvre désormais sans obstacles et sans occasionner aucun des accidents fréquents autrefois. Mais le maître-canonnier, en émigrant, a emporté avec lui lesboutc-feux, les gargoussiers , les dégorgeoirs et tous les ustensiles de combat ; il a emporté en même temps l’image coloriée de la sainte , et son nouveau réduit a reçu aussitôt la même dénomination que l'àncien.

11 y a donc, à bord des grands navires,' deux saintes-barbes différentes ; l'iinc ne contient plus la moindre parcelle de poudre, l’autre, qui ne renferme que quelques charges isolées pour les cas pressés et les besoins journaliers du service, ^est la demeure du maître canonnier , réduit mathématiquement semblable à la fosse aux lions dont il est limitrophe ; ^ mais son aspect est bien plus brillant encore que celui dé la cellule voisine. Ce n’est plus seulement l’ordre et la méthode qui le rendent agréable à l’œil ; ses ornement militaires sont étincelants par eux-mêmes. Des rangées de platines et de couvre-plalines de cuivre , des gobelets , des vis et des leviers de poin-, tage, des garde-feu en cuir verni , des boîtes à étoupilles on à capsules , des marteaux percuteurs , des cercles à calibrer , des faisceaux d’épinglettes, des fanaux de combat , y sont appendus avec le même . ordre que dans les salles d’armes, de nos arsenaux et resserrés dans un si petit espace , qu’ils éblouissent

LA MAISTRANCE.

i’aviron, ni la gaffe, ni l’épissoir, — le maître canonnier est en même temps soldat , ferré sur la théorie, et remplaçant-né du capitaine d’armes, si par hasard celui-ci s’absente du bâtiment.

Sa batterie , en nous supposant à bord d’une frégate, est, sans comparaison, la partie du navire dont il est le plus fier : les caronades placées sur le pont et confiées à la surveillance d’un second maître canonnier, la soute aux poudres et ses mystères, la soute aux boulets, les pierriers elles espingoles de bronze relèvent bien de lui, mais n’occupent dans son estime qu’une place fort inférieure à celle de ses trente bouches à feu dont il se croit souvent le seigneur absolu. Le commandant, les officiers et les aspirants de batterie sont oubliés par son amour-propre, lo'rsqu’il examine et caresse les uns après les autres tous les monstres de fer de son troupeau, et qu’il se complaît dans ses œuvres. Car c’est lui qui , le matin, a fait ouvrir les sabords et rentrer les canons pour laver remplacement qu’ils occupent ; il les a fait arroser et essuyer; il a assisté au fourbissage des couvre-lumières, des tapes, des hausses et des masses de mire; on a gratté sous ses yeux les manches des écouvillons et des refouloirs; par ses ordres, les pièces ont été remises à leurs postes, et leurs garants de côté et de retraite ont élé roulés avec art. Ah! qu’il a juré et tempêté pour obtenir cette proprété et cette symétrie fastueuses ! Mais aussi, à huit heu-

res , tout était digne d’admiration , et le capitaine n’aurait rien pu trouver à critiquer.

L’autorité du maître canonnier s’étend sur un personnel assez nombreux : les chefs de pièce et les chargeurs sont des hommes spéciaux ; il les dirige pour tous les travaux relatifs à l’artillerie. Il leur fait confectionner l’apprêté et les artifices de toute espèce, les gargousses de serge ou de parchemin , les valets en vieux cordages qui , enfoncés sur la charge , la maintiennent au roulis , enfin les grappes de raisin, sortes de mitrailles composées d’une agglomération de balles et de biscaïens savamment amarrés sur une tige de fer. Ces manipulations et les soins d’entretien du matériel font l’objet des occupations journiriières du maître canonnier ; mais ses grandes fonctions sont les exercices et surtout le branle-bas de combat (!].

Ne le perdons pas de vue à travers le tumulte et la confusion apparente.

Il était nonchalamment étendu sur un caisson, la générale le surprend , il se dresse en sursaut , jette un regard dans la sainte-barbe en recommandant à son serviteur particulier, à son gardien , de distribuer à qui de droit les gargoussiers et les platines supplémentaires , les fanaux , les bragues ou les palans de rechange ; il met son tablier de cuir aux poches

(1) Voir au volume la Vie Navale la description du branlebas de <Mnbat, cH. vi. Du combat naval.

Digilized by GoogI

LA MAISTRANCE.

pleines de pouciers, de vilbrequins, de sondes, d’épi nglettes, de forets et autres outils analogues; il s’arme de son épée et se précipite vers te chambre du second. II y prend la clef de la soute à poudre, la remet à celui de ses aides qui en est plus particulièrement chargé :

— De l’ordre ! beaucoup d’ordre ! s’écrie-t-il en montant dans la batterie oü, malgré ces préliminaires indispensables , il se trouve un des premiers ; et le voilà harcelant les hommes, distribuant les capsules, disposant les cordes et les roues destinées à la réparation des avaries , et commençant un appel provisoire :

— Oü est un tel ? à moi les chargeurs 1 Ici les troisièmes servants ! Veux-tu courir , race de Mandrin I De l’eau dans les bailles! Détàpsz , démârrbz LES CANONS ? Lks USTENSILES EN PLACE ! Les palans de retraite donc, derniers servants de gauche 1 les pourvoyeurs A LA POUDRE ! Oh ! les faillis mousses ! — A la sixième pièce , veux-tu te patiner , tas de fainéants ; tu n’as pas de honte d’être à la traîne comme une boîte à requin. Attends-moi, je te régalerai 1

L’officier chef de batterie paraît et commande ;

— Roulement !

Le maître canonnier s’avance ;

— Tout est paré , mon capitaine ; les soutes sont ouvertes ; nous avons de la poudre et des boute-feux allumés en cas de besoin.

— C'est bien 1 — L’Appel !

Un instant après, le maître vient déclarer qu’il ne manque personne, et qu’on peut commencer le feu.

Chacun des ofBciers commande un tour d’exercice par rang d’ancienneté ; enfin le chef de batterie appelle l'impatient sous-officier : « Un tour au détail! t lui dit-il.

Voici le moment du triomphe de notre personnage. Il se croise les bras derrière le dos , prend une attitude napoléonienne, lève le front haut, et d'une voix de stentor :

— attention!

— Deuxième commandement.

Page 1