‹ Tableau de la merChapitre 2 sur 57 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

LES DÉBUTANTS MARITIMES

c Comment devienUon marin? Comment entret on dans la marine ?

Qu’un exemple bizarre, à demi-bouffon, à demibéroïque , soit la première réponse à cette double question.

Le jeune Monbars , n’étant encore qu’écolier, conçut une haine violente pour les Espagnols, en lisant la relation de leurs conquêtes et de leurs cruautés dans le Nouveau-Monde. Un double sentiment d’horreur et de compassion décida de sa destinée. Il proféra un serment semblable à celui d’Annibal enfant. De même qu’Ânnibal ne cessa de faire la guerre aux Romains , de même Monbars ne se fatigua jamais de combattre les Espagnols. Il mérija de la sorte le terrible nom di Exterminâtes.

Monbars appartenait à une des meilleures familles de Languedoc , et avait reçu une excellente éducation , nous ne savons dans quel collège. L’auteur de y Histoire des Aventuriers-Flibustiers a négligé de nous l’apprendre ; heureusement il n’a pas oublié une de ces anecdotes caractéristiques , comme les aimait Plutarque.

Dans une comédie jouée au collège où il étudiait , Monbars fut chargé d’un rôle de Français en opposition avec un Espagnol qui récitait une longue tirade d’invectives contre la France. Les fanfaronnades et les injures en vers du prétendu Castillan blessèrent au vif le jeune Monbars ; elles remuèrent sa bile et réveillèrent l'aversion qu'il- nourrissait contre les Espagnols , — aversion , ajoute Oexmélin , notre auleur , — qui était née et croissait tous les jours avec lui. Monbars oublie son rôle , interrompt son camarade au beau milieu du discours, improvise cent insultes contre l’Espagne , entre en fureur et passe des paroles aux coups. Un véritable combat commence ; Monbars terrasse son malencontreux partenaire, s’acharne sur lui , ne veut rien entendre et prétend ne le laisser que sur le carreau. Si les spectateurs ne lui eussent arraché le soi-disant Espagnol, la comédie risquait fort d’avoir un dénouement tragique. Voilà une vocation rudement dessinée ; aucun des grands hommes de Plutarque n’a mieux accusé la

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sienne. Monbars était fait tout exprès pour exterminer des Espagnols.

n semble , a-t-on dit , que la Providence ait suscité les aventuriers pour châtier les Espagnols. En effet, comme ceux-ci furent le fléau des Indiens , de même les flibustiers et boucaniers furent le fléau des premiers conquérants. Les dévastations et les massacres punirent les massacres et dévastations. La loi du talion fut appliquée dans toute sa rigueur aux fiers Castillans.

Le père de Monbars songeait à l’établir , mais la vocation du futur corsaire l’emporta sur tous les projets paternels ; il s’enfuit de chez lui et va trouver au Havre un de ses oncles qui commandait un vaisseau pour le roi , avec ordre de donner la chasse aux Espagnols. L’oncle Monbars qui se connaissait en vaillants garçons , fut charmé de la belle mine de son neveu , et l’emmena sur son bord. Peu de temps après , Monbars signalait sa valeur dans Un premier combiit à l’abordage. C’est ainsi qu’entra dans la marine l’un de nos plus fameux flibustiers , aventurier illustre pour mille traits d’audace ou de ruse, de témérité ou de patiente énergie. Il ne devait point tarder à être l’émule des Grammont, des l’OIonais, desMontauban,— race de farouches corsaires qu’une adroite politique convertit en conquérants, et qui, sans même le savoir, donnèrent à la France Saint-Domingue, la plus belle de ses colonies.

Il y a toujours quelque chose de plus ou moins roma nesque dans les molif> qui déterminent à embrasser la carrière navale , une foule de jeunes gens absolument étrangers à la mer. Elevés loin do littoral , n’ayant jamais vu que l'étang paternel ou la rivière marraine de leur département, ils se sont enflammés, un beau jour , du désir de découvrir un nouveau monde , de remporter quelque victoire navale, d'explorer tous les rivages de l'Océan. Ce désir devient une idée fixe : adieu Cicéron et Démosthènes I ils brûlent d'étre les héros d’une Odyssée ou d’une Enéide à venir.

« Mes cbers parents ,

O Vous avez eu la bonté de me dire cent fois que n vous ne contrarierez jamais ma vocation, que dès au- B jourd’hui vous me laissiez libre du choix de ma » carrière , etc...»

Le début de cette lettre, datée du collège de Lyon ou de Colmar, indique suffisamment un brillant élève* de seconde. Il est déjà fort sur l’amplification , car il a développé son exorde une page durant:

— Où diable en veut donc venir notre Alfred ? s’écrie le père de famille surpris et contrarié d’une pareille entrée en matière.

— Quelque fantaisie d’enfant , répond la mère d'Alfred ; lis donc , nous allons voir!...

pigit jed: . Guogle

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Les préparatioi.s épuisées, vers le haut de la seconde page , l’écolier ajoute;

« Mon choix est fait, ma vocation est arrêtée. Je » suis né pour le glorieux métier de marin !... »

— Ciel 1 interrompt madame sa mère , marin !... Il est devenu fou, notre pauvre fils. Mon cher ami, tu l’empêcheras bien, j’espère, de prendre cet affreux métier!.. .

Le père sourit, rassure sa femme et achève des yeux la lecture de l’épitre , où Alfred se déclare absolument et irrévocablement résolu à marcher sur les traces des Jean-Bart et des Tourville. Le jeune humaniste n’oublie pas non plus les chevaliers de Malte; pour comble de malheurs, il a lu l’abbé Ver lot!...

Monsieur prend sa canne et son chapeau, le cas est grave , il se dirige vers le collège et attend son fils au parloir. Alfred est en retenue , condamné à un pensum de cinq cents vers pour avoir négligé de faire sa version grecque et d’apprendre sa leçon ; de plus, pour avoir raisonné fort insolemment , Alfred a été mis au pain et à l’eau. Ces nouvelles inusitées affligent le père du collégien , bon enfant qui , jusqu’alors , s’était montré studieux , docile, et sauf quelques étourderies y excellent écolier sur tous les rapports.

— Alfred négligent, insubordonné, en révolte ouverte!., quel changement soudain et déplorable!...

La faute en est, monsieur, à Homère , qui a chanté les voyages sur mer du père de Télémaque , et à Fénelon , qui a raconté les surprenantes aventures du fils d'Ulysse. Alfred veut monter les galères de Malte pour découvrir l’ile de Calypso ; au risque d’y faire naufrage et d’y vivre en Robinson , il aspire à la chercher sous toutes les latitudes. Christophe Colomb crut bien avoir trouvé l’Atlantide de Platon dans nie d’HispanioIa , ou , si l’on préfère , d’Haïti. Quand tant de belles ch(^es fermentent dans un cerveau de quatorze ou quinze ans , il est bien naturel qu’au lieu de faire sa version grecque on adresse à sa famille une amplification sur les beautés de la mer et les charmes de la marine; d’autant mieux que le grec n'est pas exigé pour entrer à l’école navale.

Alfred ne l’ignore point. Avant d’écrire à ses parents , il a eu soin de se procurer le programme de l’examen que doit subir tout candidat à l'aiguillette d’aspirant. Il a calculé sa petite affaire : — L’arithmétique , la géométrie , les trigonométries ne l’effrayent pas ; Ulysse et Jean-Barten furent dispensés autrefois , mais on les exige de nos jours, qu’à cela ne tienne ! Avant six mois , sa lettre l’affirme , il répond de satisfaire à toutes les conditions du règlement. La version latine est un jeu pour lui. Que peut-il craindre en fait de narrations ? Chacun sait qu’il délaye très-joliment une entrée en matière. En

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dessin , le programme ne demande qu’nne esquisse de tète : il ombre d’après la bosse ; — en anglais, que les éléments de la grammaire : il traduit déjà le yicaire de Wakefield. Ainsi de tout le reste.

Mais ce n’est pas une raison pour se faire mettre en retenue , pour être impoli avec ses maîtres , pour se poser en écolier insubordonné. — Alfred qui est si savant , devrait au moins savoir que la discipline navale est d’une extrême sévérité. L’on se prépare fort mal à la marine par des coups de tête et des impertinences envers ses professeurs.

Alfred a ses réponses prêtes contre ce judicieux argument. — Son père a tellement insisté pour le voir qu’on a consenti à laisser l’écolier rebelle sortir de retenue et aller au parloir , où vont avoir lieu les premières explications ; — à propos d’indiscipline et de coups de tête , le jeune garçon dit carrément que tous les grands marins ont commencé par là.

On devine que , depuis trois ou quatre mois, Alfred ne lit que des biographies et des mémoires de marins célèbres. La bibliothèque du collège s’est faite la complice de son grand dessein. C’est là qu'il a trouvé le funeste abbé Vertot, là qu’il a déniché les mémoires de Tourville , de Forbin et de Duguay- Trouin. Les humanistes sont en crédit auprès du bibliothécaire ; les bons élèves surtout , à qui la lecture ne fait négliger aucun de leurs devoirs , obtiennent aisément qu'on leur prête des livres d’histoire.

de voyages et de géographie. Alfred sait sur le bout du doigt tout ce qu'a fait Jean-Bart ; il analyserait au besoin les voyages du capitaine Cook ; il a pleuré sur le sort de Lapérouse. — Et voilà comment sa jeune imagination a fermenté , comment des poèmes d’Homère et de Virgile , il en est venu aux relations les plus modernes. Aussi est-il ferré à glace.

— Jean-Bart, dit-il, faillit se faire mettre en prison, dès les dix premières minutes, à bord du premier vaisseau de ligne où il monta : c'était les Sept>- ' Provinces, vaisseau amiral du grand Buiter qui , luimême , entra dans la marine par un coup de tête.

— Où diable as-tu appris tout cela? demande le père d’Alfred que flatte intérieurement l’érudition inattendue de son fils.

— Dans les livres de la bibliothèque du collège , reprend hardiment l’élève de seconde. Je ne me soucie pas , moi , de me faire chasser de l’école comme ce Buiter qui devint amiral de Hollande, après avoir tourné la roue dans la corderie de Flessingue , en compagnie d’un petit nègre destiné de son cdté à devenir roi sur la côte de Guinée.

— Ces aventures romanesques vous ont donné la fièvre chaude, monsieur, mais sachez bien que Tonne devient pas amiral ou roi du soir au lendemain, et que le métier de marin est sans contredit le plus pénible , le plus dangereux de tous.

— Et voilà justement ce qui m’en plaît !.... répar-

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lit notre écolier. Je pourrais vous citer encore Duguay-Trouin , qui déserte Saint-Malo pour ne point entrer dans les ordres et finit par être lieutenant général des armées navales. Ce n’est pas du roman , mon père, c’est de l’histoire. . .

— Eb ! mon ami , c’est de l’histoire romanesque I On a le plus grand tort de vous laisser lire toutes ces relations d’aventures extraordinaires. En te laissant le choix de ta carrière à venir, je n’ai pas renoncé à te guider par mes conseils , par mon expérience . . .

— Mon père , interrompt l’opiniâtre écolier, il me

semble qu’ en fait de marine votre expérience ne peut :V. ; , , guère nous servir; vous ne vous en êtes jamais '

occupé , vous n’avez jamais vu la mer qu’en peinture, ^ ^ ^ ;

vous ne lisez rien de ce qui en parle , tandis que moi ; ,Y,V;

j’ai dévoré plus de cinquante volumes...

— Au diable ! Fais-moi Tamitié de renoncer à ces idées saugrenues ! En fait d’examens, je veux que tu subisses celui de bachelier ès-lettres.... tu feras ta rhétorique et ta philosophie, puis nous verrons...

— Mais il sera trop tard pour entrer dans la marine ; le règlement veut qu’on n'ait pas seize ans accomplis au moment de l’examen.

— Ne parlons plus de tout cela, conduis-toi bien, et tu continueras à trouver en moi on bon père , sinon....

— Mais pourtant , murmure Alfred avec des lar-

mes anx yeiix , je ne puis renoncer ainsi à la plus belle carrière du monde...

— Vous ne savez ce que vous dites, monsieur!... Votre mère serait au désespoir si j’avais la faiblesse de consentir à votre fantaisie. . . Retournez en retenue, et sachez bien que je vous défends de m’entre-^ tenir encore de ces sottises. . . Allez !...

Ce n’est point , il est vrai , comme Monbars , en haine des Espagnols, ni même eu haine des Anglais, héritiers modernes de nos rancunes maritimes , — ce n’est point par un sentiment de vengeance quu notre collégien veut devenir officier de marine ; — mais l’imagination est son mobile : et voilà en quoi consiste l’analogie.

Une lutte est engagée désormais entre le fils et ses parents. Qui l’emportera ? . . .Les larmes d’Alfred attendriront-elles sa pauvre mère, qui , de peur de le rendre malheureux, consentira la première à ses désirs ? Le père reviendra-t-il de lui-même sur sa décision ? — Au résumé , Alfred l’aura voulu ; il a de nombreux frères et sœurs; il sera casé tout de suite, on n’aura plus à s’occuper de son avenir !.. Ou enfin , par son changement de conduite , par ses altercations continuelles avec ses professeurs , Alfred se faisant chasser du collège , forcera-t-il la main à ses parents ?

Vingt écoliers échouent dans leur tentative; le vingt-et-unième réussit , et c’est ainsi que le corps

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des ofâciers se recrute d’une quantité notable de jeunes gens de l’intérieur. Paris surtout fournit annuellement à notre école navale de Brest un contingent respectable.

Dans l’intérieur des terres, Alfred en est un exemple entre mille , la vocation maritime naît de l’amour du merveilleux.

Dans les ports , les choses se passent tout autre ment : l’enfant a des idées moins fausses , mais non moins exaltees. 11 voit la marine sous un jour plus vrai , mais en beau et avec une passion que justifient les spectacles qu'il a sans cesse sous les yeux. Il sait à merveille ce que c’est qu’un vaisseau , qu’un commandant, qu’un amiral. 11 est allé à bord , il a parlé à une foule d'officiers, il a des parents dans l’armée de mer; enfin, la plupart du temps , c’est vers cette carrière que le dirigent ses père et mère. Il y est destiné dès le berceau ; il y aura des protecteurs et des amis naturels : il servira sous son oncle , avec son cousin , avec ses frères.

— Ah I pourvu qu’il passe bien l'examen ! quel chagrin s’il était refusé et qu’on en fût réduit à lui chercher une autre position !

L’enfant élevé dans un port de guerre n'entend parler que des armements et des expéditions qui se préparent, il vit au milieu d’uniformes brillants et de spectacles qui aiguillonnent sa curiosité; à l’éternelle question :

>- « Eh bien , mon petit ami , que voulez-rous être un jour ?» — Il répond sans balancer : — « Capitaine de vaisseau. »

Il ne trouve rien de plus joli que la casquette galonnée et l’aiguillette flottante d’un aspirant, rien de plus beau qu’un commandant chamarré de broderies, rien de plus amusant que d’aller en canot et de commander à des marins.

Il joue au matelot comme ailleurs on joue au soldat, ses poupées sont de petits navires qu’il fait évoluer dans un bassin , il a été bercé au récit de campagnes périlleuses et ne peut concevoir d’existence préférable à celle d’officier de marine.

En somme , il n’est pas de profession qu’on embrasse plus légèrement que celle de la marine militaire; il n'en est point qu’un prisme trompeur colore de teintes plus séduisantes. On s’y destine fort jeune sans en soupçonner les ennuis et plein de foi dans la poésie des ouragans et des combats, tantôt par esprit d’imitation, tantôt sous l’influence des premières lectures qui nous charment. Voyages, aventures, combats de mer ont tous les attraits de la fiction pour une imagination jeune encore.

L’histoire des naufrages éveille un intérêt trop puissant pour laisser sous une impression de terreur; on ne compte pas les victimes , mais on admire ceux qui échappèrent au désastre , et l’on ose espérer tout bas d’être un jour acteur dans un de ces drames

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la

horribles dont l’Océan est te théâtre. La Méduse et son radeau , le Kent incendié au milieu de ia tempête, ont dû faire des prosélytes à la marine , et n’en ont jamais détourné personne.

On prend le métier de la mer avec la perspective de catastrophes pareilles; elles entrent dans les idées du candidat à l’école navale ; aucun marin n’a renoncé à sa carrière pour les avoir rencontrées. Ce que l’on ignore , c’est l’accumulation de petites misères intestines qui remplissent lentement le vase des dégoûts , et ûnissent quelquefois par le faire déborder.

Le jeune homme qui débute plein de romanesques illusions n’en conserve aucune lorsqu’il a passé quelques années sous le harnais ; il en fait bon marché avec l’âge, et, parvenu aux plus hauts grades, ne s’étonne pas de se voir administrateur ou diplomate, lui qui s’était destiné à devenir Capitaine-Sabord comme on n’en voit guère qu’au vaudeville. Mais il n’oublie jamais entièrement ses premières sensations, et les nobles causes qui l'ont déterminé à choisir son état ne seront jamais celles qui le lui feront abandonner.

Malgré les déceptions et les douleurs dont les marins sont les premiers à se plaindre , la marine l’emporte sur toute autre carrière, aux yeux des habitants du littoral , et il en est de même dans les diverses classes de la population. L’enfant du maître

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OU de l’hôtesse , le fils du pilote ou du pécheur, sera mousse comme l’a été son père, puis novice, puis matelot ; plus tard , avec l’aide de Dieu, il atteindra le grade de contre-maitre. Mais il y a cent manières d'étre mousse et de devenir mousse ; n'est pas mousse qui veut!

Quel père de famille , morigénant son fils , ne lui a pas dit quelquefois sur le ton de la menace :

— Petit drôle, je te ferai mousse! Je t’enverrai aux Grandes-Indes !...

C'est bien aisé à dire, ce serait moins facile à faire. Si la menace devait être suivie d’effet ,des obstacles sans nombre surgiraient aussitôt. Les postes de mousses sont plus recherchés qu’on ne le pense, dans les ports de commerce aussi bien que dans les ports de guerre et même sur les simples caboteurs.

Le capitaine d’un bâtiment marchand est accablé de sollicitations pour la place ordinairement unique dont il dispose. — Dix protecteurs influents l’assiègent. Il s’agit, ici, de l’orphelin d’un brave matelot; là, d’un des nombreux enfants d’une pauvre veuve de marin; le maître d’équipage du bord présente son neveu ; un ancien camarade devenu malheureux demande la préférence pour son fils. L’embarras du capitaine est grand ; l’air déluré du candidat devra le plus souvent trancher la question.

Dans les bateaux pêcheurs , les enfants du patron sont privilégiés par droit de naissance. Chaque fils

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de pilote est mousse en venant au monde. A bord de tout caboteur, le mousse tient de près ou de loin à la famille du maître. — Comment trouver place parmi ces nombreux enfants de la balle? — Envoyez donc un petit parisien au Conquet ou à la Giotat à la recherche d’un embarquement.

Restent les bâtiments de guerre , restent les écoles de mousses , pépinières flottantes de jeunes marins. — Ici , pour une centaine de places , mille concurrents se présentent, avec des droits justement déterminés parles règlements de la marine. — Les orphelins de matelots, les enfants de marins, de militaires, et d’officiers quelquefois , se présentent , forts des états de service de leurs pères.

— Mais, direz-vous , à défaut de titres semblables, est-il donc impossible de se faire mousse ? u ;

— Non, pas précisément. Il est, au résumé, moins difficile de devenir mousse qu’auditeur au conseil d’Etat ; ce n’est pourtant pas aussi simple qu’on le suppose généralement. Sur chaque navire de guerre , on rencontre bien deux ou trois mousses dépourvus d’antécédents réguliers. L’histoire de chacun d’eux est un petit roman d’intrigue ou d’aventure.

Vers la fin de 1831 , la frégate de soixante canons.

Dryade, sur laquelle j’étais embarqué, revint âu Brésil à Brest , oü elle devait laisser notre amiral et une partie des officiers. Peu de jours après , nous appareillions pour Rochefort. A peine au large , le

sous-ofScier chargé de la police intérieure , le capitaine d’armes , dénicha , dans un coin , en faisant sa ronde, un petit garçon de douze à treize ans, vêtu de haillons , sale à faire peur, mais du reste grand pour son âge , paraissant alerte et déterminé. Le prendre par l’oreille et le conduire au lieutenant chargé do détail , ce fut tout un.

— Capitaine, voici un gamin que je viens de trouver dans la gatte.

— Comment t’appelles-tu? demanda le lieutenant du bord.

— Pierre Lapierre , capitaine.

Autant vaudrait s’appeler Roch le Caillon , répartit l’officier en riant.

— Si vous voulez que je m’appelle Caillou , capitaine, ça m’est égal, pourvu que vous me preniez mousse.

— Comment es-tu venu à bord ?

— Dam ! capitaine , je me suis caché dans la citerne qui vous a porté de l’eau douce hier matin.

— Hier matin! Et qu’as-tu mangé depuis?

— Un morceau de snif, capitaine, que j'ai trouvé dans la gatte.

On appelle citerne un gros bateau dont l'intérieur est disposé de manière à recevoir un chargement d'eau douce; la veille de l’appareillage, tout navire de guerre renouvelle ou complète sa provision d’eau, en se faisant envoyer par la direction du port une

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citerne , qui accoste et où l’on pompe jusqu’à ce que le plein soit fait.

Pierre Lapierre, gamin des rues de Brest, n’ignorait point cet usage ; il savait que la Dryade devait repartir ; pour quels parages ? Peu importait. Sauter du quai dans la citerne , s’y tenir coi sans être vu par le patron , se glisser à bord de la frégate et se blottir là où il pourrait , tel était le dessein qu’il avait conçu et exécuté avec succès. 11 entra par le sabord de l’avant et se trouva dans l’inGrmerie du bord. — Elle était déserte , car noos avions laissé à l'hêpital de la marine tous nos malades , et débarqué nos convalescents. — Â deux pas de l’inGrmerie , se trouve un recoin formé par la muraille et le mât de beaupré qui la pénètre à cette hauteur. Là , souvent, on roule certaines toiles goudronnées appelées prélarts; et justement, dans la circonstance, un amas de prélarts remplissait la gatte. — Lapierre , fait le mort , court le plus grand danger d’être découvert au moment de l’appareillage, car les écubiers , trous par lesquels les câbles et chaînes sortent du navire , sont percés par là. Heureusement , personne ne l’aperçoit.

Une fois en mer, il est sûr de son fait, et ne demande pas mieux que d’être conduit à l’autorité du bord. La faim qui fait sortir le loud du bois , aiguillonne le pauvre petit diable ; le lieutenant en pied l’a fort judicieusement compris.

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— Capitaine d’armes , dit*il , faites-lui donner à manger, puis , menez-Ie chez le commissaire qui l’inscrira sur le rôle.

Pierre Lapierre déjà surnommé Roch Le Caillou , est hardi, guilleret, intrépide. A bord , il se trouve à son aise. Le commandant en second qui l’interroge ne l’intimide pas.

Notre candidat à la haute dignité de mousse dans la marine militaire , est, à la vérité, un de ces enfants de Brest, qui passent leur vie sur les quais, dans les bateaux, à bord des bâtiments où ils se glissent sans cesse et dont on les chasse à coups de garcettes sans parvenir à les empêcher de revenir. Pierre possédait, la veille, une boîte à cirage et poursuivait les matelots dans les rues en leur criant :

— Mon général, cirer vos bottes!

Il ne donnait aux élèves de marine que le titre de commanda^, aux enseignes que celui de capitaine : passé cela , il ne se trompait plus. Il appelait les autres officiers par leur -grade réel. Pierre Lapierre avait eu l’honneur insigne de cirer deux fois , depuis quinze jours , les bottes du lieutenant de vaisseau qui l’interroge.

— Capitaine d’armes, ajoute celui-ci, tâchez de lui faire trouver une chemise et un pantalon.

— Lieutenant , répond le sous-oihcier, s'il était

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moQsse , rieo ne serait plus facile , nous en avons au magasin... mais, il n’est qu’enfant trouvé...

Ici , enfant trouvé est un terme technique. Le terme s'applique rigoureusement au jeune Caillou; mais , à bord , on qualifie ainsi les personnes de tout âge, de tout sexe, qui se sont cachées avant le départ, sans faire partie de l’équipage.

Généralement \ enfant trouvé a des compères à bord , surtout quand il est du sexe féminin.

Pierre Lapierre , lui , n’avait d’autre complice de son embarquement qu’une longue expérience de gamin du port. Déjà, notre lieutenant , frappé de sa mine décidée et de sa franche réponse : « — Pourvu que vous me preniez mousse , » semblait s’intéresser à lui.

— Il n’est qu’enfant trouvé , il ne fait point partie de l’équipage et n’a aucun droit d’être habillé par le magasin du bord ; — c’est juste ! mais nous sommes au mois de décembre , il n’a qu’un méchant pantalon de toile et une chemise percée de vingt trous. — Arrangez cette affaire , capitaine d’armes , avec le commissaire du bord.

— Merci, lieutenant! merci tout de même; si vous pouviez seulement me faire inscrire comme mousse.

Au lieu de se précipiter vers la cambuse à la recherche d’une ration de biscuit et de fromage , l’aventureux petit luron revenait à la charge ;

LBS MARINS.

— Ah çà ! farceur ! lui dit le lieutenant avec bonhomie , tu n’as donc ni père ni mère ?

— Pardonnerez ! mon père est journalier, et gagne trente-six sous par jour ; ma mère a huit autres enfants. Elle a demandé tant qu’elle a pu pour me faire entrer à l’école des mousses ; mais , pas mèche , il y avait trop de concurrence. Pour lors, je lui ai dit comme ça; — Soyez calme, un de cesquaire matins, si vous ne me voyez pas, c’est que je serai au large. — Oh ! ma mère ne s’inquiétera pas. Elle savait mon plan.

— Allons, va manger un morceau, mon petit coquin ! Et crois-moi , ta culotte percée et ta chemise déchirée te porteront bonheur !

Le capitaine d’armes et l’enfant trouvé ne comprirent ni l’un ni l’autre ce que voulait dire le lieutenant. C’était pourtant bien simple ; si la ration est due à tout enfant trouvé , les règlements n’ont pas prévu le cas où il manquerait de chemise. Le lieutenant , après en avoir conféré , en conseil d'administration , avec le commandant et l’agent comptable , parvint à faire délivrer un habillement complet à Pierre Lapierre , déjà inscrit à la suite de l’équipage, avec la note : ditiîocA Caillou. L’enfant trouvé se trouva donc débiteur de l’État ; or, l’État ne se paie que ‘ par ses mains : pour la régularité des comptes , il fallut absolument transformer en mousse le gamin

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déguenillé , qui entra ainsi dans la marine faute de chemise et de culotte.

Maître Roccaillou ( car tel est désormais le grade et le nom vulgaire de notre enfant trouvé], a aujourd’hui trois chevrons et deux médailles de sauvetage. Il dit à qui veut l'entendre que le trousseau ne fait pas l'avenir.

Dans chacun de nos principaux ports de guerre , il y a un navire, (corvette, frégate ou même vaisseau] spécialement destiné au casernement et à la première éducation maritime des mousses. C’est une place sur ce navire qu’ambitionnent pour leurs enfants toutes les pauvres femmes du pays. Là , leur garçon apprendra, aux frais de l’État, à lire, à écrire, et le métier de marin. 11 sera bien vêtu, passablement nourri et mené de manière à devenir un homme. Mais, après bien des démarches trop souvent infructueuses , s’il faut renoncer à entrer par la grande porte, on essaye de forcer un passage dérobé.

Dès qu’un navire de guerre entre en armement, la mère du jeune garçon qu’il s’agit de faire mousse , va frapper chez le commissaire du navire , ou chez un des administrateurs de la marine :

— Ma bonne femme, lui dit-on, vous savez aussi bien que nous , que c’est une chose impossible ; les règlements veulent que les mousses soient pri« parmi ceux de l’école.

— Malgré ça , commissaire , si vous vouliez

bien !... C’est si vite écrit, un nom de plus à la fin du rôle 1 . . .

— Le nombre des mousses est limité par l’ordonnance, reprend l’administrateur, et quand l’écolé aura fourni le contingent exigé, vous concevez qu’il n’y aura plus de place pour votre enfant.

— Malgré ça , commissaire , voilà le petit à ma voisine, qui a embarqué le mois dernier sur \' Hercule, et pourtant il n’était pas de l’école des mousses.

— Il y a eu passe droit , faveur, protection.

— Dam ! commissaire, je n’en demande pas davantage.

La bonne femme va trouver le commandant , les officiers , le chirurgien , les maîtres du navire ; elle s’adresse à tous , petits ou grands ; elle fait remettre une pétition au préfet maritime ; elle s’efforce d’intéresser à sa position la femme du capitaine , celle du commissaire général. Enfin, après dix occasions perdues, elle en saisit une, embrasse son fils en pleurant , et le voit appareiller avec une joie mêlée de crainte.

Il ne faut rien moins qu’un armement extraordinaire, qu’une expédition de premier ordre, pour qu’il y ait pénurie de mousses dans nos ports de guerre. Les enfants qui profitent de cette circonstance entrent dans la marine par une sorte de hasard.

Nous sommes fort loin de l’époque où Colhert ordonnait de mettre dans la marine tous les orphelins

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eteafaDls trouvés des hospices; les cadres se sont resserrés , et la flotte reçoit proportionnellement moins de jeunes marins qu’autrefois.

Les anciens règlements voulaient , à bord de chaque navire, autant de mousses que de canons armés , — c’est-à-dire en nombre égal à la moitié des bouches à feu, car l’armement, où si l’on aime mieux, le personnel d’une pièce sert pour les deux correspondantes à tribord et à bâbord. En thèse générale, on suppose que le vaisseau ne combat que d'un seul côté; les rôles ont été dressés en conséquence; il suffit dès lors d’un seul chef de pièce , d’un seul chargeur. d’un seul servant de chaque sorte , et aussi d’un seul pourvoyeur , d’un seul mousse, dont l’emploi est d’aller incessamment chercher les gargousses pendant la durée de l’action. •

Au compte des anciennes ordonnances , on devrait donc avoir trente-sept mousses sur un soixante-quatorze , cinquante sur un vaisseau de cent , soixante sur un trois-ponts. — S’il en était ainsi , les places seraient moins rares , il suffirait qu’un enfant bien constitué se présentât: on n'aurait peut-être pas assez de sujets : une prime ou un enrôlement forcé seraient nécessaires.

Ni l’une, ni l’autre mesure, toutefois, ne parait convenable.

La prime est immorale parce qu’elle est un appât offert aux parents. L’enrôlement est une cruauté.

so

Napoléon se reprocha d’avoir cédé aux conseils de Décrès , en mettant en coupe réglée les enfants du littoral qu’une conscription prématurée atteignait ainsi entre douze et quatorze ans.

Aujourd’hui , dans la plupart des ports, on est loin d'avoir besoin d'user de violence ; il est regrettable , an contraire, que les portes ne soient pas plus large ment ouvertes aux mousses ou aux novices.

On appelle novices les jeunes marins qui ont plus de seize ans. — La loi dit : — a Tout mousse à l’âge do seize ans accomplis sera novice de droit. S’il a vingt-quatre mois de navigation et est jugé bon matelot , on pourra lui en donner le titre et la paie. »

J’ai dit : dans la plupart des ports ; — cette formule même implique l’exception, et j’en tiens compte^ ici pour ne pas me mettre en contradiction avec Beaussant et les plus estimables auteurs maritimes.

Je pose en fait , pourtant , qu’à Brest par exemple, il suffirait de donner on coup de sifflet pour avoir, dès le lendemain , autant de mousses qu’on en voudrait. — L’histoire de Roccaillou est vulgaire, mais tous les gars dans sa position n’ont ni son adresse ni son bonheur. Si notre Pierre Lapierre eût excité à un moindre degré la compassion du lieutenant , il était jeté sur les pavés de Rochefort, où \a Dryade désarma , et, selon toute apparence, la marine aurait aujourd’hui un vaillant maître de moins.

On soumet de jeunes enfants qui n’ont pas achevé

LES DÉBUTANTS MARITIMES. • 81

leur croissance à des conditions de taille qni compliquent encore la difficulté. Le mousse à l’âge de douze ans doit avoir le minimum de taille, l'“30, — à treize ans , 1“ 33 , — à quatorze , 1“ 38 , — à quinze, l'"44, — à quinze et demi, l" 50. Moi qui écris ces lignes, je me rappelle avoir longtemps échoué dans mes démarches en faveur d’un charmant petit gaillard nommé Joseph , parce qu’il lui manquait deux ou trois centimètres. — Enfin , avec le ciel il est des accommodements , — un administrateur et un capitaine de mes amis voulurent bien se faire mes complices ; mon petit Joseph fut inscrit sur le rôle d’un brig-canonnière en partance. Trois ans après , au retour d’une campagne dans le fleuve des Amazones , le petit Joseph avait cinq pieds cinq pouces , et je ne suppose pas que la chaleur du tropique ait été pour rien dans sa croissance.

S’il y a surabondance à Brest et pénurie ailleurs, cela tient surtout aux idées plus ou moins maritimes de la population , à des répugnances , à des préjugés qu’il serait facile de combattre , au défaut d’encouragements et de facilités , à la complication des démarches et enfin à l'ignorance des parents.

Les parents se figurent que le mousse est une victime, un patira incessamment tourmenté par les matelots et les maîtres , qu’il manque de protection de la part des officiers , que son moral est exposé encore plus que sa personne. Il importe au premier

chef de dissiper ce qu’il y a de faux dans ces opinions extrêmement répandues , par exemple , sur les bords du canal de Languedoc. 11 importe plus encore d'attaquer le mal dans sa racine en rendant absolument impossible ce qu’elles ont de vrai.

Nous ne cacherons pas, d'ailleurs, que sur les bâtiments du nord de la France , les mousses , plus sévèrement menés peut-être , courent moins de danger au point de vue de leur moralité que sur certains navires du Midi. Plus de douceur d’un côté, de l’autre moins de faiblesse ou de négligence seraient donc nécessaires.

Quiconque sait que presque toujours un bâtiment, — même de l’État , — revient au port d’où il est parti , comprendra que le trop plein d’un port ne peut se reporter sur un autre. Les familles consentent de grand cœur à se séparer de leurs enfants pour la durée d’une campagne, non à les perdre de vue pour jamais.

Aussi les mères de Brest ont-elles une peur affreuse de Toulon et de la Méditerranée.

Le Brésil , les Antilles, les Indes, l’Océanie, sont à deux pas ; mais Toulon !... Toulon est l’autre bout du monde. Quand un vaisseau construit et armé à Brest part pour ce maudit Toulon , rien ne prouve qu’il en reviendra !...

Les mères de Toulon ont une égale antipathie pour Brest et tout l’Océan , — non qu’on n’en revienne

LES DÉBUTANTS MARITIMES

pas , — mais parce que les campagnes de la Méditerranée sont généralement courtes, et celles du Sénégal , des mers du Sud et du Nord d’une durée dix fois plus grande.

S'il en est ainsi entre nos deux principaux ports de guerre, dont les relations sont continuelles, que sera-ce entre les ports de commerce qui , à part le cabotage, n’ont presque rien de commun.

Un navire du Havre et un navire de Bordeaux peuvent se rencontrer dans le Gange , jamais à Bordeaux ni au Havre. — Si vous offriez à une mère de Bordeaux le meilleur embarquement pour son fils à bord d’un navire du Havre , soyez bien sûr qu’elle refuserait sans hésiter.

— Je veux bien que trois fois par an il aille à la Havane , vous dira-t-elle ; mais trois fois par an , il me reviendra, ici; trois fois par an, j'obtiendrai du capitaine qu’il vienne coucher à la maison , tous les soirs, pendant une quinzaine de jours, pendant un mois.

La mère de Marseille veut son fils sur un troismâts ou un brig du port; elle a horreur de la marine militaire et de Toulon : <

— Qu’il aille à Smyrne , qu’il aille à Odessa , qu’il aille même dans la Plata ou aux Marquises, — niais

qu’on ne le mette pas à Toulon, sur un navire qui i

ne mouillera jamais dans notre rade. ^

Son antipathie pour l’Océan le cède à l’horreur qu’elle a du port de guerre voisin.

Quoi de plus simple , de plus naturel et de plus juste que ces sentiments des pauvres mères du littoral !

Les enfants de marins qui deviennent mousses ne renoncent que rarement au métier de la mer, en dépit de toute la sensiblerie dépensée à leur sujet par les paroliers larmoyants et par certains romanciers. — Aussi les règlements sont-ils fort sages , indépendamment de leur stricte équité , en privilégiant les fils de matelots et en n’accueillant qu’avec mesure les petits mauvais sujets dont leurs papas voudraient faire des mousses. — Ces derniers sont bientôt las de leur apprentissage et après avoir porté le sobriquet parisiens abandonnent la marine aussitôt qu’ils le peuvent. Les autres , au contraire , regardent la mer comme leur seconde patrie.

L’enrôlé volontaire , âgé de dix-sept à vingtquatre ans , est une variété de débutant inGniment plus rare que le mousse et le novice , qui , devenus matelots , seront inscrits comme tels sur les contrôles des quartiers et ressortiront de \ inscription maritime.

On entre encore dans la marine à vingt-et-un ans , par le recrutement ordinaire , en vertu du tirage au sort. — De là , les hommes de la conscription , constamment désignés à bord sous le nom de conscrits, même à la Gn de leur temps de service.

LES DÉBUTANTS MARITIMES. >5

Ce genre d'appel engendre en fait une dernière variété de matelots ( fort peu matelots dans le sens marin du mot ) , variété très-mal venue en général , — celle du remplaçant.

L’enrôlé volontaire diffère essentiellement du conscrit, puisque çe dernier ne sert qu’à contre cœur. L’un s’est jeté dans les équipages de ligne , soit par vocation réelle comme il arrive à quelques jeunes gens du littoral, soit par vocation imaginaire comme le fourrier Jean-Baptiste Lavertu dont les mémoires ont cessé d’être inédits (1), L’autre a été levé de force, et on l’a fait apprenti-marin ; si le choix lui en eût été laissé, il aurait certainement opté pour un corps de l'armée de terre ; bon gré , mal gré , il porte pour sept ans le paletot maritime; au bout de sept ans, il aura son congé définitif et s'empressera de fuir la mer comme une ennemie.

Avant la formation des équipages de ligne, les levées obligatoires pour la marine de l’Etat n’atteignaient que les marins de profession , soumis comme tels aux lois et au régime exceptionnel de l’inscription maritime. Mais il est évident qu'un équipage de vaisseau n’a pas besoin d’être exclusivement composé de marins proprement dits. On bâle fort bien sur un cordage , on peut même tirer très-convenablement un coup de canon sans avoir été mousse. Pour soulager

(1) Voir la Coutines de rintrouvable^

LBS MARINS.

la marine du commerce et ne pas lui enlever tous ses hommes habiles , on imagina donc de compléter les équipages avec des gens étrangers à la marine. Des primes d’engagement furent offertes aux enrôlés volontaires.

La création des équipages de ligne coïncide avec cet essai ; les premiers bataillons furent ainsi formés d’engagés , raccolés en général sur les pavés de Paris, gaillards intelligents, intrépides , mais indisciplinés, presqu’ingouvernahles. On n'en vint à bout qu'à coups de corde; plusieurs séditions eurent lien; on dut les réprimer par des mesures maritimement énergiques. En somme, tous les officiers de vaisseau se plaignirent. Alors, on substitua des moutons aux loups; de pauvres diables, attachés à la cbarrue paternelle , à des démons tirés des tapis francs par l'appât de la prime.

Ces moutons sont les conscrits actuels dont un certain contingent est annuellement dirigé vers les ports. Les enrôlés à primes se battaient sans cesse avec les matelots des classes; le désordre régnait incessamment dans les villes maritimes et à bord. Les conscrits , au contraire , s’entendent parfaitement avec les gens de mer qu’ils aident sans leur porter ombrage ; et désormais les deux éléments fondus dans tout équipage vivent en excellente harmonie.

Le système des engagés à primes ayant disparu , l’enrôlé volontaire actuel n’est plus qu’un individu

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LES DEBUTANTS MARITIMES. ST

isolé qui se perd dans la masse et que l'on confond avec les conscrits , puisqu’il est aussi étranger qu’eux aux us et coutumes du bord. Seulement, l’enrùlé volontaire est ordinairement plus décidé, plus iniclligent que le pauvre conscrit, ou encore il a reçu quelque éducation, comme noire cher Lavertu qui dut à sa belle écriture le po.ste et les galons de fourrier.

Les conscrits ont fourni peu de gens de mer à la marine de l’État. J'en ai cependant connu un, qui ayant pris goût au métier, y avait atteint le grade de maître d’équipage. — Mais je signale le fait comme une exception des plus extraordinaires. Les enrôlés volontaires ont donné beaucoup plus fréquemment des sujets à l’armée de mer. J’en pourrais citer vingt exemples, à commencer par celui d’un jeune avocat sans cause qui , moins d’un an apres son engagement , était gabier de grand’hune à bord d’un vaisseau de quatre-vingts; la force physique unie à l’intelligence suppléèrent rapidement à l’expérience qui lui manquait. Dans le service de la timonnerie, plusieurs enrôlés volontaires ont fait assez vite leur chemin ; il en est môme quelques-uns qui sont entrés par cette voie dans le corps des officiers.

Quant aux remplaçants, ils ne valent ni mieux, ni moins , dans l’année de mer que dans l’armée de terre.

Mousse et novice , futurs matelots de l’inscription

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marilimfi, — conscriis ou gens du recrutement, — enrôlés volontaires et enfin remplaçants, telles sont donc les diverses catégories de débutants qui fournissent à nos navires les gens de l’équipage proprement dit.

Il reste encore à parler des débutants destinés à former un jour nos états-majors. Le commissariat de la marine, le service de santé, l’administration des subsistances , enfin chacune des branches du service naval a ses débutants navigateurs, qui font leurs études préparatoires, les uns dans les bureaux , les autres dans les hôpitaux de la marine.

L’école navale , vaisseau ancré en rade de Brest , est aujourd'hui la pépinière de nos officiers. C’est là qu’ira le petit Alfred, ce brillant humaniste dont nous avons raconté la vocation.

Alfred part donc de Colmar ou de Lyon , de Châlons ou de Moulins, et arrivé à Brest , il est caserné pour deux ans sur le vaisseau école. Pendant la première année, il sera fiston, ou, comme on dit en marine , fistav,; mais n'aura point à subir, de la part de ses anciens , autant de vexations , à beaucoup près, que le cowscrû de Saint Cyr. Les mœurs de l’école navale sont moins barbares que celles de l’école militaire : les officiers , les adjudants sont beaucoup plus près des élèves , attendu que l’espace est plus resserré. Les traditions de l’école remontent à un petit nombre d’années et ne sont point mauvaises.

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LES Débutants maritimes. «»

De mon temps , ea 1828 et 1829, od ne passait que dix ou douze mois à bord du vaisseau qui était alors XOrion.

Deux ou trois ans après ma sortie de l’école, lorsque le vaisseau XOrion réunit pour la première fois deux promotions différentes , et qu'arrivèrent les premiers fistanx, les chefs eurent la sagesse de faire une sorte de point d'honneur aux anciens de se conduire en jeunes gens bien élevés, de recevoir les nouveaux venus avec convenance et cordialité , non comme des victimes , mais comme des camarades. On leur fit entendre qu’ils devaient offrir un repas aux fistaux ; le commandant les autoriserait , pour la circonstance , à se procurer des vins de Champagne et des liqueurs, dont l’introduction était ordinairement interdite avec une rigueur extrême.

Les anciens enchantés applaudirent à ce projet. D’autre part, on leur insinua qu'ils se devaient , eux , futurs officiers de marine , de ne pas se comporter avec la grossièreté soldatesque des futurs sous-lieuteuants. L’on exploita , dans un but louable, l’inévitable esprit de rivalité qui existe entre les armées de terre et de mer.^

Bref, la connaissance se fit en trinquant ; les brimades , taquineries et persécutions furent l’exceptioD , la bonne harmonie passa en coutume. D'année en année se font encore sentir les heureux résultats des sages mesures prises le premier jour.

LËS MARINS.

Âu bout d’un an , le fîstau devient un ancien ; — au bout de deux, après un examen définitif, l’élève de l'école navale se transforme en aspirant de seconde classe portant raiguilletle mi-partie bleu et or.

Dès qu’il aura conquis cette dernière qualité , bien qu’il soit loin d’avoir cessé d’être un débutant maritime, il sera devenu digne de prendre sa place dans les rangs de l'état-niajor de la flotte.

Deux ans de noviciat, d’exercice dans les vergues, et d’instruction pratique ont passablement dégrossi le jeune loup de mer. Quand il arrive sur le premier bâtiment de guerre où il servira, l’aspirant connaît au moins un peu le nom et l'usage de toutes choses.

Il n’en peut être ainsi des élèves que l’école polytechnique fournit au corps des officiers de vaisseau.

Ceux-ci entrent de prime-abord dans la flotte avec le grade d’aspirant de première classe , portant l’aiguillette d'or. Ils sont assimilés aux lieutenants en second des armes spéciales , et prennent rang parmi les aspirants de première classe, qui ont tous quatre ans au moins de pratique maritime , quatre ans dont deux sur le vaisseau-école, comme on vient de le dire.

Les élèves de l’école polytechnique , malgré leurs fortes études , ne sont pas moins dépaysés au début de la carrière que les derniers des enrôlés volontaires ou des conscrits du recrutement. Forcés de tout apprendre à la fois , ils sont dans le chaos et se pren-

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LES DÉBUTANTS MARITIMES

nent souvent à maudire ie choix qu’ils ont fait de l’armée navale. Ce qui n’ernpêche pas , — comme on le pense. — l’école polytechnique d’avoir donné à la marine plusieurs capitaines du premier mérite. Seulement , à leur entrée à bord , les polytechniciens sont forcement de détestables aspirantsde première classe; ils le sentent, en souffrent, et parfois ne pouvant surmonter les dégoûts d’une position humiliante , ils donnent leur démission. J’en ai vu un certain nombre d’exemples.

Je ne citerai que pour mémoire les volontaires de la marine , véritables antipodes des polytechniciens : ceux-ci n'ont que des théories scientifiques pour tout bagage, ceux-là n'apportent guère qu’une teinture pratique du métier. ~ Avant de subir l’examen fort peu étendu qui leur vaudra une position à bord pareille à celle des aspirants, les volontaires ont accompli un certain temps de navigation comme mousses , novice.s ou apprentis-marins. Ils ne sont donc pas débutants proprement dits, mais la filière qu’ils suivent est une des nombreuses manières d’entrer dans la carrière navale.

Les volontaires ne font point partie de l’état-major général de la marine , — ils sont awtciliaires : ils occupent le dernier rang dans une hiérarchie parallèle à la hiérarchie du corps. On a, en effet, dans la marine, des enseignes auxiliaires , des chirurgiens auxiliaires , des patrons ou capitaines auxiliaires. Les auxiliaires

ne concourent pas pour l’avancement ; ils ne servenV que momentanément l’État, comme ils pourraient servir tout autre armateur. De vieux règlements ont prévu les lieutenants de vaisseau auxiliaires. J’ai connu on capitaine de frégate retraité qui reprit auxiliairement du service et obtint le commandement d'une gabare.

Les volontaires sont des aspirants de marine auxiliaires; en général, ils ne servent sur les navires de l’État que dans l’intention de pénétrer plus avantageusement ensuite dans la marine du commerce. Ils ' ont payé leur dette au service militaire , dans une position comparativement agréable, et deviennent pour la plupart d'excellents capitaines au long cours.

En attendant , ils partagent exactement le sort des aspirants de première ou de seconde classe : logés avec eux dans le même éiroit réduit enfumé du faux-pont , nourris comme eux , ils remplissent des fonctions qui consistent à seconder les officiers dans tous les détails intérieurs , et à commander , à l’extérieur , les corvées de canots.

Quelquefois les volontaires, en récompense d'actions d’éclat , ou pour prix d’une conduite remarquable, sont nommés aspirants; — en ce cas, ils prennent rang dans l’armée de mer.

Plusieurs de nos meilleurs officiers ont commencé par être volontaires , et nous ponrrioqs en citer qui ,

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LES DEBUTANTS MARITIMES.

avant ainsi débuté auxiliairement dans la flotte . v •* . ' *1

sont devenus des amiraux du plus grand mérite.

Sur les bâtiments marchands, les jeunes gens qui débutent dans une position intermédiaire , comparable à celle des aspirants, sont appelés pilotins. Jeunes messieurs, fils d’armateurs, de capitaines au long cours, ou d’amis des expéditeurs du navire , ils travaillent comme de simples matelots, mais mangent à la chambre avec les officiers. En rade ou au port, ils passent l’habit noir pour descendre à terre, après avoir eu tout le long du voyage une chemise de laine pour costume.

Si l'on sait qu’à bord des bâtiments de l’État , certains mousses attachés à la timonnerie sont aussi appelés pilotins , on doit comprendre que le mot prêle à l'amphibologie.

Il y a donc pilotins et pilotins; et l’on humilierait beaucoup le jeune débutant de la marine marchande, si on le confondait avec un simple mousse. Il se croit et s’intitule officier du commerce ; — quand il est loin des ports, il se donne volontiers pour aspirant de marine.

Désormais la variété des pilotins devient fort rare , même à Bordeaux où ils florissaient , il y a quelques années , pour le désespoir des premières chanteuses du théâtre.

Outre les enfants de la balle, futurs capitaines au long cours , le petit mauvais sujet que Monsieur son

père met véritablemeDt dans la marine, par l’entremise de quelque ami négociant armateur ou capitaine . le galopin dont les parents paient la pension à bord , ce mauvais drôle enfin qui a donné lieu à tant de préjugés ridicules, est inévitablement pilotin.

De tout ce qui précède, il faut conclure qu’on entre dans la marine par vingt portes différentes ; l’histoire à la main , ajoutons qu’on y entre à tout âge et dans tous les grades.

r.e fameux amiral anglais Robert Blake commença par être un puritain sévère, membre du Parlement. N'ayant pas été réélu , il leva une compagnie de dragons contre le parti royaliste. Pendant six années, il se distingua par des assauts et des combats qui lui valurent des remerciements publics, une récompense du Parlement et le grade de colonel.

Ku février 1649, il fut appelé au commandement de la Hotte, et ne fut pas le seul officier de l’armée de terre placé dans celte position bizarre. Deux autres colonels, Deaiie et Popham, passèrent en même temps que lui dans l’année de mer. Blake, alors âgé de cinquante ans, ignorait les premiers éléments de la manœuvre. Il n’en devint pas moins , et très-vite, un des meilleurs amiraux de son temps.

En courant sur les traces du prince Rupert, il ravagea les côtes maritimes de l’Espagne , réduisit les lies de Scilly et de Gueruesey, tenues par les royalistes, et par scs course^ heureuses mérita d’être

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LES DÉBUTANTS MARITIMES

nommé amiral dès 1652. Il se mesura presqu’aussitôt contre l’amiral hollandais Van Tromp, l’un des grands marins de son siècle ; l’avantage parut être du côté des Anglais , car l’escadre hollandaise battit en retraite.

Tromp réuni à Ruiter prit, il est vrai, sa revanche, au combat de Godwin ; mais l’escadre hollandaise était tellement supérieure à celle de Blake, que l’échec de ce dernier ne porta aucune atteinte à sa réputation déjà établie de grand homme de mer.

Blake, de conserve avec Monket Deane, battit les Hollandais à plusieurs reprises; sa division assura la victoire à la bataille du 3 juin 1653.

La Méditerranée, les côtes d’Espagne, les îlfâ Canaries furent plus tard les théâtres des exploits de ce colonel subitement transformé en amiral et qui occupe un rang élevé dans les fastes maritime de la Grande-Bretagne.

O Un jugement toujours calme et froid, a écrit H. de Laporte, conduisit heureusement sa bravoure à travers les entreprises les plus hardies. H fut le premier à s’éloigner de la vieille pratique qui faisait consister le talent d’un amiral à tenir les vaisseaux loin du danger, et c’est à lui que les Anglais doivent l’impulsion donnée au courage de leurs matelots. »

Il fallait que Blake fût un homme de génie pour devenir ainsi tout à coup grand tacticien naval, d’officier de cavalerie qu’il était auparavant.

' Cel exemple est presqu’unique ; mais il n’est point rare dans l’anciennehistoiredevoir des généraux ,ou des capitaines occuper d’emblée leurs fonctions sur nos escadres et nos navires de guerre. Les choses se passaient fréquemment ainsi, alors que le marin était en quelque sorte distinct de l’homme de guerre. — Celui -ci commandait en chef la force navale , disposait scs hommes ou ses vaisseaux pour le combat , mais s’en fiait aux marins pratiques : au pilote d’une part, au maître de l'autre , pour diriger ou pour manœuvrer le navire. — Toutefois, si le chef militaire avait quelque aptitude au métier de la mer, il se hâtait de s’y instruire, pour échapper aux objections sans fin de ses officiers subalternes.

Plusieurs de nos illustres guerriers maritimes ont fait à peu près comme Blake, entre autres le belliqueux archevêque de Bordeaux Escoubleau de Sourdis , qui , du siège de La Rochelle , où il combattait en terre ferme , passa sur une escadre , et devint en peu de temps un valeureux amiral.

A mesure que la marine militaire s'est organisée , les chefs improvisés , tels que les Montmorency, les d’Harcourt , et tant d’autres amiraux temporaires, dont quelques-uns devinrent grands marins, ont disparu devant les marins de profession. La France n’a plus emprunté à Gênes, à Venise, à la Hollande ou à l’Espagne , des llotilles et des gens de mer qu’ai- .. laient seconder nos soldats ; on n’a plus confié le

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LES débutants MARITIMES 4‘7

coDimandement eo chef à des courtisans , à des trésoriers de la couronne, à des gentilshommes aventureux, à des militaires braves mais inhabiles à la manœuvre des vaisseaux : le guerrier maritime a commencé par être homme de mer. Déjà les chevaliers de Rhodes et de Malte s’instruisaient à la manœuvre des galères, et pouvaient passer pour marins , lorsque le titre d’amiral n’était encore que celui d’un haut fonctionnaire dont les charges, privilèges et devoirs ne s’étendaient pas nécessairement au commandement des flottes. Mais après Jean de Vienne, Polain de Lagarde devient marin comme les Doria et les Barberousse ; nous avions de véritables officiers de mer , avant d’avoir, à proprement dire , des officiers de marine.

Sous le cardinal de Richelieu, l’organisation navale se développe, Duquesne parait. Bientôt, le règne de Louis XIV et l’habile administration de Colbert achèvent de donner à la France une marine militaire.

\ cette époque , ce n’est plus que par exception que des gens de guerre, comme le duc de Beaufort, et plus tard les d’Estrées, commandent des expéditions navales. — Les officiers de la marine sont tous marins, ils débutent jeunes et ne commandent qu’après avoir passé parles divers grades. Le pilote a cessé d’être le second officier du bordf HP nfaTOre d’équipage descend dans la hiérarchie. Toufville, Val- ^^belles, Forbin , Chateanrenaud , Co^tlogon, Cas-

sard , Dugnay-Trouin , cent antres encore ont débuté dans les grades subalternes.

On vit rarement , même sous Louis XV, des favoris arriver de prime-saut à monter comme capitaines des navires de l’Etat; — sous Louis XVI, jamais.

La République jeta dans les rangs élevés de l’armée navale des hommes au-dessous de leur nouvelle * position ; mais ces hommes étaient an moins marins parieur éducation et leurs antécédents. Par malheur, ils manquaient des connaissances qui constituent l’officier.

La médaille avait été retournée- Le capitaine ne s’adressait plus à un maître en lui disant ;

— Conduisez -moi ici ou là. . par le travers de l'ennemi. . . au plus fort du feu !.. .

Le capitaine recherchait quelque Parisien lettré , beaucoup moins marin que lui , pour savoir comment se comporter, on aller, que faire dans l'intérêt du service.

I/un de ces braves gens , ancien pilote de l’île de fiaz , transformé un beau matin en capitaine de vaisseau, étant complimenté sur son habileté de commandant , répondit avec naïveté qu’il possédait un moyen infaillible pour tout faire marcher à souhait:

— Eh ! eh ! disait-il en se frottant les mains , je choisis un bon second !...

L’Empire transforma plus de marins en soldats ^ 4 que de soldats en marins.

LES DÉBUTANTS MARITIMES. 4i

La Restanration commit la faute de rouvrir trop aisément les rang de l’armée navale à des officiers rouillés par une longue inactivité. Cette faute fut imitée par le gouvernement de Juillet, qui fit aussi plusieurs fournées de rentrants à la houillotte. Les railleries qui ont accablé ces débutants sur nouveaux frais dans la marine furent pourtant très -injustes envers quelques-uns. Plusieurs des premiers avaient navigué pendant l’émigration , soit au service de l’Espagne , soit dans les marines marchandes étfangèrcs, ils revenaient très-capables de remplir leurs devoirs , — ainsi que je me suis attaché à le faire sentir dans mon roman la Couronne Navale. Mais je puis, d’un autre eôlé , ajouter, par expérience , que rien n’est moins rassurant qu’une campagne sous les' ordres d’un de ces débutants à barbe grise. — J’ai servi pendant quelques mois sous un rentrant de 1830^, excellent homme, qui s’arrangeait de manière à laisser un morceau de notre bâtiment partout où nous passions. — Bien nous prit d’étre forts d’échantillon, d’avoir une solide membrure et sous notre quille une bonne fausse quille.

■ Je me rappelle, en un seul appareillage, avoir abordé un pauvre navire à l’ancre, l’unique , le seul qui pût se trouver sur notre route, et avoir failli le couler à fond ; un qnart-d’heure après, nous allions '^ter à longueur de bras , les murailles d'un fort où nous risquâmes de nous briser en mille pièces.

Nous commettions ces manœuTres triomphantes aux risées d’une division anglaise , où l'on ne se souciait pas desavoir qui nous commandait, mais où l’on devait se réjouir beaucoup de l'habileté des capitaines de vaisseau de la marine française. Ce qui nous était arrivé une fuis , nous arriva dix , — l’ange gardien de notre barque , la garda du naufrage. — Bref, elle talonna si souvent, ici , là et ailleurs, qu’il ne restait pas vestiges de notre précieuse fausse quille au retour du bâtiment en France ; — plus tard, enfin , quand on démolit le navire , les charpentiers durent ébrécher maintes fois leurs haches sur les fragments de roches madréporiques incrustés dans la carène; ils rencontrèrent dans les fonds, toutes sortes de cicatrices peu glorieuses , de traces d'écorchures et de chocs, d’écbouages et de frottements.

Les rentrants à la bouillotte se font illusion sur eux-mêmes ; les débutants ne se font illusion que sur le métier. Les premiers, qui rentrent dans la marine avec un grade et une position au-dessus de leurs forces, sont écrasés aussitôt par une responsabilité formidable. Les seconds arrivent dans les derniers rangs, n’y sont rcsponsables de rien, perdent peu à peu leurs idées folles, se forment à la fois le jugement et le tact, et deviennent vraiment marins.

On rit du rentrant à la bouillotte et de ses préten tiens ridicules; on aime l'élève ou aspirant, joyeux débutant dans la carrière , avide d'aventures , de

LBS DEBUTANTS MARITIMES.

grandes émotions , de dangers, de plaisirs maritimes, de découvertes , de rencontres , de combats ; — on sourit au jeune mousse, alerte enfant, dont les braves matelots feront un bomme.

Entre toutes les physionomies maritimes , celle du mousse et celle de l’aspirant ont une grâce particulière , l’une par sa naïveté , l’autre par son caractère d’enthousiasme; l’une par sa fraîche poésie au parfum essentiellement populaire , l’autre par ses couleurs romanesques , chaudement éclairées par ce soleil du cœur qui a nom feu sacré !

Il y a toujours un peu de Monbars dans l’aspirant de marine; il y a souvent, très-souvent, dans le mousse, beaucoup de l’excellent Pierre Lapierre dit Roccaillou.

L’AMIRAL

De même que le capitaine est à son bord maUre après Dieu comme disent les vieilles chartes navales, de même l’amiral, commandant des commandants , est après Dieu , le roi de sa flotte. Chef unique de tous les bâtiments de guerre et de transport assemblés sous son pavillon , ainsi que des convois de navires marchands réunis à l’escadre , il est sur son vaisseau comme dans sa capitale. C’est de là qu'il règne, gouverne et commande. Chacune des divisions est une province qu'un vice-amiral régit d’après ses ordres, chaque navire est une grande place forte ou une petite citadelle, une ville de commerce ou de dépôt, un atelier ou un magasin flottant.

Pas plus que sur un bâtiment isolé, le pouvoir oligarchique n’est acceptable dans une armée navale. Diverses nations alliées combinent-elles leurs forces , il faut , sous peine de désastres , qu’un amiral

en chef exerce l'autorité suprême. Les défections dans les armées de fner, plus faciles et par cela même plus fréquentes que dans les armées de terre, démontrent l'importance de l'unité de commandement et la nécessité d'une étroite discipline dans ce corps multiple "qu’on appelle une flotte. Si les ordres de l’amiral peuvent être éludés ou enfreints , l’armée se divise, se disperse, se décompose; elle n’est plus ; l’amiral a cessé d’être amiral , chef, émir, d’après l’étymologie arabe du mot qu’on ne trouve dans aucun de nos annalistes avant l’époque des croisades.

Les philologues se sont chamaillés comme des pauvres et s’arrachent encore les cheveux au sujet du mot amiral. Deux ou trois versions tirées du gaulois ou du grec sont en présence. Les mots améralés ou améras, signifiant premier officier de mer, ont été dénichés comme des preuves écrasantes par les hellénistes. Les Celtes, qui font dériver amiral d’ar mor (la mer), n’ont pas amené pavillon pour si peu. Les Sarrazins ne se tiennent pas pour battus. Les voyageurs modernes brochant sur le tout, nous apprennent que le nom àîamirov, est donné aux chefs de flottilles du Niger.

En pLince, le terme d’amiral ne s’appliqua point d'abord à la marine d’une manière exclusive ; comme émir dans le Levant , il .signifia gouverneur, général , chef. On parle, dans de vieux livres, d’un amiral des arbalétriers , et pour y désigner le commandant

L’AMIRAL

des forces navales , on s’y serl des mots d'amiral de < mer, d’où nous inférerons très-naïvement que l’on connaissait des amiraux de terre. L’on en a même connu, depuis, un nombre fort respectable , comme le prouverait au besoin la li.ste complète de nos amiraux anciens et modernes.

Le titre d’amiral de mer, après avoir été applicable aux généraux pourvus de commi.ssions pour des expéditions maritimes, fut réservé à l'officier appelé a la charge d'amiral de France.

Maître Pierre le Mègue, nommé à cet office en 1317 par le roi Cbarles-Ie-Bel, est le premier que citent les historiens. — 11 avait, comme tel, cinq florins de gages à 22 sols la pièce C'était un homme de mer qui avait servi contre les Anglais sous les règnes précédents cl qui, devenu amiral, continua de les combattre avec le concours de Gentian Tristan, amiral de Gascogne.

Il y avait, comme on voit, plusieurs amirautés. Celles de Guienne, de Bretagne et de Provence ou du Levant , ont existé concurremment avec l’amirauté de France , jusqu’à la suppression de la charge par le cardinal de Richelieu. Toutefois les amiraux de Frarice , étant seuls reconnus grands officiers de la couronne , eurent constamment en cette qualité la prééminence sur les autres amiraux , quoique leur commandement n’embrassât que les côtes de Picardie et de Normandie,

Avant Pierre le Mègue ou le Miége , Enguerrand deCoucy, Mathieu de Montmorency, Jean d’Harcourt, Thibaut de Chepoy, et autres non moins illustres avaient dirigé avec éclat des expéditions navales françaises, mais la dignité d’amiral de France n’était point encore érigée en office. Les droits et privilèges de cette haute charge sont déterminés par les ordonnances de nos rois (*) — « Ils sont ample- » ment déduits au quatrième volume des ordonnances » de François depuis l’an 1543.

» L’amiral est d’office seul chef de toutes les ar- 0 mées qui se dressent en mer ; a la juridiction de » tous les crimes commis sur la mer et sur les grèves » d’icelle , jusques où le grand flot de mars se peut » étendre , etc., etc. »

Dès Charles V, l’amiral est un personnage qui marche presque de pair avec le connétable. 11 est vrai que sous Charles V, la France avait pour amiral Jean de Vienne , le digne émule de Duguesclin.

« Ce sage roi (Charles V), dit un vieil auteur (*),

» connaissant bien que pour arrêter les efforts des P Anglais, il fallait être le plus fort sur mer, fut

(1) Les premières ordonnances françaises relatives à la marine remontent à Charles VI (1400). Avant elles on n’a qu’un chapitre des capitulaires de Charlemagne touchant la garde de côtes. Louis XII ( 1450) , François V ( 1511 et 1543) . Henri III (1584 et 1586) , ont donné ensuite à notre marine les ordonnances les plus anciennes.

(2) Le père Georges Fournier, Hydrographie,

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0 toujours curieux d'entretenir une grosse armée B navale, porté à cela principalement par Jean de » Vienne , seigneur deCoucy , qui a été l’un des plus » adroits et signalés amiraux que nous ayons eus , U et si considérable de son temps que nous le voyons D nommé après le -connétable au traité qui fut fait » entre Charles V et le duc de Bretagne. »

La dignité d’amiral correspond à celle de maréchal de France ; le terme d’amiral est en outre l’équivalent de celui de général pour l’armée.

En marine, les acceptions d’un même titre changent en raison des fonctions , — choses essentiellement distinctes. Tout capitaine de navire , n^est* il même que le lieutenant de vaisseau , reçoit à son bord le nom de commandant ; tout ofGcier général est amiral pour ses inférieurs. Les trois premiers grades sont ainsi confondus .sous une seule et même dénomination.

Dans les circonstances ordinaires, l’amiral proprement dit n’est pas destiné à prendre la mer. Il ne faudrait rien moins qu’une collision entre les grandes puissances , ou un déploiement inusité de forces maritimes pour qu'il fût investi d’un pouvoir effectif eu rapport avec son titre. Depuis que , par ordonnance royale du 13 août 1830, l’assimilation est complète entre les sommités militaires de terre et de mer, jamais une escadre n’est sortie du port sous les ordres d’un amiral.

Une fois , une fois seulement , après une campagne aussi courte que glorieuse,, on vit sur une de nos rades , un vaisseau arborer pavillon carré à la pomme de son grand mât. Un nouveau grade venait d'étre créé dans la marine pour prix d’une conquête chère au pays. C'était au retour de celte expédition d'Alger dont le départ du port Toulon nous a fourni l’occasion de décrire l’appareillage d’une Hotte (').

Le vice-amiral , de même que l’amiral , navigue rarement en temps de paix; les commandements de divisions et de stations navales sont le plus souvent conliés à des contre-amiraux. Peu importe d’ailleurs ! Ce que nous allons dire , s’applique également à tous les officiers généraux de la marine en service actif de mer, nous ne les représenterons pas siégeant au conseil d'amirauté, nous ne les dépeindrons pas dans les positions de ministres , d’ambassadeurs , de préfets maritimes, ni de gouverneurs de colonie. C’est à bord qu’il convient de les observer, et à bord , les différences entre le vice-amiral et le contre-amiral sont insensibles ; la seule apparente est la place occupée par le signe distinctif qui Hotte en tête do mât. L’un comme l’autre a pour réle et mission le commandement supérieur d'une division navale.

Le pavillon carré au grand mât est la marque distinctive de l'amiral ; il est au mât de misaine pour le

(1) Le Tableau de la Mer au volume £,a vie navale, ch. 111.

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vice-amiral , et au mât d’artimon pour le contreamiral.

Un grand bâtiment de guerre complètement armé , attend en rade des ordres pour partir de France ; sa destination, comme presque toujours, est un problème, et si quelque chef la soupçonne ou l'a contidentiellement apprise, il se garde d'en parler. Tout à coup, le bruit court qu'un amiral montera le vaisseau. Cette nouvelle fait naître des sentiments bien divers parmi les chefs et les subalternes. S’il en est, parmi les renards surtout, qui se réjouissent tout d'abord , s’il en est un grand nombre qui semblent indifférents, la plupart murmurent à demi-voix. Plus d’une plainte sera formulée peut-être dans les profondeurs de la cale , peut-être sur les coussins de la grand’cbambre.

— Moi, SC dit le commandant, me voici en sousordres , je ne serai plus chez moi , je perds mon logement et mes plus belles prérogatives. Mieux vaut être le premier d’un village que le second dans Rome, rien de plus vrai. Cet amiral oubliera sans cesse qu’il n’est pas capitaine , il empiétera sur mes fonctions, il se mêlera de police intérieure -, il s’immiscera dans des minuties !... Au diable la nouvelle !

Les doléances du lieutenant en pied ou commandant en second , sont bien autrement amères : le

nombre de ses corvées est encore augmenté ; il aura

deux censeurs pour un et ne saura quels biais prendre pour les contenter tous deux. Si l’amiral lui donne un ordre direct et qu'il l’exécute sans prévenir le commandant, celui-ci sera mécontent à bon droit; s’il prévient , au contraire , il recevra la première bordée de mauvaise humeur. Car, que l’un dise blanc, l’autre dira noir; — c’est assez l’usage.

Du reste , le second aussi est délogé pour faire place au capitaine. Chacun descend ainsi d’un cran jusqu’au dernier enseigne qui au lieu d'une chambre claire et commode, n’a plus qu’une soute, trou ob.scur où l’on ne peut .se passer de lumière en plein midi.

Un amiral entraîne des adjudants et un secrétaire qui prennent autant de places d'ofliciers ; à sa suite arrive une musique militaire fort ennuyeuse par les répétitions des instruments isolés faussant du matin ' au soir et qu’on ne peut fuir en aucune façon. Malheur au dilettante qui se trouve à bord du vaisseau.

Le roi Midas trouverait peut être agréable l’orchestre maritime de l’amiral; nous connaissons d’indulgents navigateurs qui veulent accorder le nom de distraction à ce charivari perpétuel , duquel résultent parfois certains morceaux d’ensemble plus ou' moins supportables. Oh! l’étude de la clarinette par un novice bas-breton , durant trois heures consécutives ! en pleine mer, sans que vous perdiez une seule des notes qu’il ne trouve pas ! et le piston !... et la petite

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flûte!.... et le trombonne!.... et les autres clarinettes !...

Bouchons-nous les oreilles et ne les rouvrons que sur le gaillard-d'avant où circule lagrandè nouvelle:

— Dis donc, Lachique, sais-lu qu'il nous vient de Paris un gros légume un de ces quatre malins?

— Ne m’en parle pas, matelot, j’en marronne depuis deux heures qu’Herrigoïen me l’a appris dans son charabias; je pensais qu’il me parlait de bétail , je lui dis : bon ! c'est signe qu’on prend le large. Bonjour les enfants I Pousse de fond! Le commandant est bonhomme, tout de même, d’embarquer des bœufs pour l’équipage. — Non ! non ! mich ! ni afie I qu’il se met à crier, amiral ! amiral ! — Que le grand cric te croque avec ton amiral. Va falloir lui faire un pont de satin blanc et des mi- . roirs dans les caronades , nous aurons des inspections de cent brasses et des exercices de tonnerre !... Nom d'une pipe I je le voudrais à quatre cent mille millions de milliasses de lieues , cet homme ! — à quoi que ça sert , un amiral ? — à embêter le monde , rien de plus!

A la cuisine , on se dispute déjà pour les fourneaux qui reviennent à la valetaille du général. Messieurs les ol Aciers de bouche se servent toujours de ce cier- . nier mot.

Au fond de la cale, les vieux arrimeurs eux-mêmes trouvent moyen de se plaindre :

Un seul soleil à peine Se pcal sonririr; une demi-douzaine Mettra la mer à sec.

Un amiral et son état-major, pour le calier sont autant de soleils de plus.

N’oublions pas les aspirants , iis crient assez haut pour être entendus : — leurs heures deservice et leurs ennuis vontêtre triplés et quintuples.

Cependant , au bout de quelques jours , l’on se fait à l’idée de l’arrivée d’un amiral , on calcule les avantages que donnera sa présence. — Si l’on a l’occasion de se distinguer, il le saura certainement; rien de marquant ne se fera dans la division sans que le vaisseau y prenne part ; l’on jouira souvent de beaucoup de repos et l’on recevra des invitations de toute espèce. Les amiraux sont vieux, l’üge a tempéré leurs passions ; ils sont meilleurs que les commandants pour les subordonnés ; ils écoutent les réclamations et y font droit volontiers ; ceux qui tiennent à faire de la popularité sont surtout assez commodes.

Tout le monde finit par se familiariser avec la pensée d’un nouveau chef , et dès que la rumeur publique désigne l’officier général par son nom, l'on juge d’après sa réputation personnelle de l’influence réelle qu’il exercera.

Enfin , l’amiral longtemps attendu paraît et trouve chacun prêt à le recevoir. Il n’aperçoit aucune trace

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de niéccRitentemenl; son capitaine de pavillon {') lui-mérae , semble henreux de servir sous ses ordre.«.

On met sous voiles , on part , la division le suit ; ses aides-majors transmettent par des signaux toutes les dispositions qu’il prend; ses volontés sont ponctuellement exécutées: un mot, un geste, il est obéi.

Un simple capitaine peut être obligé pour obtenir du zèle et de la subordination , de se , laisser aller jusqu’à la colère. L'amiral n’a jamais lieu de s’emporter. Son titre suffit pour que devant luis'cflacept amours-propres froissés, inimitiés, faibles.se, paresse. Il trouve partout activité, zèle, énergie, union : l'on est vu de l’amiral !...

L’amiral, tel que nous, le comprenons, réunit la prudence, la fernieté et le savoir à un haut degré,; il a la science des hommes et des choses ; il possède surtout la connaissance exacte de ses nltribulions. L’esprit de détail porté à l’excès est un ccuçil où les chefs viennent fréquemment se hriser : ils découragent ainsi les subalternes et neutralisent leurs efforts. Oublier ce que l’on est pour descendre à un rôle inférieur, négliger sa division pour empiéter sur les fonctions de capitaine, quelquefois môme sur celles de second , est une erreur grave et funeste. En agissant de la sorte , on déchoit de son rang, on perd cette influence morale qui pouvait l’inlini sur

(1) Le Capitaine de pavilbn d'un amiral est le commandant du navire qu’il monté.

les inférieurs : on se découronne de son auréole pour poser en manœuvrier vulgaire, en ridicule installateur. A chacun son emploi , à chacun .sa mission. Si l’arairar reste dans la sienne , il paraîtra oisif à quelques-uns . et n’en sera que plus utile. Mais pourquoi rappeler le vieil apologue de Menenius Agrippa ?

Commandant une station navnle , à la fois diplomate et chef des forces françaises , l’amiral est responsable de la gloire nationale et de la prospérité du commerce ; juge suprême au-delà des mers , il représente les lois et le gouvernement pour tous ses subordonnés. Souvent par la force seule des choses, il e.«t également appelé à discuter de hautes questions politiques et à les trancher sur-le-champ. Certes, ce .sont là d’importants et d’honorables devoirs î

Si l'on noos demande maintenant des details sur la vie de l’amiral à bord , nous devrons le dépeindre entouré d’honneurs et de luxe , logé , servi comme un prince de la mer; ayant sa cour, son état-major général , ses aides de camp , ses officiers spéciaux ; ayant sa noblesse , c'est-à-dire les états-majors particuliers de tous les bâtiments de la flottille ; ayant son peuple aussi, peuple simple et grand , peuple de marins vaillants et naïfs qui le redoutaient de loin et qui le vénèrent de près. Au retour de la campagne, lorsque le vaisseau rentrera dans cette même rade où nous l’avons déjà vu, les équipages s’élanceront à l’envi sur les vergues , pousseront de nombreux

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hourras , et mêleront de grand cœur leurs voix aux salves d’artillerie, qui salueront le départ de leur amiral.

L’histoire seule peut compléter la peinture de la grande physionomie de l’amiral : c’est par le récit de ses campagnes et de ses bataille.s qu’on le jugera s’il s’appelle Duquesne, Tourville, Suffren ou Duperré, Ruiler, Tronip, Nelson ou Collingwood. — Et la postérité lui décernera le nom glorieux d’uo.MMK de -MER , s'il s’en est rendu digne par son audace ou sa prudence , par ses talents de tacticien , son savoir ou son génie.

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