‹ Tableau de la merChapitre 20 sur 57 · DE 8 HEURES A MINUIT · texte numérisé non relu

DE 8 HEURES A MINUIT

Temps menaçant , effroyables roulements de tonnerre , la mer est démontée , la frégate se comporte comme un ange, etc...

Les officiers , amis d’un laconisme qui permette d’ écrire le quart en quelques secondes , ne tolèrent

pas longtemps ce luxe de style ; ils exigent que la table de loch soit concise , coriace et sèche comme une dépêche télégraphique.

Ainsi que le capitaine, le second et le maître d'équipage , le chef de timonnerie n'alterne avec personne pour le service du quart ; mais il fait tous les jours celui de quatre à huit du matin. Alors il se tient auprès de la roue du gouvernail pour surveiller l'homme de harre; de demi-heure en demi-heure , il fait jeter à la mer la ligne de loch

Dont les nœuds espacés mesurent le sillage.

et il exige que l'heure soit régulièrement piquée.

Mais, après cette première séance, il ne disparait pas du gaillard d'arrière , il s’y montre sans cesse, afin que ses subalternes ne se négligent pas , et il a besoin de déployer une grande sévérité, car lespilotins sont des enfants rieurs , paresseux , bruyants , distraits, qu'il faut gronder et morigéner sans relâche.

Dans les grandes manœuvres et lors du combat , toutes les fois que le commandant prend le portevoix , le chef est à côté de la roue du gouvernail ; c’est lui qui fait hisser les couleurs à la pouppe. Fait-on des signaux , il doit en être prévenu le premier , et en avertir aussitôt l’officier de service et celui chargé du cinquième détail. Lorsqu’on navigue en division , le chef n’aurait plus un instant de repos si l’autorité ne lui permettait de rester étranger aux

LA MAISTRANCE.

circonstances ordinaires. Il en est ainsi de lui comme de l'officier des signaux à qui l'on adjoint des aspirants; ceux-ci et les seconds chefs suppléent de leur mieux à l’absence de leurs patrons.

Enfin le premier maître de timonnerie , déjà glorieux d’avoir dans son département le gouvernail et le pavillon, se vante encore d’être le directeurgénéral des paratonnerres dont il fait jeter les conducteurs à la mer dès que l’orage menace.

Les attributions du chef, on le voit, n’ont en aucun moment cet éclat qui éblouit l’équipage ; les matelots ne sont jamais frappés de. leur importance. Les trois autres premiers maîtres font agir la masse au son du sifflet ou du tambour; l’autorité immédiate de leur collègue s’étend à peine sur une vingtaine d’hommes. On le salue quand il passe , et voilà tout. Les timonniers , seuls à même de lui faire une réputation sous la misaine, sont, comme on le verra , des matelots à l’eau de rose qui vivent entre eux , et ne font point partager aux autres leurs sympathies ou leurs inimitiés. Cependant le chef peut aussi jouir de la popularité ; mais c’est un cas particulier qui tient à l’individu, non à sa position à bord.

Las du silence qu’il garde presque constamment à l’arrière . s’il aime à fréquenter les passavants , si ses récits divertissent la maistrance et parfois l’équipage , s’il déroge} en quelque sorte , pour rechercher

la qualité d’orateur eu plein vent , à coup sûr ; il deviendra l’oracle du bord.

Quel marin n’a pas rencontré une de ces vieilles tables de loch incarnées qui se complaisent à raconter de point en point ce qui se passait dans la division du comte d’Orvilliers , ou seulement à bord du vaisseau là Montagne, Ils possèdent une intéressante version de toutes ces histoires maritimes si curieuses et si peu connues , qui sont restées perdues dans les grandes clameurs de la république et de l’empire ; ils vous diront le naufrage du Républicain , les croisières de l’escadre invisible , l’affaire des Sablesd’Olonne , celle des brûlots de l’ile d’Aix , et tant • d’antres qui, dans leurs bouches, prennent un étrange caractère de vérité et de merveilleux amalgamés en parties égales.

Quand le vieux chroniqueur termine une de ses narrations , il ne manque pas de l’assaisonner d’une diatribe contre l’Anglais , et se trouve parfaitement d’accord en cela avec le maître de manœuvre et celui de canonnage.

Beauzœil dit la Mèche , le père Michel et M. Vrimond , notre chef de timonnerie , se trouvant embar- . qués ensemble , n’avaient pas de plus heureux passe-temps que d’anathématiser l’Angleterre et de la démolir pièce à pièce.

— Ces caïmans , si je les tenais , s’écriait Michel, comme je te leur ferais tour-mort sur le passage à la tarlntine I

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LA MAISTRANCE.

— Je voudrais, continuait fieanzœil, ne leur servir que mitraille à déjeuner, boulet rond à dîner, boulet ramé à souper, et ainsi dé suite pour potage, rôti et dessert.

— Et moi donc! faisait M. Vrimond , qu’esl-ce que je ne donnerais pas pour mettre en ronde soignée sur le journal : « Pas plus d’Angleterre que de beurre ! elle s’est fondue au soleil ! nous naviguons droit dessus l’endroit où était leur London. » On jetterait le plomb de sonde : a Quel est le fond ? — Foods d’os anglais , mon capitaine ! » Ça serait-il un drôle de fond !

— C’est fini 1 vous parlez bien, chef. Vous êtes un vrai, tout comme nous ; trinquons à la coulaison du pays de tous ces sans-cœur. »

Et ils trinquaient sans rire. '

Qu’on leur pardonne cette haine aveugle; tous trois avaient passé par les pontons , tous trois y avaient vu périr leurs meilleurs camarades , et le bonhomme Vrimond était toujours violemment ému quand il racontait la fin misérable de son ami , de son matelot , mort à côté de lui , à plat pont , dans la batterie malsaine d’un de ces cachots flottants.

— Et après ça ! ajoutait-il , on vient me dire que je suis rancunier ; je suis trop bon , au contaire ; je me reprocherai toute ma vie d’avoir sauvé deux Anglais qui, sans moi, se seraient noyés comme des poules.

Le premier maître de timonnerie, qu’il soit jeune et élégant , ou vieux et grognard, jouit du privilège, unique dans la maistrance militaire, d’être habituel lement nommé ; Monsieur un tel. On lui dit : « Monsieur Vrimond » sur l’arrière ; on l’appelle* M. Vrimond » sur l’avant; et ce n’est guère que dans le poste des maîtres, ou tout à fait en service, qu’on se contente de le désigner par son titre de chef.

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