LB MAITRE ARMURIER ET LE MAITRE FORGERON
L’armurier, son nom l’indique, est chargé de l’entretien des armes : fusils , mousquetons , pistolets , sabres , piques et haches d'abordage. Très-souvent,’ il cumule les fonctions de forgeron , et passe tour à tour de son établi à sa forge.
Mais si le rang du navire est tel qu’un maître forgeron spécial ÿ soit embarqué, à celui-ci tous, les travaux vulcaniens, le redressement desbarres de fer, la réparation des ferrures, gonds et charnières, l’inspection des chaînes, le soin des harpons, des instruments de pêche et de serrurerie.
L’armurier et ses aides , sur un grand vaisseau , suffisent à peine pour entretenir les armes en bon état.
A la fois marins et ouvriers, les maîtres de professien font le quart et prennent part aux mouvements généraux. L'armurier seul, dont le détail est le plus restreint en personnel , est ordinairement exempt de tout service journalier. Placé sous les ordres directs
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du capitaine d'armes, il a quelque chose des allures de son chef, parfois même il est soldat comme lui; car l'on emprunte souvent les maîtres et aides armuriers aux compagnies d’ouvriers de marine employées dans les arsenaux.
L’armurier a son banc de travail , ses limes et ses étaux à l’arrière de l’entrepont , auprès du panneau de la cale. Tour à tour arquebusier, serrurier, coutelier, ferblantier, polisseur et vitrier, il n’a pas besoin, comme on voit, de cumuler le détail du forgeron pour mener une existence des mieux remplies.
La forge et l’enclume sont généralement installées à l’extrémité du gaillard d’avant, non loin du mât de misaine; les matelots n’en approchent qu’avec précaution, carie maître forgeron, inoffensif hors de son territoire parqueté de cuivre, en est jaloux à l’excès et n’y souffre pas les flâneurs qu’il pourchasse impitoyablement un fer rouge à la main. Vulcain et ses Cyclopes deviennent hargneux dès que leur charbon est allumé. La cause en est simple: les hommes inoccupés, forcément relégués auprès d'eux, gênentleurs moindres mouvements. L’équipage cause, chante, rit , fume la pipe et se repose, tandis que les malheureux chauffent et battent le fer en suant sang et eau. Ils ne parviennent à se faire respecter de la foule que par une brutalité toujours sur le qui vive.
— Gare la brûlure, matelot ! si le maréchal te voit, tu es cuit comme un homard; défie-toi desmandrins!
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— J’ouvre l’œil , sois calme ; du plus loin que je vois son bec, j’appareille de la boutique.
Si pourtant le forgeron arrive sans être aperçu et qu’il trouve les fainéants vautrés et perchés , qui sur l’enclume, qui sur la forge ou sur le soufflet, il saisit avec colère une de ses formidables masses de fer, fait un rapide moulinet capable d’épouvanter les plus audacieux, et, à l’instar de Charles Martel, chasse les Sarrazins de son royaume envahi.
Forcés de trouver leurs ressources à bord et de se les créer par eux-mêmes , les maîtres de profession deviennent industrieux et souvent forthàbiles; car leur intelligence doit suppléer aux méthodes routinières de la terre ferme. La marine est une école excellente pour les ouvriers ; rien de plus fréquent que de rencontrer des hommes d’un mérite réel au nombre de ces anciens matelots de poste dont les arsenaux ou les ports de commerce sont toujours le dernier asile. Parmi les charpentiers surtout, on en cite des exemples fort remarquables , et l’on connaît tels vieux maîtres qu'une longue pratique a rendus capables de construire, non-seulement des canots et des chaloupes, mais encore des navires d’un rang élevé.
Nous avons vu précédemment quelles sont les prétentions de chacun des hôtes du poste de la maistrance ; elles représentent ce qui les distingue le
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mieux les uns des autres, car leurs idées et leurs allures caractéristiques proviennent nécessairement de leurs métiers respectifs. Ainsi le voilier est symétrique et pointilleux; lecalfat, épais et grossier; le forgeron , brutal ; l’armurier, homme de détail ; le charpentier, qui procède plus largement, est, par cela môme, le plus distingué. Chacun d’eux s’est façonné en raison de ses travaux ; mais tous sont marins : voilà le fonds commun et ineffaçable. ,
Outre les ouvriers des professions maritimes, il y a encore sur les bâtiments de l'Etat des surnuméraires, bourgeois dépendant du service des subsistances, lesquels exercent à bord les métiers de boulanger, boucher et tonnelier. Nous les mentionnons ici pour mémoire, en attendant que revienne leur tour.
Le boulanger fait du pain en assez grande quantité pour que l’équipage en mange à l’un de ses trois repas. On a du biscuit pour les deux autres.
Le boucher débite , aux heures des distributions, la viande fraîche ou la viande salée. Si l’on a des bestiaux, c'est lui qui les abat.
Le tonnelier, chargé de la distribution des liquides, démolit les barriques et boucauts vides, remet à neuf les bidons, gamelles, barils et charniers, répare les crachoirs, qui sont ordinairement des ouvrages de tonnellerie, et, en somme, n’a guère de loisirs.
Un vaisseau n’est donc ^as seulement un bâtiment de mer servant à des transports, — une caserne , où
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de belliqueux exercices sont l'occupation principale,
— une machine de guerre organisée pour le combat,
— c’est encore un arsenal flottant où , du matin au soir, travaillent une foule d’ouvriers utiles à la communauté navale.
LES SECONDS MAITHES.
Le terme de maistrance, comme celui o^état major, comme celui ^équipage n’est pas susceptible d’une définition assez rigoureuse, pour que nous placions dans un cadre à part les braves sous-officiers qu’on désigne sous le titre de seconds-maîtres. Du reste , les diverses tables, déterminant les lignes de démarcation d’une manière invariable, il convient d’ajouter qu’après celle des seconds-maîtres , il n’y a plus que plats à bord.
Les quartiers-maîtres ou caporaux mangent à la ^gamelle et sont .servis par le coq, mais les officiersmariniers ont encore un semblant de service, une vaisselle de terre , des fourchettes et des cruches. Enfin un marmiton graisseux choisi parmi, les plus maladroits des novices leur fait une sorte de cuisine particulière. Ce méchant gAte-sauce , disons-le en passant, compose à lui seul tout leur état de maison et cumule les fonctions d’artiste-culinaire avec celles de maître d’hôtel, d’écuyer tranchant, et d’échanson, c’est un Michel Morin.
Si les seconds-maîtres n’ont pas de poste à eux en propre , ils ne mangent pas dans la batterie comme les matelots, ils ont l’autorisation de déjeuner et de dîner dans le faux-pont, et même à des heures différentes de celles de l’équipage.
Ces faits matériels posent les individus dans le navire avec une précision telle que la considération accordée à un passager est exactement mesurée sur celte dont jouissent ses convives habituels. Le commensal des aspirants ou des seconds-maîtres , sera traité par tout le monde en aspirant ou en secondmaître, celui de l’amiral , serait-il simple aventurier, aura le bénéfice des égards dos à un grand personnage.
On retrouve parmi les seconds-maîtres la même diversité que chez les maîtres , mais à cela près que chacun n’est point seul de son espèce. Un grand navire a toujours cinq ou six seconds-maîtres de manœuvre , deux ou trois de canonnage , deux secondschefs de tiraonnerie , deux seconds-maîtres mécaniciens, et un nombre proportionnel de seconds-maîtres de profession. L’ambition de tous est de devenir un jour maîtres chargés dans leur spécialité; tous portent le même uniforme, c’est-à-dire le paletot marin rehaussé de galons de sergent et souvent de plusieurs chevrons. Tous enfin font le quart avec la partie de l’équipage à laquelle ils sont attachés. ^ Les seconds-maîtres de manœuvre , — matelots
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achevés , hommes intelligents , intrépides , habiles à . faire mouvoir les masses , prompts à exécuter tous les ordres , propres à tous les travaux , — sont des rouages indispensables du service journalier.
L’un d’eux est constamment de veille au pied da grand mât, le sifflet à la main, prêt à répéter les ordres de l’ofScier. Il porte le titre de mattre de quart.
Dix fois par heure, on l’interroge, on l’interpelle, on le fait comparaître , on le fait agir.
— Maître de quart , commande le porte-voix , en, haut tout le monde !
Le navire retentit aussitôt de trois coups de sifflet soutenus, et l’équipage accourt par tous les panneaux.
— Maître de quart ! un coup de balai.
— Maître de quart! la commission à la viande !
— Maître de quart! les gens de quart à l'appel!
Suivant chacun de ces commandements , après que
notre sous-officier aura poussé quelques sont aigus, on verra, une escouade d’hommes de corvée se mettre en devoir de balayer le pont, ou les agents de la cambuse se préparer à faire la distribution , ou la bordée de service s’aligner sur les gaillards.
— Que font ces flâneurs dans la mâture? demande l’officier d’un ton de colère, en bas! en bas!
Un petit colloque s’établit entre le maître de quart et le chef de hune muni aussi d’un sifflet.
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Un coup piqué suivi de deux coups précipités amène ce dernier sur le rebord de son platean aérien , et il répond par un léger gazouillement qui signifie : — Jéc&ute.
Le maître roucoule avec vivacité, en gesticulant, comme s'il lui disait ;
— Dépêche-toi donc , descends , l’offlcier se fâche, en bas, mon ancien !
Mais si le chef de hune a l’air de faire une observation , les ro.ssignolades reconimencent de plus belle et l’aigre sifflet ne tarit plus en vibrations perçantes jusqu’à ce que tous les gabiers soient descendus sur le pont.
Les manœuvres se faisant toujours au sifflet , les commandements ordinaires ont dâ avoir un équivalent connu des matelots et qui est le signal d’exécution ; mais il arrive souvent qu’on veut donner un ordre en dehors des habitudes maritimes ou trop compliqué pour être réduit à des sons de convention. Alors un long coup de sifflet, auquel chacun prête l’oreille, sera suivi d’une phrase en prose goudronnée , hélée d'une voix rauque par le maître de quart ; — ainsi, une batterie de tambour vient d’apprendre à l’équipage qu’il est temps de s’habiller, l’officier indique au maître quelle sera la tenue du jour ; celui-ci s’approche du grand panneau, attire à lui l’at- /tention par sa note la plus élevée qu’il prolonge à perdre haleine , puis on entend :
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— ÂTTRAPPE A CBANGEB ! paotaloQ blanc , chemise blanche , cravate rouge , chapeau ciré , pieds nus !
Ou bien :
— Grande tenue d’été, souliers , guêtres blanches, chapeau de paille !
Souvent on a quelque édit à promulguer, quelque recommandation générale à faire , le maître de quart est à la fois le héraut et l'affiche du bord. Après ce long coup de sifflet que vous savez, il s'écriera :
— Il est expressément défendu, jusqu'à nouvel ordre , de passer à tribord dans la batterie basse , sous peine de punition !
— Ceux-là qui cracheront sur le pont , ils boiront de l'huile pour trois repas , par ordonnance du lieutenant.
Ou encore :
— Tout un chacun qui aurait trouvé une clef de montre en or, ils la rapporteront au maître de quart.
De pareilles annonces se multiplient à l'infini, et donnent lieu à des phrases sérieusement grotesques dont personne ne songe à rire , tant elles sont consacrées par l’usage.
Certains maîtres ont de grandes prétentions comme orateurs et s’évertuent à faire de l'éloquence à tout propos , d’autres s’embrouillent sans se déconcerter et arrivent à avoir déclamé un non-sens ; l’officier leur dicte alors ce qu'ils doivent répéter littéralement , mais cette précaution les blesse , ils tiennent à
changer la coope de la phrase, à intervertir l’ordre des idées ou au moios des mots, et ce n’est guère que pour les commandements qu’ils veulent bien n’étre que les échos fidèles des chefs de quart.
Les seconds- maîtres de manœuvre ne sont pas uniquement obligés à faire leur service alternatif; ils dirigent tous les menus travaux de gréement ou de pouliage, le maître d’équipage ne' les laisse pas chômer. En outre, ils prennent part aux exercices de voiles ou de fusil et ont , comme leurs inférieurs , des postes de nettoyage où ils passent toutes leurs matinées.
Le patron de chaloupe et le contre-maître de cale ont souvent le grade de second-maître à bord des vaisseaux de ligne.
Les seconds chefs de tiraonnerie , comme les .seconds-maîtres de manœuvre, font le quart sur le pont, mais leur poste est le gaillard d’arrière, ils surveillent l’homme de barre, sont attentifs aux signaux de l’escadre ou de la terre et prennent note de tous les mouvements extérieurs ou intérieurs au fur et à mesure qu’ils s’en aperçoivent; à la mer, ils rédigent le journal de la timonnerie.
Les seconds-maîtres canonniers sont alternativement de ronde dans le navire pour ce qui concerne l'artillerie, ils veillent à ce que les canons soient constamment traités avec les égards qui leur sont dus ; en rade , ils montent la garde et concourent
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pour ce service purement militaire avec tous les seconds-maîtres, a l’exception de ceux de manœuvre. Dès lors ce ne sont plus des marins, mais des soldats ; plus des officiers mariniers, mais des sergents. Pendant vingt-quatre heures, sabre au côté, ils sont les subalternes directs du capitaine d’armes, les chefs de la force armée, ils font observer les consignes et s’assurent que les factionnaires font tous leur devoir en conscience.
A bord des grands navires toutefois, le capitaine d’armes est secondé par des sous- officiers spéciaux dits sergents d’armes qui concourent sous scs ordres au maintien de la discipline, et le déchargent d’une partie de ses fonctions multiples. '*
Les contre- maîtres mécaniciens qui font alternativement le quart dans la machine sont à leur chef spécial ce que les seconds-maîtres de manœuvre sont au maître d’équipage.
Enfin, les .seconds-maîtres de profession , sont tout simplement les premiers ouvriers de leurs corps d’état , et ne relèvent , en ce sens , que de leurs maîtres-chargés.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce qui concerne les seconds-maîtres; plus nous nous rapprochons du matelot , plus nous sentons qu’il est temps de généraliser, car le matelot est le prototype auquel les officiers mariniers ont emprunté leurs traits les plus remarquables.