LE COMMIS AUX VIVRES
Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue, Que je ne dise rien qui doive être repris.
Usons de toutes les précautions oratoires possibles, répétons avec la sagesse des peuples : « Il n’y a pas de règles sans exceptions, o Le portrait que nous allons tracer ne choquera point ceux dont la cons* cience est à l’abri de tout reproche ; ils comprendront que nous nous sommes laissé aller , sans fiel et sans amertume , à des plaisanteries essentiellement maritimes. En esquissant la silhouette de M. Muscat , le modèle des maîtres commis de Brest , Toulon et Rochefort , nous avons évité les personnalités offensantes. Nous savons que plusieurs de ses collègues méritent de l’estime et de la considération ; nous savons qu’ils peuvent aujourd’hui , obtenir un. avancement honorable dans le corps des administrateurs de la marine. Qu’on ne nous condamne pas néanmoins d’avoir préféré à tout autre un type un peu chargé sans doute , mais qui est gravé dans les souvenirs des marins. S’il vient à disparaître entièrement, nous nous en réjouirons pour le bien commun ; mais qu’il nous soit permis, en attendant, de conserver sa tradition. Un jour, peut-être, elle inspirera un légitime contentement d’eux-mêmes à ceux'qui seront
LA MAISTRANCE.
appelés à gérer. avec ordre et probité les mnmtions de bouche à bord des vaisseaux de l’Etat. Loin de blesser une susceptibilité déplacée, elle ne provoquera qu’un franc rire ; c’est du moins ce que nous osons espérer.
Et puisse , ô lecteurs , la précédente digression vous être légère !
Si Robert-Macaire exilé de son théâtre parisien , s’est jamais résigné à abandonner le sol de sa belle patrie , s’il a jamais navigué , c’est évidemment en qualité de commis aux vivres. Le grand homme aura compris que cet emploi maritime lui était réservé depuis le commencement des temps. Par la puissance de son génie éclectique , il aura deviné les secrets sans nombre que les panneaux enferrés de la cambuse dérobent au vulgaire.
Et maintenant , à M. Muscat , salut ! Il porte un habit noir de drap fin et lustré , d’une coupe patriar cale , au collet roide , aux basques amples et arrondies. De la poche latérale sort un vaste portefeuille de maroquin rouge qui fascine les yeux comme la bague au diamant fantastique de Jehan de Satan , comte Corne de fer et du château du diable. Ce portefeuille, qui l’a ouvert? qui a tenté de faire la preuve des étranges opérations arithmétiques dont il est surchargé?
2 fois 2 font 16 2 -r- ■ 16 - 199
n 22 quarts de vin de cambuse, ^c’est-à-dire 22 » fois 23 centilitres) font 250 litres.
» Une barrique qui coule par accident dans la » cale vaut trois barriques pleines. (Ceci est un » axiome). »
Le pouce de Quarantaine, le distributeur = X. (Qui déterminera la valeur de X?)
Pour les intérêts et les intérêts des intérêts pendant deux ans de campagne, figure en marge le plan d’une maisonnette sise en la commune de***, entourée de quelques arpents de terre labourable , et imposée à 231 fr. de contributions foncières.
La cravate de M. Muscat est blanche aux grands jours, lorsqu’il porte la chemise à jabot et les boutons à facettes ciselées ; mais ordinairement c’est un simple madras à carreaux bruns et gris. Il affectionne le pantalon de nankin. Son gilet de casimir noir est large , et c’est de toute rigueur : il déjeune si bien , il dine si bien , il dort si bien , le pauvre homme !
Mais quel âge a M. Muscat? — 30 ans? 35 ans? 40 ans? — Eh ! qu’importe?
Chez un maître commis à grandes destinées L'embonpoint n’attend pas le nombre des années.
Nous n’en avons jamais connu qu’un maigre, et il a mal fini.
Les avantages physiques de M. Muscat ne le ren-
LA MAISTRANCE.
dent pas plus fier : ou l’a vu offrir une prise de tabac au patron de la poste aux choux ; on l’a vu tirer sa montre pour dire l’heure à des chaloupiers ; il lui est arrivé d’attendre au bas de l’échelle que des aspirants, des sergents, des caporaux même fussent montés ou descendus. 11 est vrai que des gens malintentionnés , et peu touchés des vertus civiques de ce bon M. Muscat , ont fait une remarque dont on ne tiendra compte ici que pour mémoire.
« Le patron delà. poste aux choux conduit tous » les matins à la provision le maître commis et l'un B de ses agents ; la chaloupe est l’embarcation des- » tinée à porter de terre à bord les vivres de cam- B pagne , — le vin en pièces , le sucre en boucauts , B le café et les légumes en sacs ; — enfin , toutes » les commissions , — à la soupe ou à la cambuse , » — comptent au nombre de leurs membres régle- » mentaires uq caporal , un sergent et un aspirant » de marine. »
Nous repoussons des inductions semblables , et croyons sincèrement que M. Muscat est officieux et poli par nature. D’ailleurs, n’est-ce point écrit en gros caractères sur sa béate physionomie ? Son front lisse, ses sourcils écourtés, ses deux petits yeux vifs et clignotants, son coin débouché obséquieusement relevé , ses joues dodues , son triple menton , ses annelets d’oreilles , son teint de chanoine , tout cela ne pronve-t-ll pas jusqu'à l’évidence qu’il est
plus doux que le lait et le miel , plus inoffensif que l’agqeau naissant?
El dire pourtant que l'équipage l’appelle maître flibustier; que le commandant elle second sedéfient de lui ; que le capitaine d’armes l'épie ; que toutes ses actions sont contrôlées , surveillées et malicieusement interprétées ! Mais il est au-dessus de la médisance et de la persécution. Plus grand que ses infortunes, il continue à s’arrondir héro'iqueraenl; il ne se chagrine pas, il ne maigrit pas, il ne pâlit point : il reste fleuri, frais et gaillard comme au premier jour ; il ne cesse de sourire et a l’air de trouver de bon goût les grossières épithètes qu’on lui dispense si libéralement. Mieux encore , il rend évangéliquement le bien pour le mal : tel qui l’agonisait d'injures tout à l'heure peut venir lui demander un service sans craindre le refus d’un cœur blessé au vif. Excellent M. Muscat !
Il était embarqué sur le même vaisseau que maître Michel, Beauzœil le canonnier, Vriraond le chef de timonnerie et Simon le pilote côtier. Que n’entendait-il pas dire de lui à travers les barreaux de sa chambre, lorsque les camarades , échauffés d’avoir trinqué à la perdition des Anglais, venaient à passer au chapitre de la cambuse !
Les maîtres sont assis autour de leur épaisse table de chêne , leurs verres et une bouteille de litre reflètent quelques faibles lueurs solaires trois ou qua-
LA MAISTRANCE.
sao
tre fois réfractées avant d’arriver jusque dans leur demeure commune .
La conversation est déjà fort animée , mais Beauzœil le canonnier l’interrompt ;
— J’ai le fanal sec comme une gargousse , dit-il. Maître Michel, si c’était un effet de ta complaisance, envoie la bouteille.
Maître Michel , d'un ton de regret. — Vide, maître Canon , vide ! plus un bisnacle dedans. Faùt espérer à demain pour se graisser la soute au pain. J’étais pourtant en bonne route pour boire à la santé de la crevaison des écrevisses , des goddam et du tremblement-
SiMOM igoutant la bouteille dans son verre. — > Celle du maître commis n’csl pas si creuse que ça , hein ! Pas vrai , monsieur Vrimond ?
VaiMoiiD. — Ces roués de cambusiers de malheur nous carottent de quoi acheter des Couvres au retour. Vaut bien la peine de bourlinguer cinquante ans de sa vie pour que des crocodiles verts
Ici le gros garçon qui sert de maitre^'hôtel et de domestique aux membres de la maistrance, Francmilou le novice , apr^ avoir jeté un prudent coupd'œil dans la chambre déserte du capitaine d’armes , se penche à l’oreille du chef de timonnerie , échange quelques mots avec lui et pénètre peu après dans le domicile privé de M Muscat.
L’on entend parler à voix basse , remuer un trous-
LES MAKINS
seau de clefs , ouvrir et refermer une armoire , et bientôt après la porte est entr’ouverte avec précautions : — « Bien ! le capitaine d’armes est toujours
absent. » -
Une vaste dame Jeanne de corde tressée ne tarde pas à figurer sur la table de la maistrance. Monsieur Vrimond en fait les honneurs , et pour cause ; il est amphitryon. Il remplit à la ronde les verres de ses trois amis et ceux de Kersalaün le maître calfat , de Lucas le maître charpentier et du maître voilier Lacosse. Puis il montre au novice la bouteille vide , celui-ci la remplit précipitammentet boita /a rr^a/ad* ce qui reste au fond de la dame-jeanne qui disparaît pour rentrer dans l’armoire secrète de l’excellent M. Muscat
La conversation se ranime; les maîtres de profession, c’est-à-dire le calfat , le voilier et le charpentier, discutent le rapport de la veille :
— Le capitaine de frégate a donné des ordres nombreux pour le lendemain; il paraîtrait qu’on appareillera prochainement.
Kersalaün vient de goûter au fruit défendu, il s’écrie tout-à coup avec un accent bas-breton des plus prononcés :
— En voilà un, pour le sûr , qu’il en a été trempé nussi , et baptisé qu’il est bon catholique, oh ! vrai î Maître Lucas aprèt avoir goûté à son tour. — Oui, c’est un petit jus bien innocent, on dirait une
LA MAISTRANCE.
sauce aux pommes d’amour ; les renegals ne se gênent guère , excusez !
Sublime monsieur Muscat ! Il a baptisé le vin dérobé qu’il leur vend en contrebande, et contre lequel ils ne peuvent porter plainte. Dans ses heureuses mains , le cuivre devient or.
— Le brigand ! s'écrie M. Vrimond qui régale à ses frais et qui doit être le plus contrarié.
Maître Lacosse montrant la chambre du commis aux vivres ; — Chût I il est là-dedans.
Maître Lucas : — £t puis? quand il entendrait! le beau malheur ! II sait bien ce qu’on pense de lui.
Le capitaine d’armes qui descend de la batterie, apparaît en ce moment.
— Tiens ! on boit ici ; c’est singulier : je croyais qu’il n’y avait plus de quoi.
Monsieur Vrimond. ; — Pardon, capitaine d’armes, il restait deux bouteilles d’hier; pourrait-on vous offrir ? Francmitou , un verre .
Le militaire ne se fait pas prier , il vide sa ration en un temps et deux mouvements.
— Est-ce vous , chef, qui avez fait mettre de l’eau dans ce liquide ?
Monsieur Vrimond : — Plus souvent , capitaine d’armes ; toujours farceur !
Le capitaine d'armes sévèrement : — C’est-il toi , mousse ?
Le novice iun ton câlin ■ — Vous savez bien que je n’ai pas la clé du buffet.
Lb capitainb 0 ARMBS : — Pour lors , heim ! c’est extraordinaire. Heum !... ah !.. . brrr . . Si je savais qu’on eût osé ouvrir la cambuse sans autorisation !...
Le vigilant et incorruptible sous-ofbcier termine tout bas ses réflexions soupçonneuses en lançant un regard de menace sur le réduit du commis aux vivres. Tl médite une vengeance réglementaire.
M. Muscat n'a pas perdu une syllabe de tout ce qui s’est dit ; il a même recueilli maintes exclamations peu charitables et peu orthodoxes que nous avons omises ; c’est égal ! 11 sort de sa cabine d'un air grâcieux , s’avance de ce pas silencieux et cadencé particulier aux hommes obèses, et s’approche du capitaine d’armes :
— Eh bien ! les affaires , lui dit-il , vont-elles à vos souhaits? avons-nous beaucoup de délinquants ?
— Trop ! trop ! crédienne ! beaucoup trop !
— C’est fâcheux, déplorable même; je n’aime pas voir ces braves gens punis. Il y aura donc un grand nombre de retranchements pour demain ?
. — Soixante quarts de vin au croc, pour le moins.
— Ah !ah!... Vous offrirais-je? reprend M. Muscat en ouvrant sa tabatière.
— Je n’en use pas.
— Et vous , messieurs ?
Le pilote, le calfat et M. Vrimond trempent successivement leurs doigts dans la boite.
LA MAISTRANCE.
— Et la politique , maître commis? demande Beauzœil dit la Mèche.
M. Muscat s'épanouit à cette question, qui flatte son amour-propre , et s’apprête à répondre avec l’aménité qui le distingue.
Nul à bord ne lit les journaux plus régulièrement que le maître commis ; personne ne réfléchit davantage sur le statu quo, le casus oula question des sucres. Rappelons-nous qu’il descend à terre tous les matins : il est alors accompagné de la commission qui choisit la viande, suivi de son agent qui la pèse, et du caporal qui achète lui-même les légumes frais au marché. Cette triple opération est bientôt terminée ; le canot doit rester près de deux heures bord à quai ; c’est le moment de rendre visite à des employés des vivres ou à des fournisseurs ; — car on a toujours quelques méchantes affaires à régler; mais, à sept heures et un quart, M. Muscat a rempli tous ses devoirs officiels et sociaux ; il peut entrer au café qui fait le coin. 11 demande inévitablement un verre de ratafia de Grenoble, braque sur son nez ses lunettes d’or , et dévore les feuilles publiques de la localité.
Il est, du reste , abonné au Constitutionnel ou au Siècle , qu’on lui expédie de son port d’armement , en quelques parages qu’il se trouve. Il pense souvent à Talleyrand et à M. de Metternich ; il les compare entre eux , les juge , les apprécie et leur porte envie
ISO
à tous deux. II était né pour la haute diplomatie ; mais il est réduit à en faire au petit pied : — que ne déppnd-il d’un homme de talent de choisir son théâtre !
Telles sont les réflexions de M. Muscat quand il revient à bord dans la poste aux choux ; elles sont interrompues par l’arrivée. Il monte sur le pont, salue l’officier de garde , et entre chez le second , ordinairement. occupé à sa toilette en ce moment; la porte est fermée.
— Toc î toc !
— Qui est là ^
— C’est moi , mon commandant.
— C’est vous , monsieur Muscat? n’entrez pas !
— Je venais vous rendre compte de mon retour à bord.
— C'est bien ; mais j’ai à vous parler ; attendez un peu.
Le capitaine de frégate , en pantoufles et caleçon, ouvre bientôt la porte, et reprend la parole en se curant les ongles :
— Votre viande vaut-elle mieux qu’hier ? L’équipage porte des plaintes ; je suis fatigué de ces réclamations perpétuelles.
— Mais , monsieur le commandant , reprend amoureusement le maître commis , il ne dépend pas de moi, vous le savez, que la viande soit de bonne qualité ; je ne suis chargé que du poids.
LA MAISTRANCE.
— Assez , assez , interrompt l’officier.
— Cependant, monsieur le commandant n’ignore pas que la commission , composée d’un aspirant et d’un caporal, a le droit de choisir, et que je n’y suis pour rien.
— N’abusez pas de mes oreilles , maître commis , .s’écrie le second impatienté ; l’aspirant n’a pas été chez le boucher ; je l’ai su , et j’en ai fait mon affaire. Vous avez profité de la circonstance pour payer à boire au caporal.
— Je ne dis pas que M. l’aspirant fût présent , mon capitaine.
— Je vous dis , moi , que si un scandale pareil se reproduit , je sévirai , entendez-vous ? On ne grise pas mes caporaux impunément, monsieur Muscat, je ne souffrirai pas qu’on use de pareils moyens pour faire passer de la drogue à l’équipage.
M. Muscat sourit et s’incline en ajoutant :
— Mais vous , monsieur le commandant , avezvous trouvé cette viaùde si mauvaise? Les matelots se plaignent toujours ; on leur livrerait des dindes truffées, des pâtés de foie gras , des ...
— Ah ça, raaîlro commis, pour qui me prenez vous , hein? Ne sais-je pas que vous trouverez toujours moyen de donner un bon morceau à l’étatmajor, afin qu’on ne s’aperçoive de rien ?
— Je sais trop ce que je dois à mes officiers pour leur servir des os.
— Je suis très-mécontent... tenez-vous pour averti. . . et. . . cela ne peut durer de la sorte, et. défiez-vous ! . . . • je vous trouverai la marche !... j’entends qu’on ne se plaigne plus. Taisez-vous. . . sortez !
M. .Muscat salue sans embarras ; il se retire avec calme et sérénité; — cette algarade matinale est presque son pain quotidien. De trois jours cependant ersonne ne se plaindra; tout sera parfaitement distribué, Une manquera ni un boujaron d’eau-de-vie, ni un quart de vin , ni un morceau de biscuit.
L’impassible commis aux vivres se rend du même pas chez le commissaire : il a toujours quelque nouvelle agréable à lui porter ; une invitation pour la soirée , un billet de spectacle, mieux même parfois ; — pour le moins des compliments de M. Ronsard , le fournisseur , et de madame Ronsard , et de mesdemoiselles Ronsard.
Le commissaire conserve à bord sa distance hiérarchique à l’égard du maître commis, qui affecte à terre d’être son Sosie , porte comme lui la casquette galonnée d’argent , et tâche d’augmenter par tous les moyens une considération d’emprunt. Les fournisseurs des pays étrangers ne s’y trompent pas cependant ; car ils ont soin de ne jamais recevoir le même jour , chez eux , l’officier d’administration et l’agent des vivres. Celui-ci n’en est pas moins choyé et caressé. On sait que ses principes sont susceptibles
LA MAISTRANCE
d’une élasticité fort commode en affaires; on sait que, pour rembarquement et le débarquement des munitions , il tient à sa disposition nne foule de procédés neufs et curieux inconnus du commissaire , des officiers et du second.
Toujours prévenant à l’excès , le maître commis fait constamment sa cour aux autorités; par ses soins , des barriques d’un vin de qualité ont été marquées et mises en réserve pour la table d’état-major ; le moindre enseigne a son compte ouvert à la cambuse , et y jouit d’un crédit illimité. Le quart de vin est une monnaie courante à bord. Qu’un matelot rende un petit service à un officier, c’est par un certain nombre de quarts de vin que l’obligé prouvera sa gratitude : — de là un commerce interlope que favorise la générosité même des membres du carré.
Encore un moyen , comme on voit , de réaliser en pièces sonnantes le coulage quotidien et les économies frauduleuses obtenues par le pouce mystérieux du distributeur Quarantaine.
Après avoir rendu visite au commissaire , M. Muscat rentre dans sa chambre : son tour est arrivé de trôner. Le second commis, le distributeur, le boulanger, viennent prendre ses ordres et lui rendre compte de cette gestion. Tout humble qu’il ait été derrière , il n’est pas trop fier devant , et*conserve seulement une dignité convenable; il parle à ses gens avec égard , ne les tutoie jamais , et s’en fait obéir à la baguette.
Le cambusier est sans comparaison le plus insolent des habitants du bord ; pourtant, il est aveuglément soumis et dévoué à son maître. Si Ton saisit des balances, des poids ou des mesures équivoques, si l'on acquiert la preuve d’une fraude quelconque , le chef est toujours à l abri ; le distributeur ou le second commis se reconnaissent seuls coupables. Qu’on les mette aux fers, let pieds en croix, sur le panneau cadenassé de leur antre , qu’on les accable de mauvais traitements, ils se résignent à tout ; la torture ne saurait leur arracher les secrets de ce cher Monsieur Muscat.
Le maître commis mange quelquefois avec les premiers maîtres auxquels il est assimilé; le plus souvent il fait table à part. Le second commis est son commensal, dans ce cas , mais aucun des autres agents n’est admis à une faveur pareille.
Les fonctions du commis aux vivres se bornent à la tenue régulière de sa comptabilité ; il dirige et surveille continuellement les manipulations de la cambuse sans y prendre une part active. Semblable au capitaine qui ne touche pas aux cordes, il dédaigne fièrement le contact de la moque ou du bidon. Du reste, il ne manque pas de secrétaires; .ses séides lui en servent naturellement; il se contente de vérifier et de contrôler leurs opérations. Il jouit donc de beaucoup de loisirs, que sa qualité de bourgeois lui permet d’utiliser à son aise, car on ne lui refuse guère la permission d’aller à terre.
LA MAISTRANCE
Etranger au service maritime, il n’a de poste déterminé que pour le combat. Alors il est placé dans le Taux-pont ou dans la cale, au passage des blessés ou des poudres.
Doué d’une philosophie pratique qui lui fait compter pour rien l’opinion d’antrui, le maître commis doit être regardé comme l’un des heureux du navire. Il sait d’ailleurs que l'insulte a des limites ; il a droit de réclamer auprès du commandant. — Si justice ne lui était pas rendue, il se sent soutenu au port d’armement par une administration extrêmement jalouse de ses droits et habile à les faire valoir. Cette certititude lui suffit.
Les paroles des maîtres ne sont à ses yeux que des mots sans importance , sortes de formules consacrées qui ne peuvent être prises pour des personnalités; car le plus honnête homme du monde y serait exposé, s’il faisait campagne en qualité de maître commis. Les matelots ne s’attaquent pas ouvertement à lui, et n’exercent leur vengeance que sur ses agents subalternes. Quant aux officiers , c’est militairement, et pour le bien du service , qu'ils le traitent avec défiance. Pourvu qu’on lui laisse sa liberté d’action , qu’importe le reste! il doit savoir faire des concessions. Le soir du jour où le second l’aura le plus maltraité, il est sûr qu'on ne lui adressera aucune objection . s’il demande à s’absenter du bord. Et n'est-ce point là l’essentiel? car, il est temps de le
yS6
dire enfîn, M. Muscat sent le besoin de dresser ses batteries, de manière à faire une modeste fortune. Les tours de bâton quotidiens finissent par produire des quantités dont il faut se défaire le plus secrètement et le plus avantageusement possible; tout cela nécessite des allées et venues, des pourpalers, des confidences; si l’on se trouvait consigné à bord, rien ne marcherait^
En dépit de la sévérité des ordonnances, le maître commis est toujours plus ou moins pacotiileur, c'est là certainement le moindre des pécbéspour un noncombattant <
Lorsqu’on interroge M. Muscat sur l'origine de son aisance, il avoue assez volontiers que ses bénéfices proviennent du commerce de blanc de baleine , de tabac et de quelques autres légers articlet. Au moyen de ses fonctions , il frauda facilement les douanes étrangères et françaises, et , depuis, il a toujours eu une chance incomparable. Le digne homme ne parle pas de cent autres moyens employés pour faire fruc tifier les mille écus avec lesquels il partit de France. Quoi qu’il en soit, son génie mercantile , constamment à l'affût, l’a mis en état de renoncer entièrement â la navigation, au bout de trois campagnes faites en qualité de mattrt chargé.
Il vit retiré dans une sous-préfecture de Charente- Inférienré, oh il donné l'exemple de toutes lesvertus du père et du citoyen , et jouit de l’estime générale.
Ses garçons sont élevés dans la même pension que ceux de son ancien commandant, aujourd’hui en retraite. Les jeunes Muscat, écoliers élégants, ont des jouets superbes et ne manquent jamais de petites pièces blanches pour leurs menus plaisirs; les fils du vieil officier leur envient bien souvent ces petites douceurs, car ils sont loin de jouir d’une égale opulence. Mademoiselle Théodorina, fille mineure de notre spéculateur, vient de se marier au riche propriétaire d’une usine des environs; mademoiselle Louise, fille majeure il U capitaine, — charmante personne s’il en fut , — attend, hélas ! depuis bien des années, des propositions qu’une dot raisonnable eût amenées sans aucun doute.
Les appointements du commis aux vivres, en y comprenant ses divers traitements supplémentaires, varient de 1,600 à 900 francs ; l’on conçoit qiie des émoluments aussi modiques ne sont que l'enjeu de la partie. Nous savons d’ailleurs tels collègues de M. Muscat qui payeraient pour faire campagne.
L’on aurait tort de penser toutefois qu’au désarmement du navire, le moindre déficit soit découvert dans les approvisionnements; l’on aurait tort de croire qu’un seul des registres de comptabilité recèle des erreurs numériques ; loin de là, tout est en ordre, tout est clair et limpide dans les écritures ; enfin il reste toujours à fond de cale des économies maté ■ rielles et palpables de quelques barriques de vin,
de quelques quarts de farine ou de salaisons. L’intègre agent les escorte lui-mêrae jusqu’aux magasins de la marine ; le commissaire et le second seront forcés de rendre hommage à sa bonne administration, et si l’on apprend alors qu’il vient d’acheter un coupon de rente, on ne doit supposer qu’une seule chose, c’est qu’il a découvert un trésor caché.