‹ Tableau de la merChapitre 30 sur 57 · LE MATELOT · texte numérisé non relu

LE MATELOT

Voulez-vous un homme de cœur, infatigable et honnête , un homme de travail , industrieux et propre à tout: prenez un matelot. Mais, dans votre choix, ne vous laissez pas séduire paY une pose à la fois simple et fiè're , une allure vive, un costume cociuet et négligé, une pipe et un juron , de tels indices sont loin d’être ses marques distinctives. Les plus nouveaux venus ont bien vite saisi et outré ce qu’il peut y avoir d’original dans sa dégaine. Pour qui l’a observé avec attention; apprécié à sa valeur, la copie s’efface devant le modèle , et des qualités réelles ,

LÉQUIPAGE.

inimitables , apparaissent sous cet extérieur facile.

Le véritable matelot ne craint rien , ne se refuse à rien , c’est l’être le moins spécial qui soit au monde ; en peu de temps , il excellera dans les professions les plus opposées à la sieune. Vous ferez de lui avec le même succès un garde malade à la Martinique , un soldat à Yera-Crux, un pompier à Constantinople.

Souvent défiguré par messieurs les dramaturges et vaudevillistes , ridiculement exploité de gré ou de force par toutes sortes de romanciers et de paroliers surtout , le matelot ne peut être peint fldèlement que par ceux qui ont vécu des années entières avec lui , à terre et au large. 11 faut l’avoir vu , tantôt na’if , doux , et patient à l’excès , tantôt furieux et indomptable , toujours insouciant et généreux !

Le matelot est un enfant du littoral : son histoire est constamment la même. Fils d’un pêcheur ou d’un marin , il a passé ses premières années dans les bateaux de pêche ou de pilotage, sur les quais du port, à bord des navires de commerce. Un jour, il s’est embarqué comme mousse ; depuis il court le monde I Généralement, il ne s’est pas borné à servir sous pavillon français, il a d’ordinaire navigué à ï’Am/ricuin , il a fait deux ou trois voyages à la traite ou à la pêche de la baleine, puis il a été levé pour le service de l’État par son commissaire, qu’il damne du fond de l’âme.

Le commissaire de l’inscription maritime est son

ennemi né , son cauchemar, son épée de Damoclès. Car le matelot déleste la marine militaire ; on fait de lui Viti pion piou , il faut passer des inspections, se mettre en rang, répondre à des appels :

— Ce n’est pas que la chose soit rude, dit-il, métier de fainéant , tout bien compté. On dort la . moitié de la nuit, on est dix fois plus qu’il n’en faut pour l’ouvrage ; on ne bourlingue pas le quart comme au marchand , mais on est là céte à côte avec des tambours et des conscrits, c’est vexant 1 Ensuite, .semblerait qu’on n’a pas d’idées, faut tout faire par ordre , passer la vie à demander des permis pour aller au sac , et avec ça être en tenue qu’on a l’air d’un cabillot.

Le cabillot est une sorte de cheville en bois, enfer ou en cuivre, qui sert à tourner les cordages.Xoutcabillot est entretenu à bord avec un soin extrême, huilé, fourbi , limé , frotté , selon les circonstances , il représente par son asticage, le soldat en garnison avec sa giberne cirée, ses boutons fourbis, et ses plaques brillantes. Cabillot est donc un terme de mépris qui désigne un soldat en tenue , c’est un synonyme de pousse -caillou , de pio% piou, et d’une fouie d’autres expressions dont l’argot maritime ‘ abonde.

(1) Ne pas confondre l'argot maritime qui fournit aux matelots quelques locutions burlesques et triviales, avec lb l.VN’GXGB itF.S M.\R1.SS , technique , et engendrant une foule d'expressions figurées, énergiques, poétiques et pittoresques. (Voir h. Tableau delà Mer, T. \ , la Tie Navale, p. 10, et le volume spécial intitulé .Le Langage dee Marim.)

Le» permittions pour aller au tac sont tm des principaux ennuis des vrais matelots. N’avoir pas, comme au marchand , la libre disposition de son petit butin, ne pouvoir coudre , raccommoder ses hardes , tripoter, rapiécer, qu’une ou deux fois par semaine et après un appel de tambour ; être obligé à conserver le même vêtement depuis huit heures du matin, ne pouvoir enfin, sans une autorisation spéciale, /

aller prendre dans son sac un mo ’ceau de tabac ou une aiguille, une brosse ou du savon, dont on a besoin, voilà des nécessités qui font le supplice du '

matelot.

Cependant au bout de quelques mois , grâce à la flexibilité de son caractère, il se plie au joug, et î

devient bien vite compère et compagnon des conscrits et des tambours tout en conservant sur eux une supériorité marquée.

A bord des navires de guerre , le matelot est gabier, calier, patron de canot ou chef de pièce ; tout autre emploi lui est insupportable. Il abandonne de bon cœur les fonctions de timonnier aux Parisiens et aux fils de famille et trouve juste qu’on lui assigne l’un des mâts , suivant son âge et sa tournure. Les vieux cbiqueurs, avant que les postes aient encore été distribués , se dirigeront vers le beaupré , ils seront grognards intrépides, et jaloux de leurs prérogatives; s’il dépendait d'eux, on ne les apercevrait jamais sur l’arrière du mât de misaine. Les plus

io

jeunes , au contraire , se rapprochent du niât d’artimon, c’est un jeu d’enfant, il suffit d’être leste, adroit , vaillant , bien tuivi, bien goudronné , bien propre. On voit que le grand mât et le mât de misaine seront l’apanage des autres gabiers.

Dès que les rôles seront définitivement arrêtés , une rivalité constante régnera entre les deux hunes ; mais le joli gabier d’artimon sera toujours regardé avec une sorte de protection complaisante par les anciens, tandis qu’on conservera une sorte de respect pour les farouches habitants du beaupré.

Si la cale devient son poste, le matelot maudit la nécessité de monter sur le pont, il se renferme volontairement dans les profondeurs du navire, semblable à une tortue dans sa carapace , y mange , y boit , y dort, s’y cache au moment des inspections , et n’en peut être arraché qu'avec peine pour les exercices.

Enfin, si toutes les antres places sont déjà prises, il se résigne à être chef de pièce, quoiqu'un pêcheur ou un conscrit puissent y atteindre ; alors , le plus souvent, il devient l’homme de son canon, les amarrages en sont faits avec un soin tout paternel , il le noircit, l’huile, le brosse, le frotte, le fourbit à tonte heure. ’

On reconnaîtra au premier coup d’œil la pièce d’un matelot, elle sera toujours dans les extrêmes : ou vernie, étincelante, fardée et parée comme pour la noce, ou entièrement négligée. Dans ce dernier cas, il n’y

a pas de remède : il faut donner au matelot un autre poste. Les retranchements, les haubans, les fers, la consigne , toutes les punitions seront inutiles.

— « Un canon , vous dira-t-il avec mépris, c’est un grand fusil , je n’ai jamais ciré de giberne , moi, et quand j’étais sur VAtlrajje-moi si tu psus, c’était le

oussequi astiquait la faribustière (1).

— Quoi ! maraud, tu as été pirate?

— Non pas, monsieur, s’il vous plaît, j’aurais fait peine à ma mère, la pauvre femme ; Dieu m’en garde !

— Et qu’était-ce donc que Xan. Attrape-moi si tu peux ?

— Une jolie goélette , trou de balle ! une hirondelle de mer, quoi ! construite à Nantes, qu’on n’en a jamais vu de pareille ! un navire fin , fin comme la lame de mon couteau, un vrai bijou à pendre dans une église.

— Je ne te demande pas cela , que faisait-on làdessus?

— Chargement de (2), pas davantage

— Tu m’as l’air, mon gaillard, de l'avoir mis à bord plus de quatreou cinq fois , au bas delà rivière (3).

(1) Faribuslière ou lieu de Flibustière, nom propre du canon des négriers armés.

(î) Chargement de noirs. — Lo traite.

(3) Les négriers armés attendent les autres négriers à l’embouchure des fleuves de la côte d’Afrique , pour s’emparer par force de la cargaison.

— Eh! ma foi, pourquoi pas ? faut bien le dire, la cargaison ne nous coûtait guère qu’une gargousse.

— J’avais donc bien raison de te traiter de pirate.

— Pardînon, sauf votre respect, le capitaine n’aurait pas touché à un marchand de gomme pour cent tonneaux de doublons.

Cet homme dont la conscience semble si élastique, qui ne trouve aucun mal à dépouiller un confrère négrier, ce matelot ne déroberait pas une épingle ; il ne retiendra un couteau esclave que si le sien a disparu , et fera par plaisir l’aumône de sa paie si l’occasion s’en présente.

En janvier 1832, une frégate de premier rang venaitde désarmer à Rochefort; les matelots chantaient et dansaient des rondes à l’entrée de l’Arsenal , ils avaient touché leur décompte et devaient partir le lendemain pour regagner leurs quartiers respectifs. Les trois cents marins s’abandonnaient à leur joie avec frénésie, les marchandes leur vendaient des cannes , des étuis de fer-blanc pour leurs feuilles de route , et leur distribuaient de larges verres de croc. La plupart s'étaient parés de gilets à ramages , et la population attroupée admirait la place transformée en un vaste gaillard d’avant, par un jour de Ste-Barbe ou de passage du tropique.

Un vieux mendiant , avisant un novice de seize à dix-huit ans, se précipite vers lui et le serre dans ses bras en l’appelant son fils. Le novice recule brus-

quement, lui dit quelques paroles dures, et refuse de le reconnaître. La danse s’arrête aussitêt , un vaste cercle de spectateurs silencieux se forme autour des deux acteurs principaux, dont le débat fut long. Le père, après avoir tout dit, se prit à pleurer ; le novice voulut rejoindre ses camarades, mais une voix s’éleva dans la foule :

— C’est son père, j’en suis sûr!

Et une justice brutale eut lieu sùr le champ.

Le vieillard essayait en vain de l’entrainer , une grêle de coups accablait le malheureux garçon , qui finit par tomber couvert de contusions et de sang.

L’équipage se retira vers l’extrémité de la place, et un vieux quartier-maître montant sur une borne :

— C’est pas tout que du fil et du goudron, il faut encore du savon. C’est juste et raisonnable, comme dit le Curé , de casser la gueule à des enfants sans cœur, mais atout du roi de Chique ! Celui qui renonce mange la carte! Faut aussi gréer le bonhomme en vrai trois mâts de Bordeaux. Je donne 20 francs.

Et à ces mots , il jeta la somme dans son chapeau , qui fut rapporté tout plein au mendiant, forcé déplus à boire bouteille avec les anciens de la cale.

La piété filiale et la libéralité ne sont pas les seules vertus du matelot ; il est reconnaissant à l’excès, une parole franche, un encouragement danssonslyle, vous vaudront son amitié ; son dévouement est sans bornes.

Il a bientôt jugé ses of^ciers, et celui qu’il aime le mieux n’est pas le moins sévère , mais bien le plus loyal, pourvu qu'il soitbon manœuvrier. Les louanges de ce lieutenant fini retentissent de l’avant à l’arrière; il n’est pas permis de carogner quand il commande le quart. Mais s’il arrive que le bien-aimé des matelots soit le commandant du navire , le bâtiment devient aussitôt un modèle de di.scipline et de tenue, une machine invincible. Les exemples malheureusement en sont plus rares qu’il ne le faudrait; la faute en est à ceux qui, appelés à gouverner des hommes de cœur, ne les comprennent pas , et de même qu’on a vu des équipages s’opiniâtrer à mourir, parce qu’ils aimaient leur chef , de même on se rappelle l’effrayante circonstance d’un refus de combattre, par haine pour le commandant. Le fait eut lieu à bord d'une frégate, pendant les dernières guerres; les marins, immobiles et muets devant leurs pièces , s’obstinèrent , sous le feu de l’ennemi , à ne pas répondre à la canonnade. Il fallut amener pavillon, sans avoir brûlé une amorce, et ce ne fut pas lâcheté, ce fut vengeance contre un seul abhorré de tous. L’on se serait battu jusqu’au dernier soupir pour un autre ; et que n’eût-on pas fait pour CQ père des matelots ^ comme l’appelait son équipage, qui, abandonnant le commandement de son vaisseau en rade de Toulon, après l’expédition d’Alger, fut salué des cris spontauéset mille fois répétés e « Vi\e le commandant ! » Tous les homme.«s’é-

lancèrent d’eux-mêmes sur les vergues et les bastingages, et agitant leurs chapeaux , ne cessèrent leurs cris qu'au moment où le canot du brave capitaine disparut en entrant dans le port.

Le matelot se subdivise en une inbnité de types divers.

Le pêcheur des côtes ne ressemble pas au marin dé long-cours qui est ici. notre principal modèle, et dont le conscrit du centre de la France, arraché à la charrue paternelle pour venir balayer le pont des navires de guerre n’est qu’un pâle reflet.

Quelquefois cependant on a vu ces derniers s’amariner peu à peu et devenir gabiers en dépit des obstacles. Onenfaitaujourd’hui des fusiliers, des chauffeurs ou des canonniers ; et l’on est parvenu à en tirer d’excellents sujets.

Les marins au cabotage ne peuvent être semblables à ceux du long cours : ils ne se sont pas formés à la même école, leur éducation maritime établit entre eux certaines différences. Leur intrépidité à tous est égale ; mais leurs dangers n’ont pas été précisément les mêmes; enfin un navire caboteur ne se manie pas comme un grand bâtiment marchand. Aussi ces hommes qui, dans leurs bateaux , affrontent les plus mauvais temps et s’exposent sans cesse à être brisés contre les écueils, sont, lorsqu’ils viennent à bord des vaisseaux de guerre, presque aussi neufs que des conscrits. Ces mâts gigantesques, ces manœuvres

énormes, celte disposition de choses ne rappellent point lenr profession : mais les matelots an long Lrsse relroneenldans lenr élément; 1 appareil est pins gros etpins lourd qu’à bord de leurs tro.s-méH .

voilà tout. ,

Le matelot proprement dit estcelui qui a commencé

mousse et finira contre-maître. C’est lui qui ne trouve la terre bonne que pour y dépenser en quelques jours la solde de deux ans et retourne à bord de lui-même, dès qu’il n’a plus assez d’argent pour se livrer sans entraves à tous les excès imaginables ; c’est lui qui, plus tard, quand le navire est au large, raconte à scs camarades ses bordées prolongées de cabaret en cabaret, et termine le récit de ses plaisirs en s écriant: — Quand je suis à terre , il me semble que je suis

au ciel!

Cet homme n’a que peu ou point d’instruction , il sait à peiue lire, mais ne s'étonne de rien ; il estd une crédulité parfaite , et la raison en est simple. 11 a vu de ses propres yeux tant de choses que le peuple se refuse à admettre ; il a rencontré des climats sans hivers, des mois entiers sans nuits, des végétations si dissemblables, des phénomènes si fréquents, des populations si étranges, qu’il en arrive après quelques nées de navigation à ne rien mettre en doute. .4îors il ajoute foi aveuglément aux contes les plus monstrueux que s'amuse à lui débiter quelque rebut de grande ville, écume du bord, misérable qu’une demi-

éducation met à même d'inventer des fables absurdes. Ces mensonges , -grossis par l’ignorance et répétés avec simplicité, s’implantent dans le gaillard d’avant, y poussent de vigoureuses racines, et deviennent bientôt des traditions dont il n’est plus possible au matelot de douter.

Inaccessible à l’admiration de tout ce qui n’est pas du métier, après une belle manœuvre, un navire fin, une voile bien taillée, un gréement habilement disposé, rien ne surprend le matelot , c’est l’homme d’Esope.

A Versailles, un jour, quelques marins congédiés, voyant jouer les grandes eaux, ne trouvèrent pas de meilleure réflexion à faire entre eux que celle-ci ;

— Nous en avons vu jouer bien d’autres de grandes eaux !

Et lorsque la compagnie d’équipages de ligne qui revenait du siège d’Anvers fut envoyée au Cirque- Olympique à son passage à Paris , le spectacle ne fit sortir aucun des matelots de son indifférence accoutumée , seulement un ancien s’écria en sortant :

— C’est fini ! voilà des chevaux qui virent de bord et louvoient comme de vrais cotres de Cherbourg !

L’imagination du matelot est vive , ses rondes et ses récits abondent en saillies, mais son originalité se révèle surtout dans ses plaisirs et ses voyages par terre.

Un vieux gabier du Méléagre obtint un jour de

descendre à Livourne , son premier soin fut de louer un musicien et d’aller boire avec lui ; ensuite il se fît conduire de carrefour en carrefour, dansant tout seul aux yeux de la populace ameutée qui le suivait dans sa course. Au bout de quelques heures, l’attroupement était devenu si considérable , que l’autofité lui fît signifier de sortir de la ville. Le gabier , toujours précédé de son musicien , ne se tint pas pour battu, et se rendit dans les faubourgs^ où il continua son manège jusqu’au soit. A son retour à bord , il était enchanté de lui, et ne cessait de se vanter d’avoir dansé partout ,.dans la ville comme dans les environs. Ses camarades partageaient tous son opi nion , et plus d’un se promit de l’imiter.

A quelque distance de Brest, la diligence rencontre un jour un marin congédié qui bêle le postillon et veut monter pour faire deux lieues .

— Cela vous coûtera trente sous.

— Je ne te demande pas ce que ça me coûtera; je te demande s’il y a de la place, oui ou non.

Il monta ; le marin amusa tous les voyageurs par .«ia gaieté ; l’on sut de lui qu’il allait à Saint-Malo pour s’y établir. Le matin même jl avait expédié ses effets par un caboteur où il aurait trouvé passage aussi et gratuitement.

— Mais pas de ça , je veux voir les amis sur la route, j ai de l’argentcomme un marchand de cochons, faut que ça roule ! ajouta-t-il en frappant sur son gousset.

Les voyageurs, à force de raisonnements, l’avaient déterminé à continuer jusqu’à une douzaine de lieues.

— Eh bien ! je ne dis pas non , vous êtes de bons enfants ; si le conducteur me prend pour 4-0 sous, je file mon nœud avec vous.

On ne put le faire départir du prix qu’il venait de fixer. 11 avait donné sans balancer 30 sous pour deux lieues , on lui demandait 3 fr. pour en faire dix autres ; il s’en alla mécontent :

— Ces gens-là, dit-il, ne connaissent rien à la navigation, une fois embarqué et quand le frêt est fait . il n'y a pas justice à doubler le prix du passage.

Un dernier exemple de la manière de voir bizarre des marins se représente fréquemment, lorsque ceux de nie de Batz reviennent d’une longue campagne. Leur pays , leurs enfants , leurs mères sont à quelques lieues , mais ils restent à Brest et se livrent à mille débauches , pour dépenser bien vite leurs économies. Les femmes qui n’ignorent pas cet usage , se hâtent de venir les chercher elles-mêmes, l’orgie s’interrompt , le reste du pécule est sauvé.

Us partent à regret ; et pourtant , arrivés sur une hauteur où se trouve une croix de pierre d’où l'on peut découvrir rile, un saint enthousiasme les saisit, ils déposent leurs sacs , s’aident à grimper les uns les autres jusque sur les branches de la croix , et de là saluent leur patrie , les larmes aux yeux. Les plaisirs de Brest sont oubliés , le voyage s’achève

seu

avec recueillement; ils s’entretiennent de leurs affections , et semblent avoir revêtu une nature nou velle.

Simple comme un enfant , sans souci de l’avenir, le matelot pense rarement aux choses de la terre , encore moins à celles du ciel. Cependant il est pieux à sa manière; il trouve de mauvais goût les railleries sur les choses sacrées , fait des vœux sincères et les exécute fidèlement.

Superstitieux par excellence , il croit qu’un chat jeté à la mer est une cause de malheur , qu’un prêtre passager amène le gros temps , et qu’il ne faut rien dire d'injurieux à la brise.

Si un camarade vient à mourir , un service funèbre sera célébré en grande pompe aux frais de ses amis ; ils ne soulïriront pas qu’on le mette dans la fosse des pauvres , ils lui feront construire le plus beau cercueil.

— Nous ne voulons pas que notre matelot soit mis en terre dans un pétrin, faut que sa bière ressemble à un youyou pour le moins.

Ainsi que dans cette dernière phrase, ils emploient toujours le mot matelot dans le sens d’ami ou camarade.

— Courage , matelots ! disent-ils. — Un tel est mon matelot. — Je suis matelot d’un tel. Telles sont les expressions de leur amitié , enfin le plus grand éloge qu ils puissent faire de leur officier est de le qualifier de bon matelot.

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L’ÉQII1Ï>AGE.

Le décret dît 5 juin 1856, sur l’organisation du personnel des équipages de la flotte, en transformant l’institution, porte une certaine atteinte au nom sam é de matelot. Il est créé des compagnies de gabiers, de canonniers, de Aisiliers et de mécaniciens , après lesquelles passent les compagnies composées de» gens les moins capables, vulgairement dites par abréviation ; Coufmjnies ' de matelots ; — » mais décrets , ordonnances et règlements ne prévau dront de longtemps contre la tradition , le génie du langage des marins , et les coutumes de la marine marchande. — Le mot de matelot conservera sa valeur , en dépit du charbon de terre , du polygone de Vincennes , de la vapeur , du tir au fusil, des spécialités et des catégories réglementaires. EnGn, tant qu’il y aura une marine et des marins , le matelot sera l'homme propre à tout^ par opposition aux bons à rien qui font nombre pour le balayage, le fourbissage , les corvées et l’embarquement de la houille.

Le matelot français n’est jamais impoli par système, sa rudesse n’a rien d’artificiel ni de prémédité, il a bien son amour-propre de métier, mais cet amour-propre n’est le principe d’aucune fanfaronnade grossière. Souvent on le trouvera empressé , complaisant , galant même , et l'on remarquera que jamais il ne heurte personne dans les rues ainsi que ,

lks marins.

l’affectent les matelots anglais. Pa'r suite de sou habitude de vivre constamment dans un espace étroit , de se glisser à travers les groupes de ses camarades, il circule au milieu d’une foule en effaçant le corps comme un dandy dans un salon, ne songe pas à user de ses forces pour s’ouvrir passage , et suit par bonhomie à terre sa coutume de bord. -Il est toujours prêt à céder le haut du pavé à tout autre qu à un soldat.

Ses expressions de mépris sont cependant nombreuses, après le terme de troupier et ses synonymes, ceux de paysan , bourgeois et maçon reviennent fréquemment; celui du négociant surtout, qu’il lance avec une incroyable na’iveté , lui paraît la définition exacte de la fainéantise. Mais ce qu’il flétrit le plus énergiquement, c’est, sans contredit, le cambusier , ou distributeur des rations à bord. Il n’y a pas une bonne plaisanterie sans un coup de patte à l’agent des vivres. Celui-ci est le paria du navire , on l’insulte de gaieté de cœur. Le cambusier s’en venge par de grands airs dédaigneux , il joue toujours le rôle de monsieur , et du fond de son antre *enfumé sourit de pitié aux épithètes de rogneur de portions et de voleur qui lui sont prodiguées. Eh bien , malgré cette haine incessamment florissante , si le cambusier a réellement besoin des matelots , il les trouvera toujours prêts à le servir.

Leur animosité est sans fiel , leur aversion n’est

L’KQUIPAG^E ,

jamais rancunière, ils pardonnent comme ils offensent ; on en voit trinquer avec les gendarmes qui les ont arrêtés la veille et qu’ils attaqueront le lendemain.

En matière politique , le matelot n'a pas d’opinion : Peu lui importe , vous dira t-il , que la France soit gouvernée par un chameau , un bédouin ou un singe; il n’en chante pas avec moins d'enthousiasme , les hymnes patriotiques , et met autant de feu qu’un acteur du Cirque Olympique à faire sonner les r de Frrrrrançais. Les louanges de l’empereur Napoléon font du reste , perpétuellement ses délices.

— Quoiqu’il nous ait fait troupiers, c’était tout de même un crâne matelot ! ajoutera quelque conteur à l’une des mille anecdotes qui circulent sur l’inépuisable sujet.

Malgré leur indifférence politique, on peut affirmer qu’en cas d’émeute, les matelots se jetteraient corps et âme dans la faction populaire. Ils agiraient ainsi par partie de plaisir , sans but déterminé , mais uniquement pour faire du branle-has et bûcher sur les pousse-cailloux et les gendarmes. Ils seraient terribles dans cet abordage comme dans les rues de Brest ou de Toulon lorsque une rixe vient a éclater entre la garnison et la marine. Il est peut-être heureux pour les gouvernements successifs qu’on n’ait pas résolu le problème de Paris port de mer ; le nombre des émeutes y serait doublé.

1 A bord , que ne fait pas ' on matelot ? Il devient successivement peintre , sculpteur, chapelier, cordier , tailleur, coutelier, boucher, maçon, etc. Il n’est étranger à rien , et trouve naturel qu’on s’adresse à lui pour tous les ouvrages possibles.

Dans le tremblement de terre de la Martinique , la pioche et la brouette lui semblaient aussi familières que l’aviron; — à la Nouvelle Calédonie , il s’agissait de construire on fort considérable , un coup de sifflet suffit pour improviser des escouades de terrassiers, de tailleurs de pierre, d’ouvriers en tous genres , et la construction fut faite , parfaitement faite , avec on entrain merveilleux en moitié moins de temps qu’il n’en aurait fallu aux gens de la profession. — Lorsqu’arrive le passage de la ligne, le matelot fait honte au plus ingénieux costumier par l’art qu'il met à trouver des jupes , des perruques, des masques et des attributs de toute espèce à bord d’un bâtiment où rien de semblable ne parait devoir se rencontrer. Aussi , pour le combat , il se soucie fort peu des armes qu’on lui distribue ; il s’en improvise de gigantesques qui ont pour lui un charme secret et lui font négliger le sabre et le fusil dont on l’a muni d’abord. L’un s’empare d’un levier de fer , un autre d’un harpon , un troisième d’un biscaïen estropé au bout d’une corde ; les voilà parés à l’abordage. I

Le combat pour les vrais matelots est un plaisir

I/’BQÜIPAGK.

réel , ils trépignent de joie en pensant à l’heure de se peigner d'une manière quelconque. S’agit-il d'un incendie , d’un débarquement en armes , d’une expédition périlleuse, il se présentera toujours trop d'hommes de bonne volonté qui s’élanceront au devant du danger.'

Quelquefois, pourtant, la pensée d'une action ramène 1e matelot à des réflexions plus graves : en de pareils moments il peut atteindre jusqu’au sublime. La veille du combat de Navarin , les vaisseaux français voguaient beaupré sur pouppe pour pénétrer dans la baie , mille bruits belliqueux s’étaient accrédités à bord et , quelle que fût la pensée des chefs , il est positif qu’aucun matelot ne mettait en doute un engagement sérieux pour le jour suivant. Un gabier de beaupré , chargé d’aller placer un fanal de l’avant , s'arrête alors ; et, s’adressant à la statue du vaisseau :

— Mon vieux , dit-il à haute voix , tu nous éclaires ce soir , nous t’illuminerons demain !

Privé par sa carrière même de la société du sexe féminin, Le matelot n’a jamais que des amours faciles; il estime une femme à sa valeur physique , et. souvent même s'inquiète peu de la jeunesse et de la beauté. Mais pour une orgie il ne saurait se contenter d’une seule ; il en voudra trois et plus, suivant l’état de ses finances. Précédé d’une vielle ou d'un hautbois , il se fera mener de l’auberge à la guinguette , de la guinguette à la danse jusqu’à ce que ,

épuisé, il tombe de fatigue au coin de quelque rue ' obscure.

Si cependant il lui arrive de devenir amoureux , alors il est d’une folle prodigalité ; il s’ingénie à faire passer sa bonne amie pour sa sœur ou sa cousine, quelquefois pour sa tante; il lui délégué la plus grosse part de ses appointements , et place une gloriole à se faire ainsi tromper , car ii est rare qu’il soit complètement dupe des protestations de la belle.

Enfin, s’il se marie, il est généralement le plus complaisant des hommes , mais . plus que partout ailleurs, il apporte dans l’état du mariage, l’insouciance de son caractère. Il abandonne .sa paie et n’entend se donner aucun embarras. Ses fils sont destinés dès le berceau à vivre comme il a vécu ; ses filles , faute de pouvoir marcher sur les traces de leur père , se consacreront uniquement à la classe des matelots , elles seront marchandes , cabaretières, hôtesses ; elles finiront par épouser des marins et donner le jour à des mousses.

L’industrie d’un vieux matelot qui a atteint l’âge de la retraite se borne d’ordinaire à des ouvrages de patience ; alors il fabrique des chapeaux de paille , grée de petits navires modèles , ou s’occupe d’autres menus travaux peu éloignés de sa profession passée. Mais ce n’est qu’à la dernière extrémité qu’il renonce ^ labourer la mer, ou au moins à travailler comme journalier à bord des bavires. De ses défauts il ne

L’équipage: Z6i

conserve que l’ivrognerie ; sa brutalité fait place à une sorte de douceur ; sa femme le gouverne en tous points , et il s’en console en allant deviser au • bord de la mer, avec quelques compagnons de sa vie errante.

Ils parlent des navires qui entrent ou sortent , et prétendent les reconnaître à plusieurs lieues de distance , des manœuvres exécutées en rade , des armements qui se préparent, et terminent leurs observations par une large poignée de main et un sourire de pitié en disant :

— « Hein , matelot! ça allait autrement de notre temps ! »

Madurec de Tréven, maître d’équipage du troismâts du Hâvre , lu Mésange , y retrouvant le vieux Pierre Hauban de Rochetout qui montait à bord pour piloter le bâtiment , ne tarda point à lui dire :

— Depuis la Sémillante, voici tantôt vingt ans de notre campagne dans l’Inde , vous pensez qu’au cabotage, au long-cours, au service, de toutes manières, quoi! votre petit Madurec n’a pas mal navigué, père Hauban. Eh bien, maître, pareil à vous il ne l’a plus relevé dans aucune aire de vent du compas.

— Doucement , mon garçon ! mes pareils , grâce à Dieu, ne manquent pas tout le long des côtes de France. De vrais pilotes, de francs matelots, des

LSS MARINS.

solides, üy en a, de Dunkerque à Bayonne, plus qu’il n’en faut pour donner la jaunisse à Jeanl’Anglais, et encore je ne parle pas des provençaux , étant ponantais tout comme toi.

— S’il y a des Pyrénées, dit Madurec, je n’en suis pas l’auteur , ni vous non plus. M’est avis que Cadix au ras de Bayonne et Gibraltar à toucher Portvendre , çà irait bien sur notre carte de France. Tout ce que le bon Dieu fait est bien fait , vous nous le disiez dans les temps et je le redis aux autres, comme de raison; d’après quoi , n’envoyons rien de ^ mal rapport aux Pyrénées , quoiqu’elles vous coupent en deux nos côtes et nos marins. De Collioure

à Antibes , il sont des hommes aussi , je le veux bien, mais pas tels que nous.

— Ils aiment trop le café, pas assez le vin et pas du tout le cidre , dit Hauban.

— Ils .sont pour l’huile et nous pour le beurre , voilà! fit Madurec.

Deux marins du littoral de la Méditerranée eussent, bien entendu , traité les ponantais , — bretons et normands surtout , — d’ivrognes , de mangeurs de beurre et d’amateurs de cidre, ce qui peut passer pour le nec plus ultra du mépris.

En dépit de l’opinion de Madurec , les Pyrénées ne tranchent pas absolument nos gens de mer en deux grandes catégories ; ou tout au moins la vieille classification en Ponantais et en Provençaux ou Levantins demande à être fort subdivigée.

Abstraction faite da matelot modèle , type qu'on rencontre complet dans toutes les parties de notre littoral , marin français sans plus et le beau idéal du genre , — l’on peut dire que les Provençaux , en général, sont sobres, lestes, gais, coquets, mais bruyants et bavards.

Par leurs qualités autant que par leurs défauts, les Bordelais , — Ponantais par excellence , — ont de nombreux rapports avec les Provençaux ; ils ont toutefois l’avantage d’être rompus aux longues navigations et de mieux supporter l’ennui des grandes traversées.

Plus orgueilleux , et moins subordonnés que tous nos autres gens de mer , très-intelligents , intrépides jusqu’à la folie , ardents à l’ouvrage , souvent sournois , parfois féroces , les Basques ne le cèdent en aptitude , ni en ténacité à aucuns . des marins du monde. La résignation et la patience qui leur manquent ; sont suppléées en eux par une colère invincible qui durera autant que la lutte contre les ennemis ou les éléments.

Les riverains de la Manche et les bretons de St.- Malo jusqu’à Vannes, ont entr’eux ^autant de ressemblances qu’il y a de dissemblances entre les paysans de leurs provinces respectives ; aussi , à peu d’exceptions près , le marin breton est-il beaucoup moins breton que marin.

Les exceptions à la vérité sont très-saillantes , et

c’est ainsi qu’on retrouve les Celtes de la mer , implacables ennemis de César et des Saxons , parmi les pilotes et pêcheurs de Sein , d’Ouessant , du Morbihan et de quelques points isolés de la Basse- Bretagne; mais ces types à demi-druidiques s’effaçent de jour en jour.

Madurec de Treven , Hauban de Rochetout se regardaient presque comme de la même province , car les mêmes flots baignent les rivages de leurs quartiers maritimes. Les Normands et les Bretons de terre ferme fraternisent fort peu au contraire ; deux campagnards l’un du Tréguier , l’autre du pays de Caux se traiteraient à bon droit en étrangers qui n’ont ni la même langue, ni les mêmes us et coutumes. Mais les us et coutumes delà mer , l’idiome, les mœurs, les croyances maritimes rattachaient maître Madurec à son ancien Pierre Hauban.

S’il existe certaine? différences de détail entre les Dunkerquois , dignes compatriotes de Jean-Bart, les honnêtes Boulonnais, fiers d’avoir reçu dans leurs eaux la célèbre flotille impériale qui fit la terreur de l’Angleterre , les braves Normands , navigateurs et corsaires également remarquables, les audacieux Malouinset les bons Bas-Bretons, les rapports que ces gens de mer ont entr’eux sont tels qu’on peut les peindre par les mêmes traits. Laborieux et fermes dans le danger, ils l’emportent parle moral et surtout par la constance , sur les marius de la Méditerranée.

L’ÉQUIPAGE. ' 3Tl

Moins téméraires que les Basques, ils sont plus obéissants que les Bordelais elles Provençaux.

Seuls, les Hâ vrais , variété assez rare . se montrent parfois insubordonnés et tapageurs, ce qui s’explique par leur fréquent contact avec une population ouvrière et commerçante beaucoup trop parisienne et aussi par la présence prolongée dans leur port d’Américains et d’autres aventuriers haïssables.

Sans avoir le flegme hollandais , nos marins de la • Manche sont admirables de sang-froid. Ils ont plus • d’initiative que les Anglais, et cette qualité , si précieuse en marine , les rend supérieurs à eux çomme matelots.

Entre Nantes et Bordeaux, sur tout le littoral du Poitou, de r.\uniset delà Saintonge, les gens de mer unissent la vivacité méridionale à la soumission des marins du Nord. Sobres , d’humeur facile , danseurs, • chanteurs, conteurs, lurons et par conséquent à l’abri de la nostalgie, ils ont, à défaut de l’opiniâtreté bretonne, une dose d’insouciance qui la remplace ,

souvent avec avantage. Un équipage de La Rochelle est d’ordinaire un équipage excellent, endurci à la peine par les coups de vent du golfe de Gascogne et toujours prêts à répondre aux tempêtes par les joyeuses mélodies du littoral saintongeois.

Les Languedociens et Provençaux confondus les uns avec les autres , ne sauraient l’être avec les Roussillonnais. Ceux-ci , plus Catalans que Levantins, auraient plutôt de l’analogie avec les Basques.

Jb

les marins

- en sorte, qu’au résumé , le bon Madurec qui eût voulu rejeter toutes les Espagnes en Afrique, traitait les Pyrénées trop légèrement.

Maître Hauban n’y trouva rien à redire.

— Notre mer, dit il, n’est pas une mer d’huile quoique nos rochers ne soient pas de beurre pour ça, et voilà pourquoi nous sommes plus matelots. Je sais qu’il y a de rudes coups de temps au dehors de Marseille et que la navigation de T archipel n'est pas commode tous les jours, mais quand lesProvençaui se vantent de n’avoir pas de marées chez eux, c est comme si on se vantait d'avoir toujours jolie hrise et vent sous vergue. La misère fait les hommes, mou petit, et le danger les bons navigateurs Pour être ce que j’appelle un matelot , vois-tu , il faut les con- , naître .et ne pas connaître la peur, comme dit la

■ chanson. ,

Et Madurec souriait à ces paroles qui achevcntde peindre le personnage dont il était lui méme le type

complet.

iKscaipriou w\vm ai ueceoieubut.

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DeUE lois bien différentes appellent sut les raissoaux de l’État les hommes destines a composer leurs

équipages ; l’unte exceptionnelle , essentiellement maritime , l’inscription ou régime des classes qui remonte à la première grande organisation de notre flotte ; l’autre relativement récente , qui rentre dans le droit commun, fait concourir tous les Français au service de l'armée navale à l'égal de Tarméc de terre , et envoie annuellement dans nos ports un certain contingent de jeunes gens levés suivant le mode ordinaire de recrutement.

» Le 13 novembre 1822 , une ordonnance royale » créait deux équipages de ligne pour le service » des vaisseaux et frégates.

» Ce nombre était porté à quatre par une ordona nance du 11 août IS’^^.

» Enfin , une ordonnance du 11 octobre 1825 avait » pour objet de donner un plus grand développe- » ment au système des équipages de ligne; et quatre Il années ne s’étaient pas écoulées qu’une ordonnance » du 28 mai 1829 , répartissait le corps royal des )i équipages de ligne en cinq divisions formées chan cune dans le chef-lieu d'un des arrondissements V maritimes et composées d’un nombre de compagnies n dites permanentes, déterminées suivant les besoins » du service. ' »

De l’application de la conscriptionàlamarine, résuU

(1) Extrait du rapport à l'Empereur , en date du 5 juin 1856, relatif au nouveau décret d'organisation du personnel des équip.nges.

te, dans les écpiipages , l’existence simultanée de deux espèces d’hommes , d’origines trop distinctes pour être jamais confondus ensemble , et que 1 on désigne naturellement par les noms à' inscrits et de conscrits.

Les premiers sont marins de naissance , de métier et de vocation ; c’est parmi eux que nous trouvons pur et complet notre modèle principal ; les seconds , arrachés à la charrue ou à 1 atelier paternel , se forment péniblement à des usages nouveaux , à une vie opposée à celle qu’ils ont menée jusqu alors , et ne deviennent que rarement de véritables matelots.

La distribution des gens de mer par classes fut un des principaux moyens employés par Louis XFVpour soutenir la marine du royaume. Après plusieurs essais qui amenèrent de bons résultats , une ordonnance du 22 septembre 1668 déclara que 1 enrôlement des matelots serait pratiqué ;

Dans toutes les villes et communautés des côtes » maritimes du royaume , pour être ensuite les ma- » telots partagés en trois classes, pour servir une » année sur les vaisseaux de Sa Majesté , et les deux » années suivantes sur les navires marchands , de » façon que lesdites classes auraient à rouler et » servir alternativement sur les vaisseaux de guerre » et les vaisseaux marchands. »

C’était effectivement, ajoute le savant commentateur Valin , le moyen le plus efficace pour assurer le service sur les vaisseaux du roi , et pourvoir en

LÉQli’lPAGE.'

même temps à la commodité des particuliers qui équiperaient des bâtiments pour le commerce ou pour la pêche.

L’auteur d’un mémoire remarquable adressé au ministre de la marine en 1825 , dit à ce sujet :

« On substitua à la presse la plus violente qui » s’exerçait alors par la fermeture des ports de com- » merce ou , pour mieux dire par le séquestre des » expéditions commerciales , le régime rigoureux , '>

» mais relativement équitable des classes. »

L’établissement de l’inscription maritime fut définitivement confirmé par l’ordonnanee du 15 avril 1689 , qui accorde par compensation , aux matelots et aux autres gens de mer , divers avantages dont la plupart existent encore actuellement.

Le plus important privilège des gens des classes est que le service au commerce compte en totalité dans la liquidation de leur pension de retraite ; le temps passé à la petite pêche ne compte en entier qu'aux marins qui ont accompli une période de six années sur les bâtiments de l’État et pour trois quarts aux autres.

L’homme soumis à l’inscription maritime est exempté par elle de la conscription et de ses conséquences, mais aussi^ nul Français n’a le droit de s’engager à un capitaine de navire , s’il n’est enrôlé aux classes. Dans ce cas , il est tellement lié par .son enrôlement qu’il ne peut changer de condition ou de

Le régime des classes ou inscription maritime a été l’objet d’attaques tellement violentes et fondées en apparence sur des principes si respectables que l’institution est ébranlée. Dans l’intérêt des gens de mer , encore plus s’il est possible , que dans celui de l’État , il serait déplorable quelle pérît. Qu’on l’améliore, qu’on en réforme les abus, qu’on la mette en harmonie avec nos mœurs, — nous n’avons jamais demandé que cela dans de nombreux travaux sur la question , — mais , plaise à Dieu qu’on ne commette pas la faute irréparable de détruire . au mépris de toute justice , une organisation .séculaire, modèle d’ordre , de sagesse et d’économie tutélaire , si bonne au fond , qu’il serait heureux pour les ouvriers de toutes les professions qu’on pût les soumettre à des lois analogues.

— Depuis que je cours le monde , disait maître Yves Barbejean , j’en ai assez vu et appris pour être sûr que la terre est le pays de la misère. Â bord , il y a toujours du biscuit sur la planche et un hamac entre deux crocs. Nous n’avons ni fermage à payer ni mauvaise récolte à craindre ; jamais de dettes ni de soucis ; au bout du mois , on a gagné sa paye , dont on n’a seulement pas besoin ; au retour du voyage , on touche son décompte et l'on a toujours trop d’argent. Enfin , lorsqu’on est vieux et qu’on ne peut plus courir la bordée du large , on a sa pension sur la caisse des invalides de la marine. Les paysans ni

les ouvriers de n’importe quelle sorte n’ont une caisse pareille à eux. Viennent la vieillesse et la misère, rien, pas de droits à un sou. Le matelot, lui , tout en travaillant de son métier , à la pêche , au marchand ou au service , pourvu qu’il ait ses trois cents mois de navigation , devient quasiment petit rentier. — Le matelot est exempt de la conscription. — La belle affaire ! dites-vous , puisqu’on le lève pour les vaisseaux de guerre !... —Attention! sur ces vaisseaux, il continue son métier , sans rien désapprendre , au contraire , tandis qu’à terre , d’un paysan on vous fait un dragon , d’un menuisier un tambour , et d’un charron un pousse-caillou , de manière qu’au bout de sept ans ils s’en reviennent apprentis et fainéants, au lieu d’être bons travailleurs sachant leur état. C’est different dans la marine. Quand tu reviens , après deux ou trois ans , pas plus , d’un vaisseau ou d’une frégate , sur ton bateau de pêche , ton caboteur ou même sur un grand navire marchand , tu y trouves mâts, vergues, voiles , tout plus petit, plus léger , plus maniable ; rien ne pèse , le métier est devenu cocagne. Le service n’est pas du goût des marins , d’accord ; mais les paysans , les ouvriers et les bourgeois aiment encore moins la conscription, et ils n’ont pas tort, vu que la conscription- est pire. Maintenant je dis que la France , ayant besoin de matelots , les prend où il y en a , et peut-elle faire autrement? Voyons 1 Ab ! si elle prenait de même

des paysans pour en faire des paysans à sou compte, des charpentiers et des maçons pour en faire ses charpentiers et ses maçons à elle , eh bien ! il n’y aurait que demi-mal ; mais elle vous les fait tous , pêle-mêle , sans y regarder , troupiers , tourlourous, pantalons rouges , propres à rien !... voilà le sentiment d'un vieux navigateur '.

En cela , bien différent d’un très-grand nombre de ses pareils, Barbejean ne disait guère que du bien du régime de l’inscription maritime : - loi draconienne, toute d’exception , qui fait de nos marins une clas.se à part soumise aux seules charges et jouissant des seuls privilèges , maintenus malgré toutes nos révolutions , mais institution paternelle en ce sens que les rigueurs sont compensées par la plus bienfaisante prévoyance. Ainsi , la Caisse des invalides de la marine, instituée par Colbert en 1674 et définitivement constituéeà la suite d’améliorations nombreuses en 1720 , serait, de toutes les tontines du monde , la plus florissante et la plus libérale, elle pourrait ' servir les plus fortes pensions de retraite, si , à plusieurs reprises , elle n'avait été odieusement spoliée ’par les gouvernements révolutionnaires de la France. Le 22 vendémiaire an II, toutes les prestations jusque-là concédées par l’État furentviolemment arrachées à la Caisse. En 1810 , le gouvernement , après

(1) Extrait de? Nouveaux Quarts de nuit

lui avoir imposé une foule d’obligations nouvelles , lui enleva un capital àQ soixante-seize millioiis. Le 13 août de la même année , sans égards pour les principes de l’établissement, sans respect pour les droits de la propriété , on réunit au Trésor , non-seulement tout le matériel de la caisse administrative , mais encore celui des caisses de dépôt. Malgré ces pertes immenses, les pensions distribuées de nos jours par la Caisse des Invalides de la Marine se répandent dans plus de vingt mille familles , tandis que le célèbre hospice de Greenwich , dont l'Angleterre s'enorgueillit, n’en fournit pas le tiers, et cependant notre population maritime, comme chacun sait, est de beaucoup inférieure à la population similaire des Iles Britanniques ' . »

Lorsqu’on tient compte de l’insouciante prodigalité des matelots , il faut admirer et louer la féconde et tutélaire institution dont Colbert dota nos gens de mer, avant lui réduits, dans leur vieillesse, au vagabondage et à la mendicité , et il faut craindre que sa suppression ne leur porte un coup fatal.

L’introduction de la conscription dans la marine de l’État, en diminuant beaucoup les charges des populations riveraines , a donné naissance à une nou-

( 1 ) P. L Boursaint , Mémoire sur i'établissemenl des Invalides de la marine. . - .

velle catégorie d’hommes incoonns autrefois à bord de DOS vaisseaux, et dont on parvient néanmoins à obtenir d’utiles services en leur assignant les postes auxquels ils sont propres.

Lorsque les recrues départementales destinées au service de la marine, ou les marins des classes fournis par les quartiers du littoral arrivent dans les ports de guerre , ils sont également incorporés dans les équipages de ligne , casernés , habillés réglementairement, et formés par exercices journaliers.

En vertu du décret du 5 juin 1856 , ils prennent place dans l’une des six compagnies de la division, jusqu’à ce qu’ils soient embarqués.

' L’ensemble des individus réunis à bord est immédiatement divisé en deux parties égales ou bordées , qui prennent les noms des deux côtés du navire : tribord et bâbord.

Le commandant en second ou lieutenant chargé ' du détail donne des numéros impairs aux tribordais , des numéros pairs aux bàbordais , et cette distribution n’étant pas faite aveuglément , les positions et les postes divers se trouvent déterminés par cela même depuis le poste de combat jusqu’à celui de couchage. — Les deux bordées doivent être aussi semblables que possible , car à la mer, l’une veille , tandis que l’autre se repose , — l’une arme les canons pairs, l’autre les impairs; — il faut qu’elles puissent se suppléer au besoin etqu’eliessoient pour-

vues dans la même proportion d'ofliciers mariniers, d’hommes d’élite et de simples matelots.

Les officiers mariniers comprennent les premiers et les seconds-maîtres. Viennent ensuite les quartiers-maîtres ou caporaux qui se subdivisent en au- -tant de catégories qu’il y a de professions et de détails à bord. Il y a, conséquemment, des quartiersmaîtres de manœuvre, de canonnage, de timonnerie, de charpentage, etc., qui portent tous , comme insigne de leur grade, un double galon de laine sur la manche.

Les hommes d’élite , choisis parmi les plus intelligents et les plus habiles matelots, sont gabiers, chefs de pièce, chargeurs, timonniers- sondeurs ou patrons de canots. Ces fonctions spéciales leur valent une haute paye et les honneurs d’un simple galon de laine.

Les matelots qui forment le reste de l’équipage sont collectivement désignés sous le nom (Thommes du pont ; c'est parmi eux qu’on prend les gens nécessaires aux emplois les plus infimes , utilités secondaires généralement peu estimées.

En raison de leurs payes , et en vertu de leurs services passés ou de leur mérite à la mer, les matelots sont en outre divisés en trois classes.

Les appointements de ceux de première classe ’ sont, par mois : 33 fr. à terre, et 36 fr. à la mer; de deuxième classe : 30 fr. à terre et 33 fr. à la mer ; de

LÉQUIPAGE

troisième classe : 24 fr. à la mer comme à la terre. Toutefois les jeunes conscrits appelés apprentis marins , ne sont rangés parmi les matelots de troisième classe qu’après un an d’embarquement à la paye inférieure de 18 fr. ,

On exerce sur cette solde une retenue de 3 pour 100 au profit de la caisse des invalides de la marine. En outre, un matelot, étant tenu à posséder un sac d’effets d'uniforme fourni par l’État subit une seconde retenue de 40 centimes par jour la fih du trimestre à terre, et de l’année ou de la campagne * si le marin est embarqué , le décompte de ses dépenses d’habillement est exactement fait, et il louche intégralement la différence qui peut exister en sa faveur. Enfin , il est bien rare que , généreux comme il l’est, le matelot ne délègue pas une partie de ce qu’il gagne à sa famille ou à ses parents. Dans certains cas , du reste , l’autorité a le droit de prendre l'initiative. Voici comment s’exprime à cet égard la dépêche du, 20 juin 1829 interprétative de l’ordonnance de 1784 et de la loi du 3 brumaire au IV :

« Les commissaires des classes pourront, lors- » qu ils auront acquis la certitude que la cho.se est » indispensable, faire faire des délégations d’office I’ en faveur des femmes et enfants des gens de mer,

» quand bien même ces derniers s’y seraient formel-

(1) Pour les mousses, la retenue destinée à la masse d habillement est de 25 centimes par jour.

as4 LES MARINS.

» lement refusés, attendu que cette mesure est fondée » sur les règlements existants, et que, d’ailleurs, « elle est d’accord avec la justice et la morale, » puisque . sous ce double rapport , le mari doit des » iiliments à sa femme, et le père à ses enfants, » jusqu’à l’âge déterminé par la loi.

» Quant aux autres délégations que les ordon- » nances autorisent, elles sont entièrement faculta> .1 tives; et, lorsque la position des pères, mères, » frères et sœurs des marins pourra réclamer des ' » secours , les commissaires se borneront à em- » ployer les voies de la persuasion envers les ma- » rins , sans rien faire , à cet égard , qui soit con- » traire à leur volonté. »

I/on ne saurait trop approuver les sages prévisions d’une loi protecîtrice , comme presque toutes celles qui établissent les rapports des gens de mer entre eux; car, à chaque instant des dispositions excellentes tempérant les rigueurs de l’inscription maritime , il s’en suit que les intérêts des marins sont légalement pris avec une sollicitude aussi louable qu’utile.

Il n’en est pas moins vrai que la solde du matelot, frappée de retenues aussi nombreuses , est , par le fait, des plus modiques. En cours de campagne, d’ailleurs, on ne lui paye que trois mois d'appointements par an , et c’est ce qui rend faciles à comprendre toutes les merveilleuses histoires qu’on raconte des marins revenant de la mer. A leur arrivée

au port, ils ont, en effet, des économies parfois très-considérables à recevoir; et il est naturel qu’ils se livrent alors à tous les excès , avec une frénésie d’autant plus prodigue qu’ils ont eu plus de priva^ tions à subir.

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