LES GABIERS
Pour son adresse et sa galanterie Le pompon est au fln gabierl
Ainsi, dès le début de la chanson populaire, le gabier nous est dépeint comme un léger et séduisant compagnon , qu’on se représente volontiers le chapeau ciré sur l’oreille, le grand collet bleu rabattu sur l’épaule , la cravate rouge flottante au vent , faraud, pimpant, rasé de frais, frisé en accrochecœurs, fumant le cigare de contrebande avec l’aisance d'un damoiseau , prêt à charmer l’bâtesse et la fille de l'hôtesse par ses propos badins et son air déluré. Le chansonnier, sans doute, ne songeait qu’au gabier d’artimon ou tout au plus à celui de misaine ; car l’ancien de la grand’hune , et surtout le grognard de beaupré ne sauraient être reconnus, sous les traits de l’élégant du coupleit- A chaque mât , suivant ses agrès et ses apparaux, l’on peut bien abandonner aux jeunes, aux plus sémillants jouteurs, la manœuvre de ce mâtereau coquet où tourne la brigantinc , si souvent déroulée par
' LKS MARINS.
les poêles , où flotte au bout du pic la bannière nationale , et qu’on appelle mât d’artimon , joujou d'enfants sans hunier de mauvais temps , sans basse voile , sans bonnettes , lige aristocratique plantée tout d'une venue au beau milieu du gaillard d'arrière, qui porte sur de mignonnes petites vergues de petits fichus de toile bien blanche et bien maniable aux noms riants de perruche et de contre-perruche ; — mais pour le grand mât et même pour son frère cadet le mât de misaine , vastes pièces d’assemblage cerclées de fer , — mais pour le mât de beaupré, dard colossal qui menace à l’avant, comme le bélier antique, sorte de tour inclinée suspendue sur les flots et flanquée de ses deux bossoirs aux ancres gigantesques , — pour ces monstrueux espars dont l’aspect seul frappe d'étonnement, il faut d’autres hommes longuement éprouvés par des travaux sérieux , des matelots achevés capables de lutter corps à corps avec les éléments en fureur, et d’arracher une honorable capitulation à l’ouragan lui-même.
Tels sont les gabiers , les gens de la mâture , toujours prêts à voler de cordage en cordage, véritables oiseaux de mer, comme l’étymologie pourrait nous l’enseigner au besoin. Car c’est du latin gavia (mouette) ou plus probablement encore de cavea (cage) que sont venus les noms donnés à la hune, en espagnol yatia, enportugaisÿapaa, en italien gabhia, et même en français gabie. A la vérité, cette dernière
expression , qu’on retrouve fréquemment dans nos vieux auteurs , n’est plus usitée que sur la Méditerrannée et seulement à bord de certains bâtiments à antennes ; mais celle de gabier en découle a con-
servé la poésie de son origine , elle n’est appliquée qu’à ces alcyons du bord qui planent incessamment au-dessus dupont, et dont, ayant nos règlements modernes, les bunes étaient la demeure constante.
Au sommet du bas-mât se trouve une vaste plateforme horizontale , première relâche de celui qui s'aventure dans les régions supérieures. Là viennent se croiser ou se capeler les haubans et les étais qui maintiennent sur ses basesl’édiflce hardi du gréement et de la voilure ; de là s’élancent les mâts de hune, de perroquet et de catacois, étagés les uns au-dessus des autres ; de là descendent mille cordes blanches ou goudronnées dont les usages sont familiers aux hôtes du mouvant échafaud. Une balustrade en fer, connue sous les noms de batayolc ou bataviole , le transforme en une sorte de balcon d’où l’on domine le navire. L’utilité principale de ce petit pont est de fournir des points d’appui aux cordages tutélaires qui protégentl’ensemble contre les secousses du roulis et du langage, et de multiplier la puissance des manœuvres dormantes en leur donnant plus d’écartement.
Il y a autant de hunes que de mâts verticaux : chacune d’elles a son armement d'hommes d’élite qui lui
empruntent son nom. Enfin le mât de beaupré, qui n’a plus de hune , a aussi son équipage de marins spéciau.x ordinairement choisis parmi les plus robustes et les plus endurcis aux fatigues. De là quatre catégories de gabiers.
' Quelle que soit notre estime pour le vaillant dandy de l’artimon, nous nous transporterons d’abord dans la grand’hune. On est en rade^ au retour d’une longue croisière ; le gréement est lâche, esi pagaie, en désordre ; les mâts sont sales par suite du frottement des cordes et du jeu des vergues, le maître d’équipage vient défaire retentir le vaisseau d’un coup de sifflet auquel sont accourus tous les gabiers.
— Enfants, leur dit-il, tuvas monter reprendre tes haubans, puis tu referas les enflêchures; demain tu goudronneras, et après on grattera les mâts de hune.
— Bien, maître Michel, on sait ce qu’il y a-t-à faire, répond Malouin,le chef de grand’hune ; a moi, les fils; en route !
Le Brun , qui est chef de misaine, Testu , le chef d’artimon, et le farouche Requin, qui commande sur le beaupré, emmènent aussi leurs escouades avec eux; l’on se met à l’ouvrage. Malouin est arrivé le premier dans son département ; il assigne à chacun de ses gabiers la besogne dont ils doivent s’occuper ; puis il appelle Billote, son second chef — car dans la hune comme à bord, il y a un capitaine et un lieutenant :
— A toi cette poulie, matelot ; à moi celle-ci, et pousse de fond.
Nos deux gabiers s’asseyent alors sur des rouleaux de cordes, et, tout en travaillant de l’épissoir, devisent de la dernière traversée , du plaisir qu’il y aura à courir un bord à terre , la semaine qui vient, et à couler une visite à la mer Bigorneau , leur hôtesse commune. Billote s’interrompt tout à coup , laisse échapper un profond soupir, et ne tarde pas à ajouter :
— La mère Bigorneau, une fameuse vieille ; je n’y pense qu’avec chagrin , rapport à son homme, c’est fichu !
— Son homme! Eh bien , quoi? c'était un vieux qui a avalé sa gaffe, trois mois avant notre départ.
— Justement , un ancien qui naviguait dans des temps de cocagne, Malouin, des temps que j’y songe pas sans être vent dessus, vent dedans. Père Requin du beaupré, tu sais, en a vu encore la queue de rat; nous autres, plus rien, rien du tout.
— Connu ! reprend le chef de grand’hune avec un accent de regret bien marqué.
— Un temps où le gabier restait toujours dans le gréement, sans descendre jamais en bas ; — où l’on affalait un cartabu pour avoir sa ration, que le mousse allait chercher à la cambuse; — où l’on avait son sac et son hamac toujours sous la main à son idée ; — où l’on ne passait pas d’inspections; — où l’on ne faisait pas d’exercices du fusil ; — où l’on ne rencontrait pas le capitaine d’armes à toute minute comme à présent;— où l’homme était tranquille, chacun chez soi,
les caliers dans la cale, les gabiers dans les hunes; fameux temps !
— Faut ôtre juste pourtant, Billote ; on était plus mal payé, plus mal nourri, et les officiers étaient plus, chiens. '
— Je n’en sais rien. '
— Père Requin te le dira quand tu voudras.
— Oui, mais l’homme à la mère Bigorneau disait que non.
Après un moment de silence , Billote et Malouin reprennent leurtexte en sous-œuvre et s’y Complaisent des heures entières, car c’est le sujet d’un éternel regret pour le gabier de n’être plus dans sa bune, qu’autant que le service l’y retient.
L’ordre incontestablement préférable qui règne aujourd’hui sur nos vaisseaux le blesse dans ses goûts les plus chers ; il envie le sort de ses devanciers, que la tradition lui dépeint maîtres dans les hunes, comme le capitaine l’est dans sa chambre.
Cette tradition du reste ne peut être exacte quant aux détails; jamais lés gabiers n’ont été aussi isolés du reste du bord qu’ils veulent bien le croire. Cependant il est positif qu’à une époque encore peu éloignée, la différence entre eux et les matelots du pont était matériellement beaucoup plus grande qu’elle ne l’est aujourd’hui.
Les chefs de hune sont ordinairement quartiersmaîtres ; ils ont un sifQetqui leur sert à répondre au
LEQUIPAGE
maître de quart ou à l’interpeller au besoin, car il est expressément défendu de crier et de se héler du gréement sur le pont ou d’un mât à un autre mât.
Dans les grandes manœuvres et les gros temps, lorsqu’il s’agit de serrer une voile ou de prendre un ris , le chef de hune se porte au centre de la vergue, anx fonds, pour nous servir de l’expression technique, tandis que deux de ses gabiers sautent aux extrémités, au poste périlleux de l’empointure, où il faut déployer autant d’adresse que de force. Mais la puissance de l’habitude est telle, que les intrépides marins y travaillent avec le même calme que le tailleur dans dans son atelier ; les jambes croisées , le bras passé dans la balancine, ils portent la toile au vent ou la reçoivent, souquent bravement chaque tour de raban, nouent convenablement les garcettes, arrangent les ralingues avec art, et ne rentrent en dedans que sûrs d’avoir parfaitement établi la voile suivant les ordres donnés.
Le gabier de beaupré, chargé de la manœuvre des focs et des ancres, est souvent appelé à s’exposer à des dangers plus grands encore ; mais son insouciance est tellement passée à l’état chronique, qu’il ne comprendrait pas, s’il vous entendait faire l’éloge de son admirable sang-froid.
Le gabier d’artimon , au contraire, a l’épiderme sensible à la louange; toujours sous les yeux desofliciers, il fait plus de cas de l’approbation d’autrui par
cela même qu’il est plus exposé au blâme. Quand sa brigantine est bien serrée , sans faire un seul pli , et que le lieutenant de service lui dit ; — « Allons, Tes tu, c’est bien, mon garçon, vous vous êtes crânement pâtiné; » il sourit et se sent fier de son rôle. Quant aux gabiers de grand'hune et de misaine, dont le service est presque toujours le même, une noble rivalité les anime.
S’agit-il deserrer une voile, d’établir les bonnettes, de prendre un ris -, que l’officier de quart fasse le commandement : Av, plus tôt paré l — Alors ce n’est ni du zèle, ni de l’ardeur, c’est delà frénésie, c’est de
la rage. ^
« Hourra’ hourra ! fé iann doué! en double, enfants! nom d’un patara! leste à moi, ici! — murmure ‘ Lebrun haletant sur la vergue de misaine.
« Hardi! matelots, dit Malouin , de son côté,
mange la toile, les mignons! digue~dàou! ah! tu m’espères là-bas ! sois calme ! je vas te donner du nerf , troun de Diou ! eh ! manions-nous , cré milliasses ! »
Et c’est merveille de voir comme tout disparaît , ou bien comme les bonnettes poussent et se déroulent au vent. L’enthousiasme des gabiers se communique aux simples matelots montés pour les aider , l’émulation triple leurs forces ; ceux qui remportent la victoire à ce jeu, descendent sur le pont, la figure triomphalement rayonnante.
L’ÉQUIPAGK.
Pour le combat , le gabier est armé d’un mousqueton ou d’une mèche à grenades , dans ce dernier cas , il est grenadier au pied de la lettre.
Au moment où la générale se fait entendre, un énorme baril plein de projectiles est immédiatement hissé en haut, les grenadiers y puisent à volonté, décoiffent les petits obus , les allument et les lancent à bras sur le pont de l’ennemi. Si une avarie se déclare dans le gréement , ils s’empressent de la réparer, puis ils recommencent leur terrible feu de tirailleurs. Une bataille aérienne se livre dans les mâtures, tandis que les batteries se canonnent. Les espingoles et les pierriers dont chaque hune est armée , vomissent la mitraille; les grenades éclatent, les mousquetons ne se ralentissent pas.
Cependant des travaux de gréement sont devenus nécessaires , l’épissoir remplace le fusil , il faut faire un nœud ou un ajût au lieu de déchirer la cartouche. Enfin , le mât à la cime duquel on lutte si courageusement, est- il coupé par la base, les gabiers s’affalent le long des étais et des galhaubans , glissent en bas et courent à de nouveaux postes ; mais souvent le temps leur manque, ils sont entraînés à la mer. Heureux alors s’ils peuvent rester accrochés aux débris de leur hune mutilée.
Il n’est pas de tableau représentant un combat naval , où ne figure au premier plan un mât roulé par la lame, auquel s’accrochent des hommes cou-
verts de sang. La plupart de ceux-ci sont assurément des gabiers qui tout-à -l’heure combattaient à cent vingt pieds au-dessus de la flottaison, mais une embarcation arrive à leur aide :
— Est-ce notre pavillon qui flotte à son arrière? demande un blessé à ses camarades ; si c’est l’ennemi , je lâche les mains.
— C’est notre chaloupe , matelot , tiens bon , courage ! je suis à toi.
Le gabier se hisse avec efforts sur l’espar , on lui tend une corde , il la saisit convulsivement , reconnaît les couleurs de son bord et ne tarde pas à être recueilli par ses braves compagnons.
Le canot rejoint le navire , mais il n’y a plus de mâts, plus de hunes, plus de voiles , la coque nue n’est désormais qu’un coffre inerte abandonné à la merci des flots; que vont faire les gabiers ? — Vous les verrez sous la direction du maître d’équipage préparer les apparaux nécessaires pour mâter des espars de fortune; avant peu, les alcyons auront reconstruit leurs nids , ils se suspendront encore à leurs cordages; de nouvelles voiles s’enrouleront autour de vergues nouvelles; et le vaisseau vainqueur regagnera les rives de France.