‹ Tableau de la merChapitre 33 sur 57 · LES CALIERS · texte numérisé non relu

LES CALIERS

Les caliers et leur contre-maître forment encore un peuple à part , une division de sombres cyclopes qui

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suent Duit et jour dans les abîmes obscurs de la cale, et qu’on ne voit presque jamais apparaître sur le pont. Leurs membres musclés, leur dos voûté, leur, teint pâle , leur mise négligée les font distinguer au premier coup d’œil. Ils aiment leurs pénibles travaux, car ils détestent le contact des chefs et ne sont exposés dans leur antre qu’à de courtes visites de l’oflicierde cale ou du second.

A bord des bâtiments dont l'équipage est peu nombreux , ils font le quart en haut ; aussi n’ont-ils une physionomie bien tranchée que sur les vaisseaux et les frégates.

Le contre-maître de cale passe souvent avant les chefs de hune eux-mêmes , il peut avoir le grade de second-maître, et, parmi les caliers , il y a d’ordinaire plusieurs hommes d’élite.

Fournir des vivres , de l’eau , des palans et autres apparaux au fur et à mesure que l’exigent les besoins du service ; arrimer et désarrimer , tels sont les devoirs de l’escouade sous-marine.

Le coup de sifflet ; « Ho I de la cale !» ne se fait pas moins souvent entendre que celui : « Ho ! de la hune !» Et à ce coup de sifflet, les, panneaux sont enlevés , les pompes à main puissent dans les caisses d’eau douce ou les pièces de vin , les câbles se déroulent, les boulets montent et descendent, les voiles glissent des cavités du bord aux sommités de la mâture.

Le calier vit au milieu d’un désordre permanent qu’il combat de toutes ses forces ; semblable à Sisyphe , il recommence sans trêve le même labeur; mais le rocher retombe toujours, toujours il faut s’occuper d’un nouvel arrimage. Afin de n’être pas envahi par la marée montante des apparaux et du matériel qu’il déplace suivant les exigences du moment , il faut qu'il remette chaque chose à poste dès qu’on a fini de s’en servir. C’est là sa corvée de tous les instants , sa vie est un mouvement perpétuel dans un espace restreint ; il fonctionne comme le ressort d’une montre dans un étroit boîtier ; qu’il s’arrête, le système entier est réduit au repos , l’encombrement paralyse l’action générale.

C’est ainsi que dans cette machine multiple et compliquée qu'pn nomme un vaisseau le moindre rouage est une puissance ; si bien que nous avons été conduit à user de la même métaphore pour l’appliquer à une foule d’individualités diverses. Le commandant est un grand ressort de volonté; le second est , sans contredit, un ressort, car rien ne se passe sans que son impulsion se fasse sentir; les officiers et maîtres de quart sont les ressorts du service journalier; le capitaine d’armes, celui de la discipline et de la police. Le calier mérite aussi cette .qualification , mais dans un autre ordre d’idées et de faits. Il lutte ihcessamment contre le dérangement et la confusion ; force élastique opposée à l’éboulement.

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' il résiste de bas en hant , et pourrait être comparé à l’antique Atlas soutenant le monde.

On a dit avec raison que la somme des objets embarqués à bord semblerait dix fois trop considérable pour entrer dans les flancs du vaisseau si on les amoncelaitsur le quai voisin. Le calier est encore le magicien qui opère le prodige ; grâce à lui , ce qui doit être contenu devient malléable et ductile ; il le tord , le plie et lui impose les formes du contenant ; il le pétrit , le ramollit , en diminue le volume , l’amoindrit, en un mot; grâce à lui , les câbles de vingt brasses, les chaînes monstrueuses , les munitions de guerre et de bouche pour raille hommes pendant un an , les rechanges de toute espèce , disparaissent dans les labyrinthes internes de la coque; un fleuve d’eau douce vient voyager par mer dans les vastes caisses de tôle qu’enserre le creux du navire; une "àncre gigantesque , dernière ressource en cas de malheur, et qu'on nommait autrefois Vanere dt

miséricorde , repose ses deux pattes sur les hiloires du panneau delà grand’cale.

Le gardien de tout cela est, en outre , le mineur et le fossoyeur du bord.

Voyez le , sa lanterne à la main , se glisser sous les câbles, déplacer des poids énormes et rapporter ce que demandent les gens occupés à la manœuvre voyez-le rampant dans les coursives et dans les soutes, actif et dévoué , sans qu’un regard puisse sti-

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iBuler son ardeur ; exposé à être asphyxié on écrasé ^ mais non moins insoucieux que ses confrères de la mâture.

Ne croyez pas qu’il ignore le métier de ceux ci : tout calicrest matelot et a servi sur le pont , souvent même dans les bunes , avant de s’ensevelir dans les catacombes du vaisseau. Ordinairement, il a navigué au commerce, c’est-à dire sur des bâtiments où tous les gens de l'équipage sont indifféremment employés au gréement , à la manœuvre ou à l’arrimage. Les plus grands navires de l'État peuvent seuls avoir une population intérieure agglomérée dans leurs cavernosités.

’ Le calier est laborieux, mais grognard ; infatigable, mais peu subordonné.

Esl-on à virer au cabestan , à lever une ancre à jet , à guinder un mât de hune , au coup de sifilet de rigueur, il plongera, sans hésiter, entre deux pyramides de filin , reparaîtra affublé d’une poulie colossale , et l’attachera à un cartaAu ou corde affalée du pont. Cela fait, il criera : Hisse! et se croisera les bras.

La grosse poulie ue lui appartient plus, elle est hors de ses domaines , entre les mains du maître de quart. Qu’elle aille , comme partie intégrante d’une caliorne, multiplier les forces de l’équipage, ou simplement servir à détourner la direction d’ur cordage ; qu’elle aille chanter en faux-bourdon sou>

le frottement d’im garant de palan d’étai , d’une marguerite ou d’une guinderesse, lecalier s’en soucie fort peu. Après la manœuvre , il la recueillera , la rependra ou l'enfouira de nouveau à son poste déterminé. .

S’agit-il de faire de l’eau ou des vivres, le calier apprête tout et travaille sans murmures. Dans son séjour , il obéit avec zèle à son contre-maître , on n’a rien à lui reprocher ; mais , dès qu’on’ exige qu’il sorte de sa tannière , dès qu’on veut qu’il prenne part aux mouvements généraux , et surtout qu’il se présente aux inspections et aux exercices du fusil, qu'il réponde aux appels, qu’il montre au grand jour sa face blême et cadavéreuse, il devient intraitable. C’est un fantôme qu’on évoque en plein soleil. Impatient d’une pareille torture , souvent alors, il se réfuse à l'ordre donné, se cache dans son repaire et ne cède que relancé par le capitaine d’armes. Comme le gabier, il déplore la perte de son plus précieux privilège. Être soumis à la loi commune, voilà son supplice.

Nous pourrions rapporter ici les doléances du contre-maître Barberousse qui se rappelait avoir vu, à l’époque où il était mousse, dçs caliers, jaunes comme des momies d’Egypte , qui , en trois ans de campagne, n’avaient jamais surgi de leur ténébreuse demeure.

Que. les temps sont changés! On ne souffre plus

que la cale soit un foyer de maladies scorbutiques; ou l'a assainie ; on a soumisses habitants à un régime conforme aux principes de l’hygiène et d’une bon ne discipline. Les appareils distillatoires ont diminué les corvées à l’eau douce, la surveillance et les travaux des divinités sous-marines gardiennes des caisses en tôle. Une réforme complète a eu lieu, un progrès évident a déraciné les abus , mais le calier' a perdu son prestige traditionnel.

Un matelot inquiet ne vient plus à la dérobée lui apporter son quart de vin pour se faire dire la bonne aventure ; les vieux quartiers-maîtres ne consultent plus sur le changement de temps le seul homme du bord qui n’entrevoit le ciel que verticalement par une étroite ouverture. Une des plus étranges superstitions maritimes a cédé à l’ordonnance sur leservice intérieur à bord. Le calier a ces.sé d’être devin depuis qu’il est assujetti aux consignes générales.

Autrefois, en effet, l’habitant du tartare naval jouissait’ d’un caractère divinatoire et mystérieux. Alors surtout que le temps de service se prolongeait indéfiniment à bord des vaisseaux de l’Etat, ce qui rendait plus surprenante encore l’existence anormale du calier, il est assez naturel que son absolue réclusion, son isolement volontaire, sa voix rauque, rarement entendue comme une clameur souterraine, son extérieur repoussant, et ses sauvages allures , fissent impression siir les esprits des équipages. On admettra

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facilement que le peuple matelot, toujours épris du merveilleux, ail accordé volontiers des connaissances cabalistiques à un homme inconnu , logé dans un in face mouvant, rude et farouche entre les plus farouches et les plus rudes, vivantau milieu des rats maudits et des chats qu’il prenait et prend encore'sous sa protection spéciale, remuant les entrailles du vaisseau avec un bruit confus de chaînes, et fournissant à la minute tout ce qu’on le sommait de donner , comme les démons de toutes les légendes populaires.

La cale est l’enfer du navire , ainsi que les hunes en sont l'olympe. Aujourd’hui même le contre maître de cale, au baptême de l’équateur, joue, de préférence à tout autre, le personnage de Pluton ou de Satan j tandis qu’un ancien du beaupré est le divin père la Ligne, et qu’un quartier-maître de manœuvre pose]en qualité de Neptune, le trident d’une main et le portevoix de l’autre.

Le calier se trouva donc revêtu (T une seconde nature fantastique qui finit par le subjuguer. Il se crut sorcier , parce qu’on faisait de lui une sorte de zingaro marin. Enivré par les émanations fétides de la .sentine, comme la pythonisse parcelles de l’antre de Delphes , il accepta , de bonne foi peut-être, le rôle d'oracle, et s’en accommoda d’autant mieux , qu’une rétribution bachique était le prix habituel de ses vaticinations. Peut-être aussi l’origine de ces usages barbares remonte-t-elle au temps des galères à bord des-

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quelles des gens sans aveu étaient préposés au service des apparaux : et , dans ce cas, la crédulité des marins aurait été exploitée d’abord par des fripons. Quoi qu’il en .soit, il devint nécessaire d’appeler le calier par trois fois pour que sa face crayeuse débordât d’une hiloire et proférât des réponses vagues , interprétées en tremblant par les hôtes du gaillard d’avant.

La nuit, plus d'une fois, un novice inquiet, d’après le conseil de quelqu’ancien camarade, s’affala aux régions inter-carènéennes, et fit. comme le héros de la fÿble, sa descente aux sombres royaumes. Puis, effrayé des réponses magiques du serpent de grand’cale, il remonta sur le tillac et fit frémir ses compagnons en racontant ce qui lui était arrivé :

— J’ai hélé : o Ho ! de la cale ! au nom du grand diable d’enfer ! rallie à moi ! » On n’a pas répondu ; mais il y avait à bâbord deux yeux brillants comme un fanal d’habitacle, qui sortaient d’un câble et me regardaient à faire crever de peur. J’ai pris courage pourtant, et j’ai hélé encore une fois. Alors je n’ai plus rien vu, mais j’ai entendu une voix de tremblement qui répondait : • Holà! » Quand j’ai hélé la troisième fois, le calier s’est montré : il était tout nu, la tête blanche, le corps noir, les mains couleur de sang : « Que veux-tu? » qu’il m’a dit. — « Savoir la vérité du fin au fin sur ce qui tourne pour nous. T- Le veux-tu au nom de Ploton,^du contre-mai trc

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de cale et de l'aacre de miséricorde? — Oui , calier! — Pour lors, envoie d’abord ton cadeau. » — Il a bu mon quart de vin , a juré comme un renégat qu’il est, a fait une grimace de damné et m’a dit : « Appelle-moi Rocambeau , — Rafiau , — Matagot. » Après ça, il m’a questionné à sa manière en me frottant les pouces avec une brique, et il m’a prédit qu’il y aura prochainement un chavirement dans le tempérament de mes parents , et un grand chamberdement à notre bord d’ici à trois jours. Le lendemain de la pêche d’un gros requin femelle , qu'on prendra un matin d'orage, il y aura combat. L’Anglais sera coulé; et moi, si je ne suis pas cuit, c’est que le prunier de ma tante sera encore en fleur. En finissant, il m’a jeté le quart de fer-blanc à la tête et s’est affalé en aboyant pire qu’un loup garou! Sur tous les câbles, j’ai vu desyeux qui me regardaient: les poulies pendues à l’entour du panneau avaient l’air de rire de moi ; elles tournaient et valsaient à la façon du sabbat ; j’ai entendu tous les chats qui miaulaient et reniaient sur un air de damnation.

Les matelots, ébahis , écoutaient en se signant, et chacun, à ce propos, racontait le résultat des prédictions de plusieurs caliers avec qui il avait navigué.

Les croyances superstitieuses des équipages à l’endroit de la cale ont disparu, mais, si les voisins de la carlingue ne passent plus pour sorciers, une expression familière du vocabulaire maritime prouve encore l'estime singulière qu’on faisait d’eux.

L’épithète de vieux de la cale, ne s’applique pas indifféremment ; elle sous-entend une finesse réelle et une grande pratique du métier de la mer. Il n’est pas nécessaire d’être calier, ni même de l’avoir été, pour mériter cette dénomination flatteuse, mais il faut être un véritable matelot, un franc marin, un hardi serviteur sans peur et sans reproche.

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