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LES CHAUFFEURS

Si le calier a perdu son antique prestige , — si 1a prépondérance du maître d’équipage et de ses gabiers décroît de jour en jour, à qui la faute? — Au progrès, et entre tous les progrès à celui du moteur interne qui achève de transformer la marine.

Désormais dans tous les ports militaires, il existe une .compagnie de mécaniciens qui comprend tes premiers-maîtres, seconds-maîtres et quartiers-maîtres mécaniciens, et les ouvriers chauffeurs.

11 faut que te chauffeur puisse réparer promptement les avaries de détail qui surviennent lorsque les machines sont en mouvement. La même main qui manie le ringard dans les fourneaux, doit savoir battre l’enclume, diriger la lime, conduire le forêt, détordre ou refaire au besoin les pièces accessoires, creuser un pas de vis, consolider un, écrou, redresser un robinet, polir un plateau. Souvent le chauffeur a été armurier, chaudronnier, cloutier; maintenant il est une variété

du marin. Comme la salamandre , il vit également dans l’eau et le feu.

L’orgueil du chauffeur est infernal : il a presque du nàépris pour le simple matelot qui ne se joue que des vents et de la mer, lui qui a de plus les flammes et la vapeur, l’incendie et l’explosion à braver , lui qui navigue dans un volcan. D’ailleurs il se croit savant, se donne toujours pour mécanicien , et quelquefois pour mathématicien: le fait est qu’il est bon ouvrier.

Dans l’origine , vers 1830 , alors que le chauffeur était encore une exception, ses prétentions exagérées et son indiscipline le rendaient insupportable. Force est restée aux chefs , à mesure que l’institution s’est développée ; mais ce n’a pas été sans lutte. — Il fallait, au commencement, compter avec les gens de la machine et leur promettre beaucoup pour obtenir d'eux de médiocres services. Le chauffeur, exempt de tout travail de nettoyage hors de son laboratoire, descendait un des premiers à terre, revenait à bord un des derniers, et abusait encore. On le rétribuait plus grassement qu’aucun autre. Ses privilèges étaient autant de rai.sons pour qu’il se crût un personnage.

Par compensation, le chauffeur affectait dès lors les formes de politesse qu’il conserve en cherchant à faire preuve d’éducation. Il pose volontiers en beau parleur , surtout quand il donne aux curieux la nomenclature de sa machine :

a Messieurs et mesdames , dit-il , donnez-vous la

peine d’entrer. Vous voici sur la plate-forme , je vas vous expliquer tout ceci du lia au fin, tout aussi lien pour le moins que monsieur Arago ou monsieur Hallelte lui-même. Les yeux vous tournent, vous n’y voyez que du fer et du métal ; tout à l’heure , ça va vous sembler clair comme le plateau de ce cylindre, la pompe à air , sans vous commander. Voici d’abord le grand tuyau de cuivre fourchu ; nous l’avons fait rouster. comme qui dirait garnir en corde par les gens du 'pont pour ne pas nous brûler les mains : c’est physique ! On est mécanicien sans avoir pour cela la peau assurée contre l’incendie. C’est donc dans ce grand tuyau que passe la vapeur au sortir de' la chaudière. Suivez-la maintenant dans sa course symétrique ; elle descend , descend dans ces cylindres ici , les premiers à droite et à gauche , gros qu'on dirait des tours , et de fameuses tours de passe-passe , où passent perpétuellement les grands pistons qui montent et descendent par le moyen des tiroirs , voyez-vous ? qui sont là-dedans, et que vous ne pouvez voir par conséquent, mais dont je veux vous donner la démonstration de l’application par supposition. »

Nous ne suivrons pas le chauffeur dans toutes les parties de son discours , qui dure plus ou moins, suivant l’importance des visiteurs , mais pendant lequel il ne manque jamais de détailler la métamorphose de la vapeur en eau avec des réflexions et des remarques à lui , qui varient constamment.

« Ainsi , dira-t-il en montrant le condenseur , la vapeur vous arrive-là ; ellecroit bonnement pouvoir v s'échapper et qu’elle a fini son service. Ah ! ah 1 mam’zelle la paresseuse , à l’ouvrage ! nous sommes en route ! et chauffe I C'est pour ça , voyez vous , qu’est ce tuyau-ci, pas plus gros que votre doigt, ma petite dame 1 On né l'a pas logé dans ce coin pour dgnoler , ce n’est pas un fainéant , lui : il vous prend la vapeur , la deshabille comme vous feriez de> votre poupée , et la voilà partie ! Crac ! retournée en eau dans la chaudière pour bouillir encore une fois. Voilà, messieurs et mesdames , le secret, l’admirable invention des grands savants par les calculs de qui on peut se moquer des vents et des voiles comme d’une vieille boutique à quatre sous bonne tout au plus pour aifriander des matelots et des enfants en nourrice. »

Après cette digression sur le condenseur , viennent les définitions de la pompe à air, des bielles et manivelles, de l’excentrique, de l’axe, et l’on arrive à la chaudière. Les tuyaux qui communiquent. avec la mer sont encore le sujet d’une nouvelle tirade , et le démonstrateur reconduit enfin la compagnie jusqu’à l’échelle. Il ne recevra pas la pièce ostensiblement, et jamais d’une dame.. Qu’un cavalier reste seul en arrière pour la lui offrir, sans cela il redresserait le collet charbonné de sa chemise rose à raies bleues, ferait un pas en arrière, et, souriant d’un air aimable :

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LBS MARINS

— Jamais ! jamais I je suis tant seulement satisfait d’avoir pu être agréable à ces demoiselles en leur faisant mon petit cours de mécanique à la vapeur.

Le chauffeur , devenu maître mécanicien , est le moi humain élevé à la centième puissance ; quant à ceux des mécaniciens qui ont commencé par être contre maîtres d’usine , ils sont loin de se croire une aussi grande importance , et n’ont qu'une dose moyenne de vanité pédantesque. .

Le chauffeur , en6n , est l’espèce maritime la plus facile à rencontrer , car il fait indifféremment de la navigation hauturière ou intérieure , et pratique également sur l’Océan ou sur la Seine.

LBS CA.XOTIBBS.

Chaque vaisseau est poui d’un certain nombre d’embarcations déformés et degrandeurs différentes, flottille active affectée aux divers services extérieurs.

La chaloupe aux larges flancs et à l’épaisse membrure est destinée à toutes les corvées de force. Elle va porter les ancres d’affourche , draguer les poids lourds, chercher les approvisionnements de rechange, les vivres , le bois et l’eau douce. La veille du départ , elle charge les troupes passagères pour les amener à bord ; le dimanche , elle conduit à

L'ÉQülPAGB

terre les gens envoyés en permission. En cas d’expédition belliqueuse , elle reçoit la noble mission de jeter au rivage la compagnie de débarquement : le plus ancien des officiers la commande; une caronade est placée à son avant sur une forte plate forme entre les bancs des rameurs, et des pierriers sont braqués à ses flancs et à son arrière au moyen de solides montants dont elle est garnie.

Le grand canot, d’une coupe moins massive, est un intrépide remorqueur et une vaillante péniche de guerre que l'on arme aussi à l'occasion d’une caronade de petit calibre et de plusieurs espingoles.

Après lui, passe le petit canot ow poHe aiuo choux, taillable et corvéable à merci, toujours expédié au premier besoin.

Enfin , l’on compte fort souvent à bord des canots supplémentaires d'agrément ou de servitude, canots bâtards , yoles , youyous , que l'on désigne suivant les rôles que leur assigne le lieutenant chargé du détail.

Une autre catégorie d’embarcations est réservée aux autorités : le canot de l’amiral , du commandant , du capitaine de frégate (second), le canotmajor ou canot des officiers. Celui-ci , toutefois , est moins approprié à l'usage particulier de l'état-major qu’à celui du navire en général. Malgré von nom aristocratique, il prend souvent part aux travaux infimes et partage ceux du grand et du petit canot

entre lesquels il se range par ses dimensions. Les officiers réclament inutilement en faveur de leurs privilèges de batelage; les autorités du bord restent sourdes à leurs doléances.

Depuis la chaloupe jusqu’au youyou, chacune des embarcations a un équipage d’hommes choisis pour l’armer au premier coup de sifflet et désignés par les noms de chaloupiers , grands canotiers , canotiers-majors , petits canotiers , canotiers de l’amiral , du commandant, du capitaine, etc. Mais les fonctions de ces matelots ne les empêchent point d’être d’autre part servants d’un canon ou même gabiers.

' Les canotiers de l’amiral ou du commandant sont toujours des gens d’élite que nous connaissons déjà pour les avoir vus dans la mâture ou à leurs pièces.

Les chaloupiers , nécessairement proportionnés à leur lourde embarcation, doivent se faire remarquer par leur carrure et leurs formes athlétiques.

Les grands canotiers , plus alertes , ne leur céderont pas en vigueur. On n’exigera des petits canotiers qur sont des hommes de peine , ni la légèreté , ni l’élégance des rameurs privilégiés ; on ne tiendra pas à ce qu’ils ressemblent aux nageurs de la yole , cette prompte messagère qu’on attache au service de la division à bord des bâtiments amiraux.

Il nous suffit d’avoir indiqué sommairement les nuances qui distinguent les uns des autres les équi-

pages des embarcatioBs ; ces nuances sont trop indé* .ciscs pour mériter un examen plus approfondi. De tous les postes qu’un matelot est susceptible d’oo cuper , celui qu’il a dans les canots est certainement le moins caractéristique, à une exception près cependant; les marins devinent que nous allons parler du patron. . . ^

Le patron , en effet , est tout entier à son embarcation. Chef dans la chaloupe ou le grand canot , comme le chef de pièce à son canon,, comme le chef de hune dans sa hune , comme le contre-maître de cale dans la cale , il se croit un personnage , lors même qu’il n’a que le grade de simple matelot L’amour-propre est son stimulant, une honorable responsabilité le rehausse à ses propres vœux. Que de fois un morceau de galon ou une frange d’épaulette ont converti des natures pusillanimes en individualités héroïques !

Le poste de patron est un poste de confiance; celui qui en est investi exerce une autorité réelle sur ses canotiers. Â l’heure du nettoyage général du navire, il en appelle un certain nombre pour l’aider à gratter et briquer les mâts , les bancs , les avirons. Lorsque l’officier ou l’aspirant de corvée sont absents, il les remplace de droit : à bord des petits bâtiments, il remplit souvent les missions confiées aux aspirants à bord des grands navires. Dès que le coup de sifflet du canot se fait entendre , le patron accourt ,

fait accoster son embarcation , et , tandis que les rameurs apprêtent les voiles ou les avirons, il monte le gouvernail , se saisît de la barre et se tient prêt à pousser. Une fois débordé , il gouverne avec adresse; ilprétend que son embarcation bat. toutes les autres à la course, et résiste à l’évidence des expériences journalières. Il trouve toujours mille raisons excellentes pour vous prouver que , s’il a été vaincu aujourd’hui , c’est par un concours de circonstances malheureuses et exceptionnelles. On doit lui reprocher des imprudences fréquentes, surtout à la voile : « Son canot , à l’entendre , porte la toile comme un rocher. » L’ofTicier de service ou l’aspirant de corvée ne sauraient trop combattre son penchant irrésistible à mettre tant dehors. Il déteste de prendre des ris, il ne doute jamais de triompher du vent et de la marée.

I.e patron de la chaloupe est un vieux quartiermaître , quelquefois même un second-maître , auquel sa position donne un incontestable relief dans l’équipage. Nous en avons connu un qui, se regardant comme l’unique commandant de sa barque , traitait l’aspirant de corvée en amiral passager, à qui il n'obéissait que par déférence. Il lui eût volontiers donné ce titre éminent, mais il l’appelait toujours capitaine avec un sérieux dont le jeune homme était flatté. Hors de sa chaloupe, sur le pont, il redevenait tout simplement officier marinier et vaquait naturellement à ses autres fonctions.

Iæs patrons, en général, sont hommes d’élite; quartiers-maîtres- ou gabiers, quelquefois chefs de pièce , toujours excellents matelots.

Le premier nageur de Pavant , qui porte le titre de brigadier, est le second personnage de l’armement du canot et remplace le patron en cas d’absence.

L’existence des canotiers n’est susceptible d’être observée qu’en rade ; car, à la mer, toutes les embarcations sont hissées à bord. La plus grande partie repose au milieu do pont où on les emboîte les unes dans les autres, de manière à former une éminence qui sépare entièrement le passavant de tribord da celui de bâbord. Quelques-unes sont suspendues aux porte-manteaux, contre les flancs du navire et constamment prêtes à être amenées si un homme tombe à la mer.

Dans ce terrible moment , tout matelot est canotier, et l’on trouve toujours, quelque temps qu’il fasse , trop d’hommes de bonne volonté pour voler au secours de leur camarade. Quelquefois cependant on désigne à l’avance un armement de canot dit de sauvetage, qui a le privilège de s’exposer au péril dès que le cri fatal ; Un homme à la mer ! a retenti dans le vaisseau. On conçoit que c’est un honneur d’être rameur d’une pareille embarcation.

Il ne serait point sans intérêt de suivre à terre et en rade les canots du navire , de décrire leurs prin-

cipales corvées , on de retracer leurs eirpéditions de Buit , de brume, en pays ennemi ou inconnu, et dans des parages dangereux , — les plaisirs des canotiers lors(|u’une longue corvée leur procure des instants de loisir enviés du reste de l’équipage , — leurs fatigues, quand de lourds avirons pèsent. sur leurs bras durant des journées entières, leurs travaux et leur soumission habituelle , — leurs révoltes enân dans des circonstances souvent affreuses dont on cite des exemples dramatiques, et qui sont propres à fournir bien des pages au romancier maritime. Mais bornons-nous ici à rappeler, que l’esquisse des communications régulières du navire avec la terre durant le séjour au mouillage, a été faite au volume la Vie Natale', et réservons pour une autre série d’études les scènes de mœurs dont les embarcations sont si souvent le théâtre.

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