I.ES MATELOTS Dü PONT , LES HOMMES DE POSTE BT LES ODVRIEBS
Tons ceux des gens'du bord qui n’ont aucune spécialité déterminée sont compris sous la vague dénomination de matelots ou hommes du pont. Parmi eux se trouvent nécessairement relégués les mauvais sujets,
0' Chapitre III. p. 144.
L'EQÜIPAGE. ■489
les nnllités, les êtres grossiers et incomplets, sans vigueur ou sans intelligence , qu’on utilise à des . . . i
fonctions essentiellement subalternes. Toutefois , on compte encore une foule d’hommes dignes d'être appréciés, dans la caste nombreuse qui participe à tous , les services du bâtiment, sans mériter une appella- • ^
lion précise. Concurremment avec les canotiers , les matelots dupont sont simples servants aux pièces, ils montent dans la mâture pour larguer ou serrer les voiles , ils aident partout et toujours. En rade,
Ta garde qui fournit des factionnaires se recrute uniquement dans leurs rangs, les canotiers devant se * tenir constamment prêts à armer leurs embarcations '
respectives , et les gens d’élite ayant tous des occu- *
pations qui les exemptent de la corvée militaire. Les ; escouades de frotteurs et de balayeurs qui passent la journée à nettoyer le navire au fur et à mesure que ,
la malpropreté s'y engendre, sont composées encore d'hommes dupont, que préside un chef de pièce, .■ gravement armé d’un balai , d’une brosse ou d’une éponge. Ces matelots, enfin, sont disponibles pour remplacer les manquants dans les embarcations ,
'dans la cale ou dans les hunes. On a vu précédemment qne le second du vaisseau est chargé de distribuer les divers emplois et de les répartir entre les *
plus capables. Il arrive fréquemment que tel qui commença la campagne comme apprenti, la finit >
avec les galons de quartier-maître. Nous ne nous .
appesantirons pas sur les matelots du pont , vulgaris turba; ils sont inscrits ou conscrits, et n’ont d’autre caractère que celui que leur impose leur origine.
Les hommes de poste , que l’on confond ordinairement dans la pratique avec les ouvriers , sont des gens détachés du matelotage proprement dit, pour occuper certains emplois obscurs. Ainsi , le gardien de la fosse aux lions , celui de la sainte-barbe , celui du maga.sin générai , les novices attachés an service des maîtres ou des aspirants , les aides-infirmiers et quelquefois les aides-coq , les secrétaires du commissaire ou du second, sont des hommes de poste.
Les ouvriers, enfin, nous offrent, dans les bas grades, les mêmes variétés que nous avons déjà rencontrées chez les maîtres de profession. Ils sont matelots, et , quelquefois hommes d’élite ; mais leur métier passe avant tout. Ils ne sont guère soumis qu’aux exercices généraux , et on les dispense même du quart , surtout en rade. Le navire est pour eux un atelier, dans lequel ils ont contracté des habitudes de travail continu ; ils diffèrent de tous leurs camarades sous ce rapport.
La journée du marin , quoique régulièrement coupée dans les circonstances ordinaires, n’est jamais uniforme ; les événements la modifient sans cesse. Les caliers , les gabiers , les canotiers ne savent jamais
r ■' L’ÉQUIPAGE . 4»r
si le cottp de sifllet qui les relance ne va pas retentir. Les hommes du pont sont sujets à cent rappels de tambour ; mais les matelots de poste , dans lesquels nous comprenons maintenant tous les ouvriers , ont des occupaticns quotidiennes , qui les rapprochent des bourgeois du gaillard d'avant à qui nous de\oos bien une mention distinguée. — Â tous seigneurs tous honneurs!
Mais , pour procéder avec ordre , consacrons encore quelques pages aux mousses , bien qu’ils aient déjà figuré parmi les débutants maritimes.
LBS MOÜSSES KT NOVICES.
Les enfants de la population maritime sont mousses en naissant : les uns embarquent sur les caboteurs et les bâtiments de longs cours ; les autres suivent leurs familles dans les canots de pèche ; les plus heureux obtiennent un ordre d’embarquement pour l'une des. écoles stationnées dans nos rades. Aujourd’hui, c’est un vaisseau mouillé en rade de Brest. — Le décret de 1856 disait frégate, en donnant pour annexes à celte école flottante divers bâtiments légers. — Les mousses de l’école reçoivent une instruction première qui les rend propres à devenir d’excellents - matelots, de bons sous-ofliciers, et des maîtres par la suite.
Enfin , le règlement prévoit l’embarqaement direct de mousses dits auwiliaires qui sont choisis par les commissaires de l’inscription maritime.
Le mousse est le plus jeune des hétes du bord. Sa physionomie est mutine et parfois gracieuse , son âge le rend intéressant ; on s’arrête à le regarder avec plaisir dans toutes les positions de la vie maritime. U est apprenti , et, comme tel, fait un peu de tout. • ,
Snr les bâtiments de cabotage, sur les bateaux de pilotes ou depêcheurs, il a sa part incessante de travail ; — il aide à ramer ou à tirer le filet, il veille à l’avant, il fait parfois la cuisine et toujours les commissions. II est et doit être le serviteur de tout te monde. Dès la première heure d'embarquement , il apprend le respect dû à ses anciens.
Âu long-cours , le mousse seconde chacun de son mieux; tout le longdu jour il ne manque pas d’ouvrage, il sert tour à tour le coq et le capitaine, le lieutenant, le maître, les passagers eux-mêmes; et encore s’évertue-t-il à la manœuvre ; on l’envoie déjà sur les vergues légères , il nage , dans les petites embarcations. — Mais son sommeil est respecté ; il n’est pas assujetti comme les autres gens du navire à faire le quart de nuit.
Au fur et à mesure qu’un navire de l’État entre en armement, on désigne un certain nombre de mousses de l’école pour faire la campagne. En arrivant à bord,
ils ne sont oeufs à rien ; le vaisseau leur est connu à l’avance; ils entrent aussitôt en fonctions.
L’officier en second détermine leurs postes divers ; les plus âgés, confiés aux gabiers, dont ils deviennent les Michel Morin attitrés , sont appelés novices de grand’hune , de misaine, d’artimon ou de beaupré ; d’autres, non moins alertes, sont mis à la disposition du chef de timonnerie, et, sous le nom de pilotins, deviennent les messagers des chefs de quart. Pendant le fourbissage, ils nettoient les habitacles, dômes et elairevoies , de concert avec les timonniers ; pendant le lavage, ils font la toilette des bancs de quart, des échelles de dunette, des extrémités des dromes, des tireveilles et des crachoirs, meubles fort importants qui sont multipliés à l’excès sur les ponts et dans les batteries.
Un vaisseau de cent canons n’a pas moins de cent cinquante crachoirs, élégants petits baquets cerclés de fer ou de cuivre, peints extérieurement en noir, intérieurement en blanc ou en vert, lavés, épongés, garnis de sable fin tous les matins, et placés entreTes canons, autour des mâts, auprès de la roue du gouvernail, des cabestans, de la mèche , des cuisines et des caissons de l’équipage. Un marin ne doit jamais cracher sur un pont. Les maîtres canonniers et de timonnerie ont chacun un certain nombre de crachoirs à leur charge , les pourvoyeurs et les pilotins les entretiennent dans un état de propreté irréprochable.
as
Quelquefois le mousse mis au service de ta Toilerie, y apprend à coudre une voile, à la fourrer, à piquer une doublure, à faire un œil de pie ; toujours il reçoit des leçons de matelottage proprement dit. Parfois , il aide l’infirmier, ou le coq, ou même il est serviteur spécial des maîtres ou des aspirants de marine. Malgré les règlements, il tombe ainsi trop souvent dans la domesticité. Fréquemment il est fifre, ce qui ne l’empêche de vaquer à aucune de ses autres fonctions.
Les dépêches ministérielles ont beau défendre d’affecter des mousses au service particulier de qui que ce soit, les anciens usages n’en prévalent pas moins presque toujours. D’un côté, l’autorité du bord préfère ne point dégarnir le vaisseau d’bommes faits , capables de haler les cordages avec efficacité, et accorde volontiers des mousses aux aspirants et aux membres de l’état-major ; ceux-ci , de leur côté , aiment bien mieux être servis par des petits garçons actifs, souples, adroits et faciles, que par les grossiers cônscrils d’Auvergne ou d’Alsace qu’on leur donnerait à défaut de mousses.
Cet état de choses , du reste , a beaucoup moins d’inconvénients que le législateur ne semble le craindre. Les jeunes garçons gagnent à leur rapprochement forcé des officiers ; ils se forment naturellement à un langage convenable , leur intelligence se développe en écoutant les conversations de leurs maîtres.
Digilized by Googk
et ils ne cessent pas d’ailleurs d'être marins, car leur service dans les cabines ne les empêche pas de remplir leurs fonctions sur le pont et dans les batteries.
Leur instruction religieuse , comme on l’a vu , est un des principaux devoirs de l’aumônier. — Un timonnier, un lettré de l’équipage , souvent un sous-offi- . cier, parfois un simple matelot qui reçoit ad hoc une haute paie, donne chaque jour une leçon de lecture et d'écriture aux mousses du bâtiment , qui prennent part, bien entendu, à tous les exercices généraux de manœuvre ou d’artillerie, et font en outre des exercices particuliers.
Une ou deux heures doivent être consacrées à l'école élémentaire. Ils apprennent ainsi, tant bien que mal, à lire, écrire et compter.
Sur quelques navires , pourtant, une insouciance coupable est cause que l’éducation des mousses est entièrement négligée. On les abandonne à la paressse, et ils oublient trop rapidement ce qu’on leur avait enseigné à bord de l’école. Nous ne saurions trop déplorer une incurie funeste qui brise l’avenir de ces pupilles de la flotte ; car souvent ils ne peuvent devenir maîtres parce qu’ils sont totalement illettrés, ou bien, si l’on passe sur cet inconvénient grave , l’on a des sous officiers incapables de tenir leur petite comptabilité.
La propreté minutieuse qu’on exige des mousses les rend dignes du nom de pages qu’on leur donnait
autrefois. Nous lisons à ce sujet au Commentaire des Jugements d’Oleron : — « Les pages sont jeunes garçons, moindres de dix-huit ans, lesquels servent pour faire les proclamats et porter les commandements du maître et des autres officiers. » Les pages passaient après les gourmettes qui sont les novices de nos jours. 11 leur était expressément défendu de porter la main au timon :
a Le gouvernail du navire est pièce sacrée , qui ne doit être maniée par les garçons ou gourmettes, d
Eu espagnol et en portugais , on dit encore grumete.
En 1643, le père Fournier écrivait :
« Les pages ou garçons du navire, que les Marseillais nomment fadarins et les Hollandais mousses, porteront respect et obéissance à tous les hommes du navire , et spécialement au maître et aux quartiersmaîtres. On se sert d’eux pour appeler le monde à son devoir , et crier aux pied du grand mât un chacun pour venir au quart, aller au gouvernail /^noM^oMr gouverner, mais pour être plus près des commandements), — et autres œuvres particulières. Quand les biens des défunts se vendent, ce sont eux qui en font la criée et le han. Ils tiendront le navire net, et n’attendront qu’on les avise lorsqu’ils verront quelque saleté, ou quelque chose hors deson lieu.
» Le garçon de chaque plat doit porter son corbillon à l’entrée de la soute, et son bidon à l’entrée d’en
bas. Nettoyera son plat, le portera à lacnisineetrapportera le tout à l’henre du dîner, servira et donnera à boire à ceux qui en demanderont ; puis dîneront tous ensemble. Leur devoir aussi est de prendre garde aux laimpes, et faire les messages du maître et autres officiers, o
Les usages se sont modifiés, mais le page est toujours le fadarin, le lutin du bord ; — car fadarin, si je ne me trompe, vient du patois méridional fadaiét, en italien fata , fatare charmer, le tout prenant sa source dans le fatum des anciens. De nos jours encore on se sert parfois à Marseille du terme de fadarin qui signifie moins monsse que gamin, diablotin, petit démon.
Les mousses n’appellent plus au quart, ce soin est réservé au sifflet, à la voix de rogomme du maître ; mais courir à la recherche des absents , les avertir que l'officier de service les mande à sa barre , aller prévenir les hommes de corvée ou les officiers dont l'heure de prendre le quart approche, se tenir auprès de la roue du gouvernail pendant leur faction comme pilotins, nettoyer sans commandement ce qu’ils voient de sale, remettre à poste ce qu’ils voient traîner, tek sont encore les principaux devoirs des mousses.
La vente à 1a criée des effets d’un marin mort à la mer, ne rentre aucunement dans les attributions du mousse actuel. La vente, d’ailleurs, n’a lieu que dans des cas exceptionnels et pour celles des guenilles du
défont, qui ne valent pas le port, ou dont le contact abimerait les autres effets, lesquels, mis sons scellés par l’agent comptable et le lieutenant, en présence de témoins, sontdestinés à être expédiés aux héritiers du mort. — Mais enfin, lorsqu’une vente quelconque a lieu, c’est par l’office de l'agent comptable, commis d’administration à bord , des officiers et du fourrier de la compagnie de marins dont le matelot faisait partie.
Le mousse a conservé son office de serviteur des matelots à l’heure du repas. Ceux d’entr’eux qui ne servent ni les officiers, ni les aspirants, ni les maîtres, sont répartis aux plats des quartiers-maîtres, des chefs de pièce, des gabiers et autres gens d’élite.
Le mousse va chercher les rations et nettoie, après chaque repas, les modestes ustensiles de la table : le corbillon ou gamelle, petit baquet cerclé de fer qui contient la soupe , la turlutine ou le café suivant les repas, et le bidon, sorte de baril qui affecte la forme d’un cône tronqué, et reçoit, pour le déjeûner, la ration d’eau-de-vie, pour le dîner et le souper, la ration de vin.
^littéralement le mot mousse signifie garçon , et je le crois originaire du Midi, bien que les Allemands et Hollandais disent moos ; mais en espagnol mozo, en portugais moço , en italien mozzo , signifie jeune ou jeune garçon, et nous avons emprunté beaucoup plus de termes de marine aux langues du sud qu’à celles du nord de l’Europe.
LÉQUIPAGE
Un savant de nos amis nous a proposé une ingénieuse étymologie du nom de mousse , qu’il dériverait du latin mu» (rat) prononcé mous. Nous n’admettons pas cette version , quoique le mousse soit bien le rat du bord ; il trotte menu , il va , il vient , il court, il ronge, il grignotte sans cesse quelque galette de biscuit dénichée on ne sait où. — Si la bibliothèque d’Alexandrie n’eut pas été brûlée, peut-être, un texte à la main, notre savant ami nous prouverait - il qu'à bord des vaisseaux du jeune Pompée l'on donnait déjà aux mousses le nom de rats. Malheureusement aucun des anciens qui ont échappé aux flammes ne nous autorise à la traduction de mousse par mus et réciproquement.
Rat , petit rat , rat de cale , rat du bord , demeurera donc , si notre ami veut le permettre , à l’étal de sobriquet , et ne vaudra ni plus ni moins que Grain-de-Sel , Gazette, Moustache, Roccaillou déjà cité, ou Austerlitz comme était vulgairement appelé l’un de nos mousses à bord du brig l’Orsste.
Rat , rat de cale , rat de bord , direz-vous , cela se comprend à merveille ; Grain de-Sel est une allusion à l’exiguité du personnage ; Gazette fut assurément le sobriquet d'un petit bavard , et Moustache d’un petit batailleur; mais Austerlitz, pourquoi Austerlitz?... Quel rapport entre la victoire impériale et le groom de votre brig ?
On reconnaît , par parenthèse , dans le groom des
Anglais un cousin germain du grvmete {groumiti) des méridionaux et de notre ancien gourmette. Pour en finir avec la linguistique , ajoutons que sur les navires anglais et américains , on appelle tout simplement 6oy, «Atp-6oy , enfant, garçon , garçon de bord , notre valeureux petit page d’autrefois , notre brave petit mousse d’aujourd'hui.
Quant à Austerlitz , qui avait douze à treize ans à bord de VOreste , et qui , si sa bonne mine a tenu promesse , doit être aujourd’hui gabier ou contremaître , il était aussi nommé Wagram , Marengo , Friedland , etc. , le tout parce qu’il s'appelait Léna de son nom de famille. Le premier qui l’entendit se nommer crut entendre léna; mais du moment qu’on sut qu'léna n’était pas son nom , toutes les batailles de l’Empire devinrent ses marraines. Austerlitz pré* valut pourtant. Et comme Roch-le-Caillou transformé en Roccaillou l’a emporté sur Pierre Lapierre , je suis bien sûr qu’aujourd’hui l’on n'inscrit plus notre marin que sous le nom de Léna dit Austerlitz.
L’historique de ce sobriquet donne un aperçu de l’esprit un peu béotien des carrés d’officiers et des postes d’aspirants de marine. Mais que le mot6^(t«n ne soit point ici pris en mauvaise part. — Heureux les carrés et les postes où le béotisme, le calerabourg, les fictions, les facéties, les sornettes ont droit de cité. Du jour où l’on cesse de prendre plaisir à ces distractions innocentes , du jour où la réalité de la
vie maritime , où les devoirs du métier , où les tracas de l’existence en commun , succèdent sans partage à la galté plus ou moins attique des débuts de la campagne , — de ce jour maudit , le drame noir succède à la comédie et au vaudeville. — Un drame noir qui dure parfois deux ans de suite est une fort cruelle chose; mais gardons-nous d’assombrir le chapitre consacré à notre page de vaisseau.
a Plus d’un des marins les plus remarquables de la France, dit Beaussant, a commencé par ces humbles fonctions, que ne relève pas le titre de page, que donnait à leurs titulaires Cleirac , sur le premier des Jugements d’Oleron. — Ce titre , dans les acceptions actuelles de la langue , irait fort mal au costume, à la figure barbouillée , au langage des mousses, et au peu de courtoisie avec laquelle on les traite. »
Voilà bien des griefs, n’est-il point vrai , contre la vieille dénomination française du garçon de bord? — Sur les pêcheurs et caboteurs , et même au longcours , les mousses , en réalité , portent un grossier costume , et ne brillent point par la propreté , — non qu’ils soient positivement sales , — car le marin, dans toutes les positions , se lave avec soin , se baigne souvent , porte les cheveux courts , et a des habitudes hygiéniques bien supérieures , sous ces rapports, à celles des autres gens du peuple. — Mais enfin, le mousse du commerce raccommode assez
volontiers sa chemise de molleton rouge avec une pièce bleue , et son pantalon de drap avec un morceau de toile à voile ; le goudron , la peinture , le charbon de la cuisine, la vase ou le cirage laissent trop souvent des traces sur ses joues.
M. Beaussant est dans le vrai jusque-là ; mais sur les navires de guerre , la propreté des mousses l’emporte de beaucoup sur celle de nos collégiens des meilleures familles, et je pourrais affirmer, sans crainte d’être contredit , qu’il n’est point d'enfants de leur âge , pauvres ou riches , qui soient aussi bien tenus.
Chaque matin, au moment du lavage général du bâtiment , sous la direction d’un quartier-maitre ou quelquefois du plus vaillant d’enlr’eux , décoré du titre badin de capitaine des mousses , ils se baignent la tête , les épaules et les jambes , ils vont se briquer et s'astiquer le corps et la flgure dans les vastes bailles d’eau de mer qu’on videra tout à l’heure avant de fauberdcr et d'essuyer le vaisseau. Un coup de siffiet, roucoulant, tintant, saccadé, moqueur , qui rappelle le cri du canindé dans les forêts du Brésil , ne tarde pas à les rassembler sur l’arrière. La tête découverte , les bras, les jambes, la poitrine et le cou nus, ils se mettent en rang, et sous sa responsabilité personnelle leur fier capitaine s’assure qu'ils se sont frottés sans paresse. C’est par une école mutuelle de propreté qu’ils commencent la journée.
Une heure après, ils s’habillent, et sont inspectés par les officiers en même temps que les gens de l’équipage. Pas une tache sur leurs effets , pas un trou . pas une pièce de mauvaise façon n’est soufferte. Leur costume d’uniforme est toujours convenable, parfois coquet. La tenue des pays chauds sied admirablement à leur jeune âge : pantalon blanc, chemise blanche à grand collet bleu , cravate rouge, petit chapeau de paille et pieds nus , car , sur le pont, les souliers ne seraient qu’une gène. Certes, cette tenue fort simple a au moins le mérite d'une exquise netteté.
Le langage des mousses est celui des matelots ; on peut en trouver de plus correct sans doute , de plus poli , de plus élégant, mais non de plus franc, de plus honnête. — Point de traces d'argot le gamin de Paris a certainement un jargon bien moins supportable. Le vocabulaire technique fournit à lui seul les images et les expressions particulières aux marins, mais hors de nombreux emprunts à la langue du métier , rien d’alambiqué , rien de honteusement obscur comme dans les conversations de ces pauvres petits Parisiens qui semblent se faire un mérite de savoir l’idiome des bagnes.
Quant au peu de courtoisie avec laquelle les
(1) Nous entendons ici le mot argot en son sens rigoureux; U Inngiige des gueux et des filous, qui n'est intelligible qu'entre eux. • Ae.VU. Fb. — Voir la note de la page 3 18, ci-dessus.
mousses sont traités , serait-ce bien une raison suffisante pour repousser le nom de pages , si l’usage , maître souverain, ne l’avait tout à fait proscrit? — Je suppose que les anciens chevaliers ne s’astreignaient point à parler à la troisième personne , quand ils donnaient des ordres à leurs pages ; je soupçonne même que ces derniers , dans les camps , dans les châteaux , voire à la cour , ne laissaient pas que de recevoir quelques horions lorsqu’ils manquaient à leurs devoirs.
Les horions, je l’avoue, atteignent assez facilement les mousses par trop /‘odartns, impertinents, négligents ou mauvais sujets , mais les matelots s’ils sont brutaux fort souvent , ne sont pas cruels , et ne tourmentent jamais à plaisir le malheureux enfant qui sert et souffre avec eux. — Les maîtres , les officiers ne le permettraient pas d’ailleurs ; — prompte justice serait faite de l'homme méchant qui s’amuserait à torturer l’enfant du bord.
Bien plus maltraités sont , sans contredit , les enfants des manufactures, dont le métier ne se fait pas au grand air , dont la nourriture et le vêtement sont mille fois moins sains que ceux du mousse. Bien plus tourmentés et victimés sont, sans comparaison , les jeunes gens qui entrent dans nos écoles militaires et s’y trouvent, pendant toute une année , en butte aux persécutions raffinées de leurs anciens.
Qu’un mousse soit soumis, travailleur, respec-
L’EQUIPAGB,
tueux et complaisant , il passera des mois entiers sans subir la moindre vexation. Menacé sans cesse dans un style peu courtois , j’en conviens, il saura bientôt combien en vaut l'aune , et n’aura plus grand’ peur de paroles si rarement suivies d’effet.
L’on s’est souvent apitoyé sur le sort des mousses à bord des vaisseaux de guerre, les paroliers de romance notamment ont fc.it abus de sensiblerie , — on n'a pas voulu se donner la peine d’examiner avec attention l’état de ces enfants que protège une police permanente et redoutée; le second, l’officier et le maître de quart, le capitaine d’armes, les officiers mariniers défendraient les mousses si on les persécutait de gaieté de cœur. Enfin , ils ont le droit de porter plainte , et n’en usent que trop , peut-être , car leur manque de force devient un tel argument en leur faveur , que l’on pourrait à bon droit retourner l’adage , et dire que la raison du plus faible est souvent la meilleure.
Il est des observateurs superficiels qui , entendant parler durement et sèchement aux mousses , se figurent qu ils sont des victimes sacrifiées au caprice de tous. Ils ne savent pas que la vie maritime autorise et exige même un langage brusque , qui entre si profondément dans les coutumes, que nul à bord ’ n’en est effarouché. Les chefs s’adressent aux hommes d’un ton impératif qui n’est ni affecté par eux , ni humiliant pour les subalternes, parce que la près—
cription a consacré cette manière de commander et de parler. Ces formes , bonnes ou mauvaises , une fois établies en règle générale , on n’en a pas changé pour les mousses.
Le mousse , dit-on , est séparé de ses parents : le collégien ne l’est-ilpas? Il est forcé de travailler : les enfants des classes supérieures travaillent bien plus que lui. Il est exposé aux dangers de la mer : peut-on devenir matelot à moins ? Du reste , ces dangers n’ont rien qui l’épouvantent ; tout le monde est calme autour de lui ; pourquoi s’inquiéterait-il ?.. Mais on le tutoie , on le pousse rudement , on le fait trotter , aller , venir , on lui parle sur un ton sévère.
— Âu bout de quelques jours, il est tellement habitué à ces manières que vous le verriez trembler de tous ses membres si un officier, au lieu de lui dire ;
— « Avance, petit drôle!... >• lui disait d’un ton froid ; - « Monsieur un tel , faites-moi l’honneur de venir ici !.. . » Cette forme inusitée lui paraîtrait bien plus menaçante que l’autre, et il aurait dix fois raison.
II se peut que, sur certains bâtiments marchands, le mousse , seul de son espèce et mal protégé , devienne parfois le jouet d’un équipage peu nombreux , ou l’esprit taquin de quelque mauvais sujet aura par malheur force de loi. — Ce cas est exceptionnel ; il ne se rencontre jamais dans la marine militaire , où l’équipage , plus nombreux , ne souffre pas les
meneurs, et où le mousse a, d’autre part, un certain nombre de camarades de son âge.
Les mousses , en résumé , sont traités avec une douceur comparative qu'un passager est incapable d’apprécier. Ils jouissent même , en raison de leur jeune âge , d’une foule de petits privilèges sans conséquence , que les matelots leur envieraient s’ils ne trouvaient juste et naturelle l’indulgence qu’on a pour leurs jeunes compagnons.
En France , les mousses descendent à terre plus fréquemment que les hommes faits ; on leur accorde facilement la permission d’aller voir leurs familles ; en pays étranger, on les envoie de temps en temps laver leur linge à l’un des ruisseaux voisins du mouillage , et c’est pour eux une grande partie de plaisir. Le sobriquet inévitable du mousse est déjà un indice de la bonhomie avec laquelle il est mené par les anciens, et puis tout le monde ne sait- il pas que Nez-Troussé est fils de l’hôtesse de l’Ancre Couronnée et d’un vieux du vaisseau le Conquérant"^ La mère de Pomadin est une marchande de bord , la veuve Saint-Frisquin toujours prête à faire crédit. Soupeaux-Choux , le novice de la misaine , est orphelin d’un contre-maître de \ Océan, et le protégé de maître Beauzœil. Grenouillet est si petit , qu’on rit quand il passe, trottant menu sur les gaillards; c’est le jouet favori des grognards. Au plat des chefs de pièces il est toujours sûr d’obtenir la moitié d’un
quart de vin , qu’il complète à celui des gabiers de beaupré ou des canotiers de l’amiral; sa mesure une fois pleine, il la boit d'un trait aux applaudissements des assistants.
Qu’un mousse se signale par une action d’éclat , l’équipage entier s’en fera honneur.
C'est le dévoùment d’un mousse que célèbre la plus touchante et la plus connue peut-être des chansons du gaillard-d’avant : « C’est un Joli petit navire , » dont certains butors ont dénaturé l’air et les paroles pour en faire une stupide scie d'atelier.
On a fait grand bruit aussi d’un certain martinet de parchemin , objet de terreur et de malédiction pour les mousses , et qui sert à leur appliquer des corrections en cas de faute grave. La fessée , ou, selon le rituel de marine , la douzaine , est une punition humiliante qui produit les meilleurs résultats dès qu’on n’en fait pas abus. L’emprisonnement est fatal au jeune âge ; nous n'avons jamais conçu , pour notre part , comment on le tolère dans les collèges et dans les écoles publiques ; les fers ne sont pas applicables à des enfants; la privation de vin est impossible , puisque le mousse n’en a pas dans sa ration , et quant aux factions, vigies et autres châtiments de naême nature , ils ne sauraient suffire dans certains *^®s où , pour le bien même du coupable , il est essentiel de sévir.
Comme tous les individus soumis à une discipline
quelconque , serait-ce celle du foyer paternel , le mousse se voit exposé à être puni arbitrairement ou injustement; mais ceci est la règle commune , inévitable.
Enfant, il a les défauts de son âge ; marin , il est traité en marin , s’il est grondé , houspillé , mal mené , battu ou fessé, il n’est pas persécuté systématiquement; il fait durement le dur apprentissage d’une dure profession ; nous ne prétendrons pas le contraire. Mais il a pour compensations sa gaieté naturelle et sa dose native d’insouciance maritime ; car, nous l’avons dit, il est né aux bords de cette mer sur laquelle il doit vivre. Il a beaucoup de bons moments après ses heures de chagrin , et il serait plus heureux encore s’il ne prenait pas au sérieux les jérémiades éternelles de certains grognards de l’avant. Il n’est pas plus à plaindre et moins peut-être que l’élève de marine , cet autre débutant dans la carrière avec lequel on est naturellement conduit à le comparer. Le dernier , avant d’obtenir l’aiguillette d’aspirant, a poétisé la marine à loisir et l’a caressée dans mille songes de fantaisie , il finit par découvrir des réalités qui l’attristent et l’affectent comme toutes les réalités ; l’autre n’a rjen rêvé, il s'est embarqué parce que c’est la coutume du pays , et chaque jour, il se plie davantage à scs devoirs, il s’identifie avec eux : il est matelot de naissance et c’est matelot qu’il mourra.
Entre le matelot et le mousse, il existe une classe intermédiaire de garçons appelés novices , que l’on retrouve sur les bâtiments de commerce.
L’on devenait novice en atteignant sa seizième année ; et l’on altendait ainsi le grade de matelot, jusqu’à ce qu’on eût satisfait à des conditions d’âge et de navigation fîxées par les ordonnances.
Le décret de 1856 s’exprime en ces termes : — n Sont admis sous la dénomination de novices, tous individus, quelle que soit d'ailleurs leur provenance, ayant une bonne constitution et qui sont âgés de seize ans au moins et de vingt-et-un ans et demi et plus. »
Tout novice contracte par le fait de son admission dans le personnel des équipages de la flotte , l’obligation de servir pendant deux ans.
« Sont admis sous la dénomination d’apprentismarins , les mousses provenant de l'école de Brest , les mousses auxiliaires et les engagés volontaires qui , n’ayant pas de profession spéciale , sont liés au service par un engagement de sept ans. »
Aujourd’hui, le mousse devient apprenti marin, absolument comme un enrôlé volontaire ou un homme de la conscription; mais à hord, on se sert toujours du mot d’autrefois , on l’applique à tous les grands mousses , on l’applique surtout à ceux qui ont des postes déterminés , soit dans la mâture , soit dans les professions.
L’ÉQÜIPAGE.
Les novices des hunes font partie intégrante de leur armement; ceux qu'on attache à la voilerie commencent leur carrière par la position d’ouvriers , sans être exempts toutefois d'aucun des exercices qui doivent faire d'eux des marins accomplis.
La revue complète de l’équipage marin est passée, mais une autre réclame notre joyeuse attention.
— Sonnez trompettes ! battez tambours I allons fifres et clairons , musettes , mirlitons et triangles I mousses et novices !... Charivari !
— Et pour qui ?
Oh ! décidément vous mauquez de respect envers la bourgeoisie nautique.
— Silence , fadarins ! Silence , va-nus-pieds ! moussaillons , silence ! Place aux habits marrons et aux souliers à boucles !