‹ Tableau de la merChapitre 36 sur 57 · Deuxième partie · texte numérisé non relu

Deuxième partie

LES BOUBGEOIS.

Voici venir enfin les bourgeois , les surnuméraires, les messieurs du gaillard d’avant , les gens à la suite, les utilités secondaires , les véritables comparses de l'armée navale; — plèbe nombreuse dont la maistrance nous a offert deux variétés comme transitions : l’beureux commis aux vivres , l’infortuné magasinier.

A nous maintenant la caste entière , à nous cette tribu de gitanos maritimes que le simple matelot encense et méprise tour à tour, qu’il envie par moments, qu’il injurie sans cesse, mais qu’il est tou> jours prêt à servir dès qu’elle a besoin de lui.

LES CAMBUSIERS.

Lie Second Commis «nx TlYreo. — Le Tonnelier. — Le Bonlanser — La Commission S In CnmSose.

Les premiers qui vont passer sous nos yeux seront les cambusiers, parmi lesquels il faut encore distinguer bien des personnages divers. Notre regard s’arrêtera donc d’abord sur M. Daumasse, le second commis aux vivres, jadis maître valet.

Celui-ci est un homme vigoureux , rude d’aspect, farouche, intraitable, hostile à tout, souillé délié de vin , de charbon et de farine , monstrum horrendum. Nul n’aura le dernier mot avec lui : il répond à l’insulte par l’insulte, aux plus ignobles épithètes par d’amères railleries, aux noms bandit et de forçat par ceux de misérables meurt-de-faim, de gueux sans le sou et sans crédit ; le beau nom de «tatelot dans sa bouche est une injure.

Tel qu’Ajax fils d’Oïlée défiait l’Olympe en courroux , tel il brave les cinq cents hommes de l’équipage , rit de leurs menaces comme de leurs sarcasmes , riposte quelquefois par un énergique anathème, et croise les bras avec dédain. Il pose volontiers en Spartacus brisant ses fers ou en gladiateur triomphant, et la comparaison est d’autant plus juste qu’il vit à peu près nu dans les pro-

LES BOURGEOIS

fondeurs combuséennes. Plierait-il devant le commandant? Nous l’ignorons, car jamais le sombre surnuméraire ne se trouve en contact avec l’autorité suprême ; nous savons seulement qu’il est insolent vis-à-vis des aspirants , malhonnête envers les officiers, grossier à l’égard du lieutenant lui-même, terrible pour ses inférieurs. Il s'humanise , il est vrai , auprès du commissaire , mais c’est d’après l’ordre formel de M. Muscat.

M. Muscat est l’oracle de Daumasse ; et nous devons, sans plus tarder, répéter ici que tous les cambusiers, sans exception, sont prêts à se dévouer pour leur seigneur ; tous sont prêts à s’écrier avec enthousiasme : Moriemur pro regb nostro le commis aux vivres!

Daumasse , en particulier, pousse jusqu’au fanatisme le culte de M. Muscat. Il veille incessamment aux intérêts de son dieu ; pas une goutte de vin , pas ^ un gramme de farine ne sortiront des antres de la cambuse., sans que le Cerbère ait jeté un regard scrutateur dans le bidon ou la gamelle.

Dors en paix! ô Muscat! Daumasse est à son poste: l’univers dût-il crouler sur sa tête, il ne violerait pas ton auguste volonté , il ne délivrerait pas en trop le moindre boujaron de tafia , la moindre galette de biscuit.

Mystère étrange! ce même homme dont les matelots ont tant d’excellentes raisons pour se défier, ce

LBS MARINS.

président perpétuel de la section d’escamotage , ce damné dont l'œil commande aux distributeurs de mesurer les liquides avec une adroite parcimonie, de peser le pain avec une précipitation étudiée , Danmasse, puisqu’il faut l’appeler par son nom, est d’une probité héroïque en ce qui concerne M. Muscat. Il vient chaque soir lui rendre un compte rigoureux des économies obtenues ; jamais il n’accuse un centilitre , un atdme de moins. Ce qu’il a su détourner du corbillon des matelots, il le rend intégralement à son chef et n’en voudrait pas retenir une bribe à son escient.

Miracle plus grand encore! celui dont nous esquissons la silhouette, lorsqu’il deviendra maître commis à son tour, dépouillera tout à coup sa rugueuse carapace, déguisera son torse charnu sous l’habil de drap fin, parlera une langue polie et cadencée ; enfin , il sera de tous points le parfait continuateur du pacifique M. Muscat.

Après le second commis , viennent Us distributeurs qui ne craignent que lui, mais évitent toutefois l’équipage par une prudente réserve.

Le tonnelier f tour à tour ouvrier, distributeur et même boucher, est un des esclaves soumis de Daumasse , comme les démons inférieurs le sont de Satan. Il ne s’efface pas vis-à-vis de l’équipage, et conserve son individualité propre : on le sait habile à cercler

LES BOURGEOIS

un tonneau , à foncer un baril , à faire une cuve ou une baille ; mais on sait aussi qu’il est plein de (iel. Qu’on l'offense, non content de riposter de son mieux , il portera plainte à l’officier, au commissaire, au second, au commandant même , il veut se venger à tout prix. Aussi l’épitbète de mouchard est-elle une des plus douces qu’il affronte.

Xe boulanger, distributeur du pain , du biscuit et des vivres secs , constamment occupé à son four dans le faux pont, commence ses pénibles travaux longtemps avant le jour, et ne les interrompt que pour aller prendre sa part des corvées à la cambuse.

Nommons encore les aides-tonneliers et les aidesboulangers, qui font partie du personnel des subsistances à bord des grands bâtiments ; et réservons au coq un paragraphe spécial.

Bien au-dessous du pont et des deux batteries, plus bas que l’entrepont, dans la cale, c’est-à-dire à l’étage inférieur du vaisseau, entre la soute aux poudres d’avant et celle où sont renfermées les voiles de rechange , il est un espace sombre et mal aéré , antre obscur d’où s’échappent des exhalaisons semblables à la vapeur du marais stygien ; on le nomme cambute.

Si jamais la vie intérieure du bord devient le sujet d’une Odyssée ou d'une Enéide, la descente aux régions cambuséennes remplacera , sans aucun doute ,

la classique descente aux enfers. Le héros du poëme maritime, en s’enfonçant dans les cavités sous-marines, apercevrait d’abord une faible et pâle lueur telle qu’on la voit la nuit sur la terre. Comme le fils d’Ulysse, il s’avancerait à grands pas, l’épée à la main, il verrait de tous côtés voltiger les charançons, les cancrelas et les ravets , plus nombreux que les grains de sable qui couvrent les rivages de la mer, et dans l’agitation de cette multitude infinie, il serait saisi d’une horreur divine : ses cheveux se dres.seraient sur sa tête ; il sentirait ses genoux chancelants ; la voix lui manquerait. Cependant, en aventurier digne de ses hautes destinées, il recueillerait enfin ses esprits égarés, il examinerait les lieux avec plus de calme , et ne tarderait pas à être témoin d'une scène que nous allons retracer dans un style moins épique.

La cambuse est l’office ou plutôt la dépense du bord ; c’est là qu’on entrepose les vivres destinés à être délivrés en nature aux gens du navire. Une ou deux barriques de vin posées sur des chantiers et garnies de robinets , des étagères où sont rangés les bidons et gamelles des matelots , une cuve , des entonnoirs , une balance énorme, et quelques autres ustensiles de la même famille, frappent d’abord nos regards. Mille odeurs nauséabondes frappent notre odorat. Une myriade d'insectes nous as.saillent, mais bravons héroïquement ces inconvénients inévitables, et arrêtons-nous auprès du panneau , qui ne sera pas ouvert sans préliminaires.

■ L.uQgIe

LES BOURGEOIS

Chaque fois que le maître de quart donne le coup de sifflet : « la Commission h la cambuse ! » deux camps ennemis se trouvent en présence.

D’un côté, les agens des vivres, les cambusiers, les parias, les maudits rogneurs de portions; de l'autre , la Commission composée de cinq membres au moins, à bord d’un vaisseau de ligne.

Un aspirant de marine la préside ; — un secondmaître ou un sergent , — un quartier-maître ou un caporal , et enfin un matelot choisi parmi les gens d’élite pour représenter l'équipage , ont voix au conseil. Un matelot canonnier, spécialement chargé du fanal qui répand une triste lueur dans la soute enfumée, assiste à l'opération ; s’il y a une gafnison ou une troupe passagère à bord, un sous-officier de plus est adjoint à la commission, qui a pour but de défendre les intérêts publics par devant la mystérieuse adresse des cambusiers.

Rome et Carthage sont aux prises.

Âu bord du panneau encore cadenassé , se tiennent fièrement les surnuméraires en costume de travail , costume en harmonie avec leur laboratoire obscur- La couleur de leur pantalon de toile a disparu depuis longtemps sous un gras enduit de taches compactes; leurs chemises de calicot bleu , retroussées jusqu’au coude, sont d’affreux haillons. Leurs jambes, leurs poitrines et leurs cous sont nus et fangeux comme leurs bras. Leurs figures livides sont souillées d’une

boue vineuse. Autour du sombre et formidable monsieur Dauniasse se presse la tourbe cynique de ses distributeurs.

Au fond du tableau , l'œil de lynx du capitaine d’arines pourrait apercevoir l’honorable monsieur Muscat et son habit noir, et son gros ventre , et sa cravate empesée , et peut-être son éternel sourire. Mais laissons M. Muscat dans le clair-obscur où il s’est volontairement retiré, tandis que ses séïdes font place à la commission qui s'avance. Le matelot-canonnier, portant son fanal allumé , ouvre la marche: l’aspirant de corvée qui, pour ses péchés va présider aux opérations cambuséennes, le suit de près ; viennent ensuite le sergent, le caporal et le gabier de commission.

Le sergent est allé chez le capitaine de frégate, commandant en second, pour y prendre la clef de la cambuse ; il se baisse , il ouvre le panneau sous les yeux du capitaine d’armes , accouru au coup de sifflet, afin de s'assurer que personne ne manque à son poste.

Le tartare est ouvert; la commission entre en séance ; les cambusfers se mettent à l’œuvre. A bâbord, les boulangers pèseront le pain et rempliront les gamelles; à tribord, le distributeur, moque ‘ en

(J) On appelle moque» les vases de métal qui servent à mesurer les liquides.

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main , mesurera le vin avec une parcimonie et une rapidité non moins remarquables l’une que l’autre.

M. Daumasse est assis sur un pliant en toile à voiles, il lit à haute voix une li<te numérique des plats de marins, liste refaite chaque jour, en raison des absences ou des retranchements, par le second commis en collaboration avec le capitaine d’armes. Une copie de la même liste est entre les mains du sergent de commission qui contrôle l’appel. Le gabier surveille d’un œil inquiet les mouvements prestidigitateurs du distributeur devin. Le caporal, de son côté, s’assure que l’on délivre bien le nombre voulu de rations de pain ou de biscuit. Quant à l’aspirant, il est ruisselant de sueur, baille, s’essuie le front et attend quelque incident qui nécessite son intervention.

Déjà quinze ou vingt plats sont servis ; bidons et gamelles volent de main en main, sont approvisionnés et s’accouplent conformément aux formules delà liste cabalistique.

La voix tonnante de M. Daumasse retentit :

— Premier gabiers de misaine, 7 en pain, 6en vin.

— Doucement 1 monsieur Daumasse, ditlesergent, il y a 7 en vin aussi.

— Pas vrai ! j’ai ma liste.

— Monsieur l’aspirant, voyez voir, s’il vous plaît, dit le sergent.

L’élève prend les deux listes , les compare et re-

connaît qu’il y a une erreur sur l’une ou sur l’autre. L’on mande le capitaine d’armes qui déclare que l’erreur a été commise par le copiste , car Mathieu , du premier plat des gabiers de misaine, est bien réellement privé de vin.

Les cambusiers triomphent, et comme pour rattraper le temps perdu en véribcations , le distributeur accélère scs mouvements, le boulanger suit son exemple, le tonnelier qui dirige la manœuvre des bidons, fait des prodiges, les mesure et les poids se choqnent et s’agitent, les agents subalternes s'animent, s’échauffent, vont aussi vite que la parole. Le sergent n’a plus le temps de suivre sur sa liste les indications do second commis , mais il n’ose l’avouer , car il se flatte de savoir lire et compter ; le fait est qu’il épelle.

Le quartier-maître, qui voit peser le pain, peut à peine comprendre les mouvements étranges du boulanger et de ses aides ; le canonnier et le gabier sont éblouis par la manière dont le maudit distributeur manie les moques et l’entonnoir.

— Deuxième timonniers, 9 en pain, 8 en vin, proclame M. Daumasse.

— Premier gabiers d’artimon, 8 en pain, 5 en vin.

— Quatre seulement , interrompt une voix du dehors; Mauricaud, qui n’était pas marqué, est retranché aussi : il le sera pour trois repas.

C’est le capitaine d'armes qui vient de se faire entendre. L’aspirant ne fait aucune observation ,. mais le gabier de commission soupire tout bas en disant.

LES BOURGEOIS

— Quatre d’enfoncés à mon plat, voilà qui est amusant ! Et ce scélérat de capitaine d’armes qui est là tout juste pour qu’on n’oublie pas Mauricaud !

L’infortuné gabier , qui sait que le retranchement va cruellement peser sur lui, puisqu’il partagera sa ration avec Mauricaud et compagnie , sent redoubler sa vigilance, et tout à coup il s’écrie :

— Monsieur l’aspirant , ils vont trop vite , on n'y voit plus rien.

Le second commis Daumasse ne donne pas à l’élève le temps de répondre, et dit insolemment :

— Vous verrez peut-être que nous allons coucher ici, hein?

— Mais vous nous flihustez! reprend le gahier.

— Vous entendez , monsieur l’aspirant , il mlnsulte !... Tais-toi, espèce de ratapiat, louche et borgne, et si tu n’y vois pas , mets tes lunettes.

— Silence ! dit l’aspirant.

Un moment après , le gabier revient à la charge. Il a enfin remarqué que le distributeur, en jetant le vin dans l’entonnoir, fait chaque fois tomber quelques gouttes en dehors.

— Monsieur l’aspirant , dit-il, voici un bidon auquel on a fait du tort. 11 n’a pas tout mis dedans.

— Si fait , reprend le cambusier ; il a menti, tout est dedans !

— J’ai bien vu , moi , qu’il en a carotté, ajoute le matelot.

— Vérifier devant moi, dit l’aspirant avec autorité.

M. Daumasse suspend sa lecture, tous les yeux se

fixent sur le distributeur. Il ne manque guère sur les sept ou huit rations que la valeur d’un dé à coudre , l’aspirant ordonne de passer outre.

— Mandrins Je cambusiers! murmure le matelot, jamais bon poids; ils nous volent de quoi rouler carrosse au retour de la campagne. Si je les tenais !

— Monsieur, dit le distributeur, si vous vouliez, s’il vous plaît, lui commander de se taire, il nous appelle Mandrins.

— C’est que c’est la pure vérité aussi ; cette cambuse de malheur est plus pire que la forêt de Guingamp.

- Vous voyez , monsieur , qu’il ne cesse de nous injurier, ce loup-garou sauvage, dit M. Daumasse.

— Silence! commande militairement l’aspirant, continuons !

Deux ou trois fois encore le capitaine d’armes , penché sur le panneau, prescrit de nouveaux retranchements. Le sergent, le caporal, le canonnier et le gabier suivent alors d’un air hostile le cambusier qui retire, en souriant, d’un bidon déjà plein, des portions mesurées cette fois avec une exactitude mathématique.

— Dire qu’on est flibusté chaque jour, le matin, à midi et le soir , par des ca'i'mans pareils , et qu’on ne peut tant seulement pas s’en revenger ! dit à voix basse le brave gabier d’artimon au raatelot>canonnier

LES BOURGEOIS

qui opine du bonnet. II ne me sera donc pas permis, une bonne petite fois en passant , d’écharper un de ces filous de rogneurs de portions ?

— Monsieur , s’écrie tout à coup le canonnier , il met le pouce !

Mettre le pouce dans la mesure, est un grief que le matelot ne saurait pardonner au distributeur. Il a calculé que ce pouce plongé dans le liquide enlevait un volume de vin équivalent , volume petit , il est vrai , mais qui , multiplié par 100 dans une même distribution, par trois fois 100 pour un seul jour, doit à la fin de la campagne avoir fait tort à l’équipage de plusieurs barriques de vin. Aussi lorsque la guerre au pouce est déclarée, elle n’est pas près de finir.

Le canonnier n’a pas achevé de parler que le gabier s’écrie :

— Oui ! monsieur, il a mis le pouce.

— C’est vrai, il met le pouce ! dit le sergent.

— Je l’ai bien vu mettre le pouce ! ajoute le caporal.

— Vous blaguez , caporal ! s’écrie M. Daumasse, vous êtes trop loin pour rien voir, occupez-vous du pain , le vin ne vous regarde pas. . . Et vous , sergent , vous aviez le nez sur votre liste , vous n’avez rien vu non plus. . . Comme si le canonnier était ici pour dénoncer le pouce. . . Veillez au feu, à votre fanal ...

— Mais moi, j’ai vu le pouce ! dit le gabier.

L’aspirant est obligé de se mettre en colère pour imposer le silence ; alors le gabier se radoucissant :

— Dites leur , au moins , monsieur , de ne plus mettre le pouce!

Mais le distributeur se relève pour dire :

— Moi ! monsieur, je ne mets jamais le pouce !

Les membres de la commission se permettent à ces

mots quelques réflexions ironiques. Et l’aspirant, avec une impartialité digne d’éloges, dot le débat en répondant ;

— J’aime à vous croire , distributeur; mais quoi qu’il en soit , je vous invite à ne point mettre le pouce.

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