‹ Tableau de la merChapitre 5 sur 57 · TYPES DIVERS · texte numérisé non relu

TYPES DIVERS

La position de capitaine à bord et ses principaux privilèges tendent à le maintenir dans la haute région' où les ordonnances l’ont élevé. 11 loge seul, un factionnaire garde sa porte. Â moins qu’il n’y ait un amiral sur le navire, il fait table à part, et le plus souvent , il mange seul. Paraît-il sur le pont , tout le monde le salue , tout le monde s’éloigne ; le côté du gaillard-d’arrière qu’il choisit pour promenade est

déserté à l’instant même. L’ofBcier de quart ne di- . minue plus de voiles , ne fait plus aucune manœuvre sans son consentement. Les règlements le veulent ainsi. L'étiquette maritime poursuit sans cesse le capitaine.

II est des caractères que cet isolement rend mélancoliques ou farouches ; il est des natures qui ne peuvent supporter cette espèce de régime cellulaire et qui ont besoin de camaraderie. La plupàrt du temps le service en souffre. Les concessions entraînent les concessions ; l’œil du capitaine a cessé d’être l’œil du maître; la négligence y trouve son compte. Arrive le moment où le devoir oblige à se montrer exigeant ou sévère , les officiers se fâchent , et , forts de la faiblesse du commandant , ils sont sûrs de le réduire à composition ou , au moins , de se venger cruellement en le mettant en quarantaine , c'est-à-dire , en ne lui parlant plus que pour affaires de service.

Du reste , le capitaine qui lient à conserver toute son influence morale ne doit pas prodiguer sa présence. Qu’il se montre à peine , que son arrivée produise de l’effet sur le pont , qu’instinctivement chacun baisse la voix à son aspect , il exercera par cette réserve, un pouvoir en quelque sorte magique. Du fond de leur logement , certains officiers savent tout , ils voient tout , et rien sur le vaisseau ne se fait sans leur participation; mais ils ne se produisent que dans des occasions solennelles. Pour l'appareillage .

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pour le mouillage, pour la tempête , pour le combat, le capitaine surgit, C'est le Deus ex machiné. Les subalternes, frappés par son apparition , sont prêts , eux aussi, à faire des miracles. Ln rade, le commandant qui a érigé en système cette manière d’être bizarre , ne fait que traverser le pont, descend dans son canot et va respirer à terre. Au large, il choisit , pour prendre l’air , l’beure du crépuscule ou la nuit; il fuit les regards; il veutétre une lettre morte, une loi, non un bomrae. — Est - ce vivre , on le demande , que vivre de la sorte? — Et la royauté du bord, ainsi entendue , n’est-elle point la pire des royautés ?

Il y a certainement un milieu entre l’excessive familiarité qui déconsidère et l’isolement absolu; rien n’est plus difficile que de se maintenir à égale distance des deux extrêmes.

Les nécessités de la vie maritime imposent donc au capitaine des règles de conduite que l’ordonnance n’a point prévues ; et , c’est pourquoi les variétés du capitaine plus ou moins incomplet, devront être trèsnombreuses.

Le jeune officier de marine nommé à sou premier commandement . infatué de son récent succès, jaloux de son autorité , ne doutant de rien, s’irritant devant les moindres obstacles , tombe plus qu’aucun autre d’un excès dans l’excès contraire. Indulgent un jour , dur le lendemain , il se montrera^faible ou rigide , suivant son caprice ou son impression du moment.

se

La machine n’est pas encore réglée ; il n'est pas encore fait à son rôle et l’apprend aux dépens de ses subalternes.

Le vieux commandant n’offre pas cet inconvénient, à moins qu’il ne soit de naturel fantasque ; mais , trop souvent , il se fait remarquer par une obstination qu’il prend pour de la fermeté. Tel fut sans doute l'officier supérieur qui aima mieux s’exposer à couler que de fermer ses sabords sur l'avis d'un subal terne , et le vaisseau coula. Ce fait historique est le nec plus ultra de l’entêtement.

L’ours de mer, rude compagnon dont l’espèce n'est pas tout à fait perdue , ne laisse pas que d’être fort désagréable ; bon diable au fond, il brutalise à tort et à travers, n’entend rime, ni raison, et se rend presque aussi odieux que le capitaine méchant.

Ce dernier ne peut être passé sous silence , non qu’il se rencontre fréquemment ; — l’homme radicalement mauvais est aussi rare que l’homme parfaitement bon. Mais hélas 1 la naturehumaine en fournit encore trop d'exemples, on en rencontre inévitablement dans la marine.

Le capitaine tyrannique est tout de fiel ; l’impertinence est son arme offensive et défensive, il a si bien acquis l'habitude d'une politesse forcée qu'il s’emporte rarement jusqu’à l’injure ; mais il possède l’art de donner l’ordre le plus simple en termes humiliants. Ecrivez-les , ses expressions seront froides et

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mielleuses ; le ton qu’il y a mis était un outrage. — On est son bon ami, on voudra bien lui faire l’honneur... En disant ces mots, il sourit dédaigneusement, vous lorgne sous le nez , ou se cambre en vous parlant par-dessus l'épaule. Les minutieux détails de la vie privée de ses inférieurs n'échappent point à son scalpel insolent ; une campagne de deux ans à son bord est un supplice continuel. Quel drame que la navigation sous ses ordres ! Parvenu au faîte par une voie tortueuse , il prend incessamment une revanche terrible de la haine qu’il inspire à ses subalternes. Dans les grades inférieurs , sa subordination était de la courtisannerie ; il recevait un dur conseil ou un reproche comme des faveurs ; il savait sourire à des grossièretés ou à des injustices. Il a eu soin , dès qu’il en a trouvé l'occasion , de se créer un patron puissant dont il est l’âme damnée ; il a obtenu une épaulette pour prix d'une flatterie , une croix pour un affront, un commandement pour une platitude. Mais une fois là , il a jeté par-dessus la muraille du navire son manteau souillé de crachats ; il lève haut le front maintenant , frappe le pont du talon de sa botte et se montre sans honte avec ses insignes ; il ne rougit pas ; depuis longtemps il n’a plus de sang sous l’épiderme ! Combien il a souffert pour en arriver à ce point ! Ses collègues d’hier , aujourd’hui ses subordonnés , dédaignaient de lui tendre la main ; à bord, il était mis en quarantaine ; son nom n’était prononcé

qu’avec uoe épithète méprisante , et U sentait tout cela ! Aussi, quand son heure vient, son mobile n’est pas l’orgueil , c’est la vengeance ! Poussé à bout par la colère, il ose dire un jour tout haut :

« J'ai rampé , messieurs ; à votre tour , à présent !

Je ne reçois plus de soufflets , j’en donne ! »

Celte parole est célèbre dans la marine, et si nous • ne nous étions interdit les personnalités , nous pourrions nommer le despote qui la proféra en plein gaillard-d’arrière.

L’instant arrive où un cœur généreux, abreuvé d’outrages , à bout de patience , méconnaissant la discipline, oublie le grade du maître et lève la main... Ce geste a suffi... Le conseil de guerre fera le reste. Telle est l’histoire développée dans notre roman la Gorgone.

Vers 1838 , il se passa dans le canal de Bahama ,. une scène exécrable à bord d’un brig de vingt canons , commandé par un homme foncièrement méchant que ses subalternes avait surnommé \ Hyène.

On revenait des Antilles où trois années .s’ étaient passées à bord dans la plus dure captivité ; le capitaine logeait à terre , de là il étendait son bras sur ses subordonnés ; une police secrète lui apprenait chaque jour ce qui se passait dans, le navire , et chaque jour , un ordre officiel prescrivait au second d’atroces mesures qu'il fallait bien pourtant faire exécuter. Cent hommes gémissaient ainsi sous les

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coups d'un persécuteur invisible , car il vécut deux ans consécutifs à la ville où nul ne descendait que pour les besoins rigoureux du service. Lebrig, du reste, était mouillé à six milles du débarcadère; défense expresse était faite de bouger sans l’ordre du capitaine.

Le jour de l’appareillage , il reparut le teint fleuri, l’air enchanté. Sa mission était accomplie, le grade supérieur l'attendait en France. Les cent hommes de l’équipage pâles et défaits , viraient au cabestan avec une sombre fureur.

Par le travers du canal de fiafaama , un coup de vent se déclare; l'officier de quart fait prévenir le capitaine qui monte aussitôt en donnant l’ordre de serrer la grand’voile et la brigantine , de haler bas le grand foc , de prendre le bas ris partout.*

L’officier commande : En haut tout le monde ; et répète ensuite les ordres reçus.

Le maître d’équipage jeta son sifflet à la mer, déchira ses galons et se retira tristement sur le beaupré.

La brise fraîchissait toujours :

— Amène les huniers, cria l’Hyène avec terreur.

— On ne les amènera pas , répondent cent hommes à la fois.

Le commandant se retourna vers les officiers ;

— Aux armes , messieurs !

Les officiers , comme s’ils ne comprenaient pas , se-

retirent au pied de la dunette ; celui de service resta seul sur le banc de quart.

La brise devenait furieuse , les flancs du navire labouraient la mer , les lames embarquaient par paquets à bord ; quelques agents de vivres , et les plus mauvais d’entre les matelots s’approchèrent du commandant , en disant :

— Nous allons périr i que faut-il faire ?

— A bas les espions, hurla l’équipage, vivent les officiers , nous voulons mourir !

Le commandant était devenu blême et tremblait ; arrachant le porte-voix à l’officier de manœuvre , il prit le commandement.

— L'équipage répondit par un sinistre éclat de rire. Puis pendant deux minutes , on ne vit plus rien, on n’entendit plus rien , le brig était engagé, la mer embarquait par-dessous le vent :

— Grâce! grâce! coupez la mâture, au nom de Dieu !

Les acolytes de l’Hyène s’armèrent de haches, les matelots les repoussèrent.

— Nous voulons mourir et lui avec nous , criait le gaillard-d’avant ; les officiers gardaient le silence.

Tout à coup la mâture craqua , tomba à la mer, et le navire se redressa ; alors les mâts n’ayant pas été débarrassés de leurs manœuvres, tous les espars, vergues , bas mâts , mâts de hune , hachés et brisés se prirent à billarder contre le bord.

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— Je VOUS ferai grâce à tous , je le jure sur l’honneur, reprit le commandent avec angoisse, mais coupez ces cordes...

— Ton honneur ! on n’y croit pas , répliquèrent les matelots.

L’Hyène rugit et menaça, l’équipage était en proie au délire de la vengeance. Perdre le navire et la vie en haine d'un chef abhorré ne suffisait plus aux matelots. Ils bondirent par-dessus les obstacles qui encombraient Pavant et se précipitèrent en masse sur le gaillard-d’arrière.

— Il faut mourir , assassin , disaient-ils , il faut mourir, toi d’abord et tes espions avec toi.

— Messieurs les officiers , à moi , à mon secours;

je vous promets ma protection , des grades , des *

croix !

Les officiers ne bougèrent pas.

Le second seul descendit dans le carré par un mouvement désespéré.

La mer déferlait sur le pont, le vent mugissait avec un fracas épouvantable, la mâture ébranlait le navire par ses chocs continuels. A tant d’horreurs se mêlèrent bientôt les cris des cinq hommes qu’on avait mis à nu et sur lesquels tout l’équipage s’acharnait à coups de garccttes. La frénésie de la mort s’était emparée des matelots. Les officiers assistaient à ce sanglant specfacle , avec l’indifférence de gens qui ne veulent plus vivre.

LBS MARINS.

Ed ce moment, le second ouvrit la soute aux poudres : — Une seconde plus tard, le brig avait sauté ; victimes et bourreau , tous avaient péri.

Ge drame effrayant fut raconté une heure après , par un petit mousse que sauva un navire américain, mais avant d’arriver à New-York, cet enfant lui-même mourut par suite de blessures qu'il avait reçues en tombant à la mer.

Pour qui connaît la douceur de nos équipages , on semblable dénouement n’est pas seulement affreux, il est inconcevable. C'est cependant ainsi ({MdVhyène, par sa Jérocité systématique, pervertit les meilleures natures; tous, jusqu’aux braves matelots que leurs mères attendaient au pays ; tous, jusqu’au vieux maitre d’équipage décoré ; tous, jusqu’aux officiers, voulurent périr pour être vengés. Effroyable exemple, qui doit apprendre à ceux qui tiennent en main les destinées de la marine , qu’il ne faut pas confier un bâtiment et un équipage , à un être pervers, quels que puissent être ses dehors.

Nous n’avons cessé de louer la subordination , la discipline, l’ordre , l’abnégation , la résignation ; il faut que les officiers et les équipages sachent souffrir pour leur pays auquel ils doivent leurs services; loin d’essayer de justifier les révoltés du brig le’ * •, nous les blâmerons d’avoir manqué d’énergie , car l’heure de la délivrance approchait. Mais nos principes même nous donnent le droit de flétrir les offi-

LE CAPITAINE

ciers tyranniques qui deshonorent le corps , qui ne comptent pour hauts faits que des exactions , qui rebutent les jeunes gens pleins d’ardeur et d’avenir, qui démoralisent les équipages, qui ahruti-ssent la maistrance , qui brisent la carrière de leurs subalternes ou les réduisent à un état de prostration intellectuelle, qui en pprtent d’autres au suicide, à la désertion, au crime même comme on vient de le voir.

Le métier de la mer , si hean quand on l’envisage sous son aspect poétiquement vrai , peut donc devenir la plus hideuse torture , et cela par le fait seul du capitaine , qui est à la fois sur son hord 1e génie du bien et du mal.

Placé à une grande distance de tous , le capitaine impose par le caractère dont il est revêtu , sa force réside dans sa dignité. Son rôle exige une grande habileté, une volonté tenace qui ne se démente jamais , un sang-froid à toute épreuve ; il n’est donné qu’à un petit nombre de s’en acquitter convenablement.

Quelle confiance un équipage peut-il avoir , dans un chef qui hésite sans cesse , a l’air d’ignorer son métier et durant un appareillage se lamente d’une saute de vent, jette sa casquette à ses pieds avec désespoir, s’arrache les cheveux et trépigne dès qu’il voit le navire en mauvaise position. Il en est à qui l’on ne peut refuser la qualité de manœuvrier,

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ils ont été bons ofliciers dans leur temps et léseraient encore s'ils redevenaient subalternes, mais la pensée de leur responsabilité les épouvante et l’on en cite dont les moments de détresse sont d’un comique achevé. Ils lardent leurs commandements techniques, d’invocations, d’imprécations et de supplications :

— «Mais— virez! mais virez ‘donc, mes enfants, je vous en conjure au nom de vos familles ; vous verrez qu’ils ne vireront pas , mon Dieu ! mon Dieu ! et que nous irons à la côte ! Scélérat d’équipage ! et ma femme! mes enfants! messieurs les officiers, faitesles virer , allons , allons , ça va bien , hardi ! courage! Maintenant, hissez le foc! Brassez tribord devant ! Ah ! ah ! nous sommes parés ; hravo !

Voilà pour l’appareillage. Est-on sous voiles, aux approches de terre ils ne vivent plus , iis tremblent. Un mauvais temps les jette dans la consternation. Iis ne voient que périls imaginaires.

Le bâtiment entre-t-il dans une rade avec bonne brise , par une mer clapotcuse :

— Attention, mes enfants, crie le capitaine timide; soyons bien parés à mouiller ! Lieutenant, que rien ne tienne , je vous en prie. Fichtre ! ce n’est pas une plaisanterie! A vos postes, donc! — Messieurs les officiers , poussez-les à leurs postes. Allons , range à carguçr partout !

— Çarguez! mais carguez donc! mes bons amis.

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— (A parte). Ils ne cargueront pas I (Avec furew) tas de brigands, cargue, ou je ..

Cependant les voiles noffrent plus aucune priseau vent, le navire n’a qu’un mouvement assez lent et se trouve au point où l’on doit jeter l’ancre.

— Mouillez! commande le capitaine craintif qui redoute d’être entraîné à la côte ou sur les bâtiments voisins. Il pâlit trois fois dans le quart d’une minute et répète en trépignant :

— Mouillez! mouillez ! mouillez donc! .. Âh ! ils ont mouillé, grâce au ciel !

L’évolution s’est exécutée à merveille ; l’ofGcieren second , homme capable , les officiers impassibles et vigilants ont fhit exécuter les ordres à point nommé ; de loin l’on a pu admirer les manœuvres du bâtiment français. Â bord, la chaîne qui tient l’ancre se déroule en serpentant avec fracas; elle court d’elle-méme, plus rapide que la foudre; l'équipage la laisse passer et la regarde insoucieusement; mais bientôt nul ne ' peut réprimer un rire contagieux, car le commandant crie encore de toutes ses forces , frappant du pied , suaut à grosses gouttes :

-- Liiez , filez ma chaîne ; mes garçon?, filez donc cette chaîne , mais filcz-la ! Allons I allons ! filez ma chaîne !

Enfin , le tour de bitte est pris , le navire est décidément bien mouillé , bien amarré ; notre héros s’essuie le front , il souffle , il se calme , son pouls

se régularise : il en sera quitte pour un enrouement.

Un a.spirant facétieux , qui riait , caché par la chaloupe, descend dans le poste des élèves et déclame d'un ton moqueur :

Le tour de biltc est pris depuis une semaine.

Mais il redit encor: — Filez, filez ma chaîne.

On voit que le ridicule a porté un coup mortel au respect. La subordination s’en ressent. Le capitaine, dont les facultés sont ainsi paralysées chaque fois qu’il commande en personne, ne saurait être qu’un hommeassez faible. La-discorde menace le navire oii un bras ferme ne tient pas les rênes du gouvernement ; l’on peut se trouver fort mal à son aise sous ce capitaine ridicule et timide, quoique , en général , ce soit un voisin commode . excellent citoyen et père de famille recommandable. Il est vrai, par exemple, que la représentation n'est pas son fort ; mais pour savoir calculer, il n’est pas absolument nécessaire d’être trembleur.

■ a Que les'officiers déblatèrent et crient à l’avarice, — on a femme et enfants , on ne commande pas toujours, et l’on sait qu’en dernière analyse une mince retraite sera l’unique récompense de bons et loyau.x services. »

En face du commandant avare ou seulement trèséconome se dresserait la figure assez rare du capitaine magnifique et prodigue , comme le comte de

LE CAPITAINE

Roqneterre , qui dépensa trente mille francs de sa fortune pour recevoir dignement une princesse passagère à son bord.

Faut-il , reprenant le capitaine timide , chercher son contra.cte dans l’officier téméraire , mille fois plus à craindre que lui , ou dans l’ignorant fleflé , qui ne sait pas les premiers éléments du métier de marin ?

De ce nombre sont les sots , qui ont passé leur vie à voir sans comprendre , ou les gens qui négligent totalement leur métier par une passion de jeu , de dessin, de musique, de littérature, d’histoire naturelle ou de mathématiques.

De ce nombre sont encore les Castors, qui, rouillés par quinze ans de fonctions sédentaires dans un port, s’avisent un beau jour de solliciter un commandement , quelquefois pour fuir une femme tracassière , et enfin les rentrants à la bouillote dont chaque révolution dote la marine , pour nous procurer la douleur de perdre misérablement quelque Méduse !

Lamentable histoire que celle de ces incapables qui n’ayant pas mis le pied sur mer depuis quinze ou vingt ans, obtiennent le commandement d’un navire, en récompense des persécutions dont ils se va ntent d'avoir été les victimes sous le régime précédent. Ils ont perdu de vue les manœuvres les plus simples , ne doutent pas d’eux-mèmes et s’exposent constam-

ment par impéritie. Ils font de la navigation un jeu de hasard , s’en vont cahin caha de rocher en rocher comme un ivrogne au sortir du cabaret, se heurtant à tout ce qui leur barre le chemin , faisant une voie d’eau ici, démontant leur gouvernail plus loin , laissant des lambeaux de fausse quille partout ; — quelquefois ils reviennent au port par la permission du ciel.

Faut-il établir un parallèle entre le capitaine négligent et le capitaine qui veut tout faire par luimême ■? Le premier regardant sa place comme une sinécure , abandonnant la direction du navire à qui , veut s’en emparer et laissant aller sa barque à la grâce de Dieu ; le Second , s’ingérant dans les détails les plus puérils, cauchemar de son lieutenant , de ses officiers et de son équipage , qui ne peut voir dans ce compteur de boutons de guêtres , ce badigeonneur de bois et de fer , ce contrôleur de fourbissage , ce planteur de clous et de chevilles , celui dont la voix doit dompter les éléments , l’intrépide cavalier du vaisseau, le chef qui prendra le porte-voix à l’heure du combat.

Faut-il rappeler que l’ours de mer a son contraste naturel dans l’officier diplomate, renard maritime, qui a des droits à la toute puissante estime de M. le Ministre des affaires étrangères.

Faut-il chercher l’antithèse du despote dans ce père des matelots qui a tant de rapports avec notre

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capitaine modèle et pour lequel l’équipage entier est, prêt à se faire mettre en pièces ?

Le commandement est la pierre de louche du sang-froid et de l’énergie : il est aisé d’être courageux pour soi seul; mais avoir de l’audace pour tous est bien autrement difficile. La variété des trembleurs est en résumé , dans les circonstances ordinaires, plus ridicule que funeste , quand ils savent vraiment leur métier. Us entrent dans un port avec angoisse, mais prudemment , et valent mieux peut-être que certains cerveaux brûlés qui, ne doutant de rien, jouent constamment leur navire à pair ou non.

Quelque estime que nous fassions de l'intrépidité, nous ne saurions louer les fous, espèce qu’il faut confondre avec les redoutables ivrognes (variété presqu’inconnue dans la marine de guerre) , ceux-ci. sont effrayants , les autres amusent.

En abandonnant le rivage, le marin n’y laisse point sa besace de derrière. Il est homme avant tout , il a part aux imperfections et aux inGrmités. humaines.

Si la marine française compte parmi ses capitaines des hommes à qui ne convient pas leur difficile position ; nous devons nous hâter d'ajouter que chez les autres nations de pareils capitaines sont infiniment plus nombreux. Â bord des vaisseaux anglais surtout, il se passe Journellement des scènes barbares dont les ponts de nos navires ne sont jamais souillés. Enfin

dans notre flotte se trouve l’officier sur lequel nous allons arrêter nos regards avec complaisance, chef digne de ses hautes fonctions, individualité brillante entre toutes , épopée vivante qui est aux yeux des étrangers une des plus belles gloires de notre pays.

Son pouvoir moral est basé , sinon sur l’affection, du moins sur l'estime; il unit une admirable aptitude pour conduire les hommes à une connaissance parfaite du métier de la mer. Indulgent sans faiblesse, énergique sans despotisme , généreux sans folie , il comprend l’étendue de sa mission et de ses devoirs , et sait représenter à l’occasion. Les officiers ont foi dans ses talents et dans sa justice, les matelots le reconnaissent pour marin consommé.

Dans le danger, un pareil commandant peut être sûr de tout son monde : chacun aura du zèle et du sang-froid. Devant l’ennemi, son vaisseau est invincible, car il existe une solidarité de confiance entre lui et ses inférieurs. On est heureux et fier de servir sous ses ordres. Il rend moins pénibles les exigences de la vie commune , il n’est ni fatigant ni tracassicr , reste avec dignité dans ses attributions, et n’empiète jamais sur celles du second, des officiers ou des maîtres. Enfin c’est un homme supérieur . digne en tous points de porter la couronne navale.

Ce type ne se rencontre pur et complet que parmi les vieux capitaines; les jeunes officiers ne peuvent atteindre tout d’abord à une semblable perfection.

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LE CAPITAINE

D’ailleurs , et qu’on ne prenne point ceci pour un • paradoxe, il est bien plus aisé de commander un vaisseau qu’une goélette. Ici comme là, il faut gouverner les mêmes hommes ; mais que de ressources , que de moyens d'en inspirer, que d’avantages réels n’a point le capitaine d’un grand bâtiment, comparativement à celui d’un petit ! Le dernier est souvent forcé, malgré lui, de se multiplier à son bord, l'autre pourrait ne surgir qu’aux grands jours , comme certain capitaine de vaisseau, dont l'étrange souvenir est resté dans la marine militaire. Cet tiomme, d’une complexion grêle , d’un extérieur chétif, d’une voix faible et peu militaire , montait une frégate sur les côtes du Brésil. Son apparition , toujours imprévue, réduisait l’équipage à un silence d'étonnement -, il était parvenu à se faire obéir du geste, comme s’il eût possédé une puissance surnaturelle.

Le tableau de la vie extérieure du bâtiment , offre sans contredit un vif attrait à la curiosité ; cependant, on se lasse plus ou moins vite d’une succession indéfinie de manœuvres , de tempêtes , de combats et d’aventures qui ont inévitablement de très-grandes similitudes. L’étude intérieure du bord , l’étude des passions humaines, resserrées, condensées entre les quatre planches d’un coffre flottant , et constamment près de faire explosion, présente, au contraire, un inépuisable intérêt d’action et de nouveauté qui s’accroît en raison des mœurs particulières aux person-

nages mis en présence. Car l’homme est certainement pour l’homme le plus fécond des sujets d’observation , le spectacle le plus propre à l’émouvoir, à l'instruire , à le faire penser. Or, dans les drames intimes du bord , le capitaine occupe le premier emploi. Suivant ses.qualilés , ses aptitudes , son caractère , les faits changent de valeur. Le champ ' des observations est sans bornes. La plupart de nos

romans maritimes font partie de notre Tableau de la Mer, c’est-à-dire qu’en les écrivant nous avons beaucoup plus souvent essayé de peindre des mœurs que de faire des récits, de tracer des portraits que ^ ' de raconter des événements. Nos fictions , ordinai-

rement basées sur des faits, ne sont guère que des cadres. — Eh bien , dans ces cadres , le capitaine I reparaît sans cesse sous des aspects différents ; nous

lui avons consacré la moitié peut-être de notre i œuvre; et cependant notre tâche, loin d’être ter-

minée , ne le sera jamais , par ce qu’elle est et demeure interminable.

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