‹ Tableau de la merChapitre 6 sur 57 · MARINE MARCHANDE · texte numérisé non relu

MARINE MARCHANDE

Quand un soleil d’été faitscintiller au loin les flots de la Manche comme le miroir d’un oiseleur, quand une belle brise de travers favorise à la fois l’entrée et la sortie des navires , le Parisien en vacances arrivé au Havre pour en visiter le port et surtout

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pour voir la mer, admire du bout delà jetée le spectacle le plus mouvant et le plus varié. — Brigs , trois mâts , caboteurs , cbaloupes , canots , bâtiments de toutes les formes et de tous les pavillons se croisent, s’évitent ou s’attendent; les uns forcent de toile pour s’éloigner de terre; les autres, à mesure qu’ils en approchent, diminuent successivement de voilure ; là un fort navire qui arrive de l’Inde met en panne pour attendre la marée^ou un pilote; plus loin , un bateau à vapeur traîne à la remorque les lourds chalans de la Seine ; jusqu'à l’horizon , c’est un tableau animé comparable à celui que présentent les abords de Paris par un dimanche de printemps. Sur ces grandes routes de la mer , si laborieusement sillonnées , de gros rouliers cheminant lentement sous une cargaison exagérée , tracent de larges ornières comblées aussitôt; des navires à deux fins transportent voyageurs et marchandises comme les messageries d’autrefois ; d’élégants paquebots , véritables chaises de poste où tout est sacrifié au confortable, des yachts gracieux, tilburis du genre, des yoles coquettes , caracolant en dandies du bois de Boulogne , se croisent ou luttent de vitesse.

Ces bâtiments de dimensions et de noms si divers, de plaisance ou de fatigue , ont tous un chef suprême : en marine, il n’est pas de république possible, et sur le moindre bateau de pèche , il y a une hiérarchie bien établie, le premier et le dernier, l’alpha et l’omega , le patron et le mousse.

Le navire qui s’aventure loin de tous rivages n’obéit qu’à l'autorité éclairée, aux calculs impérieux du capitaine au long cours ; celui qui, longeant nos côtes , établit mille rapports commerciaux entre toutes les parties de notre littoral , se laisse guider aveuglement par la routine et l'expé rience du maître au cabotage.

Les missions des bâtiments , tantôt régulières et monotones, tantôtaventureuses et variables à l’infini, font des capitaines de commerce , ou de paisibles conducteurs qui vont déposer à destination des passagers et des ballots , ou de hardis spéculateurs courant dans les quatre parties du monde à la poursuite opiniâtre de la fortune. Parmi les premiers , il en est qui n'ont jamais fait qu'un geâre de voyage, du Havre à New-Yorck, par exemple. Ils accomplissent régulièrement la traversée un certain nombre de fois par an ; le chargement, dans les deux ports, est toujours le même, et cette navigation périodique leur donne , pour ainsi dire , une double patrie. Us retrouvent une société toute faite à chacune des extré: mités de la ligne ; dès le jour de l’arrivée , ils se mettent au courant non-seulement des affaires , mais encore des petites nouvelles et ont tout à fait l’air d’honnêtes citoyens du lieu, reprenant, après une absence, leurs anciennes habitudes. A la Guadeloupe, ils sont créoles et sérieusement épris des intérêts de l’ile , se rangent pour ou contre le gou-

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vernenr, approuvant ou blâmant les décisions du conseil colonial ; à Marseille, bons bourgeois lisant le Sémaphore (ti le Courrier, très-occupés des bruils du théâtre, de la municipalité et des élections de la garde nationale. Du reste , ils appartiennent à leur armateur des pieds à la tête, ne jurent que par lui et n’ont jamais commandé pour aucune autre maison.

Ce sont les meilleures gens du monde , empressés et prévenants à leur bord , comme un épicier dans sa boutique.

Que dans les ports de France, des curieux demandent à monter pour visiter le navire , ils vont les recevoir à l’échelle , font les honneurs de chez eux , avec l’infatigable complaisance d’un proprietaire , et répondent à toutes les questions, en excellents cicéroni. Loin d'avoir une trivialité ou un juron à la bouche , ils savent alors tourner un compliment , être galants et prouver que les marins n’ont pas l’écorce si raboteuse qu’on veut bien le croire. Interrogez l'un d’eux sur une installation particulière à son bâtiment , il vous l’explique en langue intelligible , sans surabondance de locutions techniques , et aussi volontiers qu'un agriculteur parle d’une de ses plantations ou d'un nouveau défrichement.

Un pareil capitaine se passerait de pilote à l’entrée des deux ports qu’il fréquente, il entend sa petite affaire et mène paternellement son navire ,

qui est un modèle de tranquillité intérieure ; chacun y travaille avec ardeur au bien de la chose ; on part, on arrive , on décharge , on recharge et ainsi de suite. Il a femme et enfants, passe environ deux ou trois mois par an avec eux , à diverses reprises ; en cours de voyage il ne les oublie pas et leur donne souvent de ses nouvelles. A cinq cents lieues au large , il entretient ses hôtes des vertus d’une épouse absente, qui brode comme un ange et élève admirablement sa fille aînée. Qu’il vente ou qu’il fasse calme , que le bâtiment soit en cape ou en bonne roule, il se complaît à raconter en détail les prouesses de Lolo et de Nini , et montre avec orgueil leurs premiers essais d’écriture , des barres en zig zag et des ronds qui démontrent victorieusement la possibilité de la quadrature du cercle. Ces chefs d’œuvre ont déjà traversé l’Atlantique six ou huit fois, et sont encadrés dans sa chambre tapissée de portraits de famille et de quelques autres tableaux, tels que : le Soldat laboureur (en noir), ti Poniatowski se précipitant dans VElster (colorié).

Pour distraire des ennuis de la traversée, il sait une multitude d’anecdotes plus ou moins piquantes , et pourrait au besoin lutter avec un commis-voyageur. Il n’est pas précisément mauvaise langue , mais une fois au large, quel mal y a-t-il à rire un peu aux dépens de ceux qui sont tranquillement à terre , au coin de leur feu ? Les cancans des ports ont ainsi

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l’avantage de circuler dans les deux hémisphères ; on vous dira, en coupant le tropique du Capricorne, les infortunes d'un mari nantais ,iet sous l’épi de la Vierge, les inconséquences d’une demoiselle de Bordeaux. Le capitaine, une fois en train , étale avec plaisir ses bonnes fortunes du temps passé : — J’étais garçon alors , dit-il entre parenthèses, par respect pour sa tardive moralité, et à mille lieues de Paris; il raconte ses conquêtes d’un certain bal masqué de l’Opéra, où il s’amusa comme un dieu. Pour ces •récits, il a un choix d’expressions convenables et ne sort jamais des bornes d’une politesse franche et ouverte , qui est dans ses usages. En mer, il est aux petits soins pour les passagères et plein d’amabilité pour les passagers, qui, à l’arrivée en France, se hâtent de faire insérer dans le journal du crû , la réclame suivante , en stvle des colonies :

a Monsieur le rédacteur,

» Les passagers du brig VOremus, arrivé ce matin dans ce port , venant de la Pointe-à-Pître, éprouvent le besoin d’exprimer publiquement, par la voie de votre estimable journal , leur gratitude pour les soins empressés et les attentions délicates qu’ils ont reçues du capitaine Leroux , pendant tout le cours d’une longue et difficile navigation. Ce capitaine, par la distinction de ses manières et de sa couver-

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sation , n'a pas peu contribué à abréger les ennuis de la traversée , de même que par son sang-froid et sa confiance , il les encourageait pendant les affreux coups de vent qu'a essuyés ce beau brig, sans faire du reste la moindre avarie. C’est un témoignage qu’ils se plaisent à lui rendre, et ils n’oublieront jamais le souvenir de ses bons soins.

0 Recevez, etc., etc. (Suivent les signaturet) .

Chaque jour, vers midi et demi , quand le capitaine a terminé son point , marqué sa carte et mesurp exactement le nombre de lieues déjà faites et celles qui restent à faire encore, il monte sur le pont avec un air de satisfaction qui fait plaisir à voir. Si les vingt-quatre heures ont été bien employées et qu’on ait parcouru beaucoup de chemin, il estd'une humeur charmante , et se trouve merveilleusement disposé à dérouler son répertoire. Il n’est pas mécontent de son sort et déclare que la mer a bien son bon côté.

C’est un temps de repos pendant lequel on règle sa correspondance tout à l’aise saus être pressé par l’heure du courrier, on est délivré de toute espèce de rapport avec les hommes d’affaires , et l’on peut se mettre à sa guise.

Aussi , dans les pays chands, il vit en pantoufles, chapeau de paille et veste de coutil , et au nord du 40” degré de latitude , il porte un épais alpaga et une casquette de loutre. Une seule chose le chagrine ,

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c'est de Q’avoir de la salade que les huit premiers jours , car , malgré ses efforts assidus , il ne réussit que très-rarement à en faire pousser dans de vastes caisses de terre végétale, où il a fait un semis en partant. La santé de la vache du bord l'occupe aussi très-sérieusement , il craint toujours de 1a voir tarir, et va chaque matin lui rendre une visite du plus haut intérêt pour les passagers.

Tranquille d’ailleurs , le présent lui suffît et l'avenir lui donne peu d’inquiétudes, il a son droit sur le fret et ses appointements fixes ; lorsque son bâtiment sera hors d’état de continuer la navigation , il sait que l'armateur lui en donnera un autre à point nommé ; il économise tant par année et se retire dès que son fils est en état de le remplacer. Homme doublement fortuné! Il a su se contenter de peu, a réduit sa profession à une petite existence pleine de douceur, et parvient le plus souvent à atteindre son but modeste. Bien différent en cela de l’aventurier qui pourchasse la richesse sur toutes les mers , et confirme ordinairement la vérité du proverbe : pierre qui roule n’amasse pas de mousse.

Et cependant les capitaines au long cours en général n’adoptent les mœurs paisibles que nous venons de dépeindre que faute de pouvoir se lancer dans le champ des spéculations. La plupart recherchent les missions beaucoup plus rares où il faut développer à la fois les qualités de marin et de négociant habile ,

et désirent vivement s’attacher à une des maisons qui organisent des expéditions sur une vaste échelle. Ils sont alors sans cesse à l'affût d’une opération neuve et en découvrent partout ; ils font une étude sérieuse de la hausse , de la baisse , et des événements politiques. C’est eux qui ont créé toutes les branches de commerce tombées plus tard dans le domaine public; ils moissonnent largement où leurs imitateurs ne feront que glaner.

Les premiers qui , lors de la Restauration , partirent pour trafiquer dans les mers du Sud, le long des côtes de l’Amérique méridionale , réalisèrent en peu de temps d’énormes bénéfices. Le point capital , pour ces capitaines , n’est pas une heureuse et prompte traversée , un bon arrivage, ni l’absence d’avaries, il est dans le succès d’une entreprise secrète entre eux et les armateurs; tout dépend d’une bonne veine , d’un coup de dé. Ils ont organisé le commerce d’échange à la côte occidentale d’Afrique et dans rOcéanie. La France trouve par eux le débouché de toutes ses guenilles brodées, dont les nègres et les sauvages font le plus grand cas. Un chapeau monté à plumes multicolores , vaut cinq ou six dents d’éléphant; un manteau vert, semé d’étoiles, est mis aux enchères et acheté au prix d’un tonneau de gomme. L’équipage du navire se nourrit exclusivement de poulets pendant deux mois pour une vieille paire d’épaulettes.

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Un haut et puissant fripier de Paris , le fameux Salvador, exploite en grand ces articles, et en expédie à tous les seigneurs noirs ou cuivrés de l’Orient et de l’Occident, qui donnent généreusement le morhl et la poudre d'or pour des uniformes rapiécés de conseillers d’état ou d’officiers des gardes françaises .

Nous n’oublierons jamais l’hilarité peu respectueuse dont nous fûmes saisi à l’aspect d’un roi de Guinée, en costume de marquis, entouré d'une cour couverte de la défroque d'académiciens, de colonels de hussards et de commissaires de marine.

Une reine de la Polynésie porte avec majesté l’antique robe d’une dame d’honneur de Marie- Louise , un collier de verroterie et des boucles d’oreilles en chysocale , tandis que ses favoris sont décorés de l’ordre de Cincinnatus ou de la croix de Malte. Cependant, la veste et l’habit étant beaucoup plus en honneur que le pantalon chez ces nobles personnages , ils ont toujours un léger rapport avec les montagnards écossais, ce qui ajoute encore au pittoresque de leur accoutrement.

Les capitaines spéculateurs ont donné l’exemple du commerce d’hommes pour les colonisations ; ils regrettent la traite des noirs et poussent à celle des blancs. L’un d’eux , apprenant que de grands avantages seraient attachés à l’importation de cultivateurs à nie de la Trinité , raccola plusieurs familles aile-

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mandes et se hâta de mettre sous voiles. Ses démarches ne purent être assez cachées; une concurrence imprévue vint déterminer une baisse considérable, et dans sa correspondance avec son armateur, on lisait un passage ainsi conçu ; « J’ai assez bien placé mes hommes, mais je n'ai trouvé que cent piastres des femmes , et l’on ne m’offre rien des enfants, o Dans l’Océan Pacifique, durant dix ans et plus, un capitaine au long cours a fait le cabotage entre les îles Gambier et l’archipel des Amis , avec l’espoir de revenir en France chargé de lingots. Quand les tentatives d’un homme aussi entreprenant viennent à réussir, souvent il renonce à la mer après avoir réalisé sa fortune; mais il ne peut se tenir étranger aux affaires , et se fait armateur. Ses connaissances maritimes inspirent la confiance , son opinion devient d’un grand poids sur la place, il trouve de nombreux associés , et peut mettre à exécution des plans gigantesques élaborés depuis longtemps ; il est le progrès commercial incarné , donne de l’élan à son port , et joue constamment quitte ou double. Ses efforts finissent par un succès extraordinaire ou par une faillite qui le force à reprendre le métier de capitaine. Comme armateur , il est le premier à profiter des améliorations de toute nature , se lance corps et âme dans les essais qui valent une prime du gouvernement , et possède une flottille qui fait la contrebande àl’étranger. Loin de redouter la rupture

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de la paix , il est toujours prêt à équiper des corsaires, et se trouve en mesure d’en fournir à toute petite nation belligérante. Le Chili et le Pérou sontil.« en état d'hostilité ; il ferait volontiers afBcber à Saint-Iago et à Lima :

«Une jolie corvette-aviso de dix-huit canons, doublée et chevillée en cuivre , construite comme un bijou, marchant comme une dorade, montée par cinquante flambards de premier brin et commandée par un brave à trois poils ; le tout au juste prix, d

En temps de guerre , le capitaine aventureux n’hésite pas à demander une lettre de marque ; il court ainsi des chances plus hasardeuses encore , et s'il n’est pas pris ou tué, arrive rapidement aux mêmes résultats qu’il eût obtenus en temps de paix par des combinaisons audacieuses et de longues navigations.

Les ports de la Manche et Saint-Malo en parti ruiier se sont signalés de tout temps par l’adresse et l'audace de leurs corsaires. A la moindre prohabilité d’nne guerre prochaine , les négociants qui font construire sacrifient le tonnage à la finesse de leurs navires. Le premier coup de canon tiré sur la mer improviserait une nuée de ces bâtiments armés en course qui ont été la terreur de nos ennemis depuis Duguay-Trouin jusqu’à Surcouf. Les corsaires ne laissent passer aucun convoi sans faire de nombreuses prises ; ils ne s’attaquent jamais aux vaisseaux de

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guerre; évitent le combat autant que possible; mais s’ils y sont contraints, déploient toute leur énergie , et souvent'achètent chèrement la victoire. Leurs traits de courage sont innombrables : on en a vu, par une diversion habile , détourner les convoyeurs en feignant une marche inférieure ou des avaries , et procurer ainsi de riches captures à leurs confrères; fréquemment ils ont repris des navires français sous le feu de l’escorte ennemie au risque d’être coulés eux-mêmes. Hardis et rusés , ils ne perdent jamais l’espoir d'arriver à leurs fins, mettent gaiement leur vie et leur liberté pour enjeu , et s’ils gagnent la partie , se plaisent à se moquer de leurs adversaires , bissent à l’envers le pavillon du vaincu en signe de dérision , ou le remplacent par des emblèmes grossiers et ridicules.

L’un d’eux , s’étant trop avancé à la poursuite d’un bâtiment que protégeait une frégate anglaise, se vit forcé d’amener sans coup férir , la disproportion des forces ne permettant pas ia résistance. Un lieutenant, deux midshipmen «t quelques matelots vinrent amariner le brig mis à la remorque de la frégate. Le soleil allait se coucher ; les Anglais renvoyèrent au lendemain le soin de transborder les prisonniers. Du reste , le capitaine avait .si bien pris la chose, qu’on ne pouvait en conscience se défier de lui.

— Fortune de guerre, messieurs , disait-il , je m’y

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exposais ; cependant , avant de nous séparer , vous me ferez le plaisir de partager mon dîner, j’ai d’excellents vins de France et des provisions fraîches.

Quels soupçons concevoir sur un si galant homme? On se met à table , la nuit devient sombre , un fanal est hissé au mât de. la prise, tandis que la frégate poursuit tranquillement sa route. Le corsaire fait les honneurs de sa table avec amabilité; ses hôtes se laissent aller aux séductions d'une cave parfaitement montée, le claret et le madère coulent à flots , le french brandy , pur cognac, est trouvé exquis ; un punch termine ce qu’ont si bien commencé les vins et les liqueurs du prisonnier de guerre.

En même temps, les matelots anglais tombent daus un état complet d’ivresse, grâce aux soins hospitaliers de l'équipage du brig. Le moment propice est venu pour une Saint-Bartbelémy d’un nouveau genre.

C'était à la favenr des ombres de la nuit ,

Le signal est donné sans tumulte et sans bruit,

et les trop confiants Anglais , artistement garrottés , sont rangés côte à côte dans les catacombes de la cale, comme des momies d'Égypte , dont ils ont du reste l’insensibilité.

Après cette brillante expédition , les corsaires substituent à leur bâtiment une sorte de gros radeau construit à faux frais et haut mâté , de manière à y

placer le fanal , établissent silencieusement leur voilure , et gagnent le large en toute hâte. La frégate , sentant toujours un lourd fardeau à la trame, ne découvrit le stratagème qu’au point du jour : le fugitif paraissait encore à l'horizon. , Aussitôt elle prend chasse, et une lutte de viies.se s’engage entre les deux navires. Us se chargent de toile, craquent et ploient sous la brise, effleurent à peine la mer. L’Anglais se croit engagé d’honneur à reconquérir sa proie ; mais , reconnaissant bientôt que le brig est plus agile , et ne voulant pas s’avouer vaincu , il simule des avaries et s’arrête comme pour les réparer.

Le corsaire qui devine cette fausse honte en profite pour prendre sa revanche; il met en panne aussi, imite ironiquement chaque manœuvre de la frégate; et enfin , pour couronner dignement la plaisanterie maritime , tire un salut dérisoire avant de disparaître. Les officiers et matelots anglais , prisonniers à leur tour , furent poliment traités par leur adroit capteur et déposés au premier port neutre qui se trouva sur la route.

Les mers de l'Inde ont retenti des exploits de nos corsaires; la plupart cependant restent embusqués dans la Manche. Toujours prêts à appareiller , ou planant à peu de distance des côtes , ils guettent au passage et chassent toute voile qui paraît. Lorsque ces vaillants croiseurs rentrent au port suivis d’une prise , ils sont accueillis par les acclamations popu-

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laires. Quelquefois ce sont de longues et noires péniches qui vont surprendre les bâtiments «cca/mw, quelquefois de jolis côtres plus légers que des alcyons. Dès que l’on arme en course , tous les habitants du littoral voudraient être corsaires; l’on a vu de maladroits imitateurs, pareils au corbeau delà fable, s’exposer dans de méchantes embarcations et donner lieu ainsi à des scènes aussi malheureuses que ridicules. Les hommes d’une chaloupe de pêche , apercevant à travers la brume un grand navire en calme non loin du rivage , se figurèrent que ce devait être un gros trois-mâts marchand magnifiquement chargé de produits de l’Inde ; les têles se montent, l’on espère un riche butin : l’on appelle en aide tous les jeunes gens du quai qui s’arment jusqu’aux dents , se jettent dans la barque, et à force de rames arrivent bientôt du bord.

Les deux rangées de dents d'une frégate anglaise SP démasquèrent alors, ils voulurent fuir : a Stop, my boys! doucement, mes petits ! cria un porte-voix qui leur parut la trompette du jugement dernier , approchez davantage , s’il vous plaît. »

Un coup de canon à poudre appuya cette invitation ; les apprentis corsaires durent accoster.

— A présent, messieurs, à votre aise, ajouta le commodore eu faisant hisser à bord la chaloupe pleine de son monde ; allons , allons , faites votre métier.

Les risées de l’équipage aecorapagnaient ces rai\^ leries, et les pauvres diables allèrent faire nombre sur les cruels pontons d’Angleterre.

Aujourd’hui les corsaires sont de l’histoire ancienne : lors de la pacification , la plupart se métamorphosèrent en négriers, les négriers eux-mêmes sont devenus impossibles. Le plus entreprenant des capitaines ne se risque guère à encourir les peines sévères prononcées contre la traite, il n’a pour dernière ressource que la pêche de la baleine, seule mission qui offre encore quelques chances de fortune rapide.

Il en est, hélas! de la marine marchande comme de la littérature et de la politique : plus d'idées neuves ! Les nouvelles spéculations deviennent de jour en jour plus difficiles à découvrir , les constitutions et les paradoxes sont usés jusqu’à la corde.

L’Océan est mesuré au compas , ses plaines sont cadastrées; on a sondé la profondeur de chaque crique comme celle de chaque utopie renouvelée des Grecs; il n’existe plus une pauvre petite île déserte inconnue à prêter à Robinson , plus un misérable sophisme qui n'ait été exploité sous toutes les formes. Pour comble de malheur, la plaine mer est couverte de gendarmes à deux ponts ; la police s’y fait en conscience : le fiibustier est mort , le pirate est un fabuleux loup garou , et c’est à peine si de temps en

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temps l'on entend parler de quelque fraude bien vulgaire et bien pâle qui s’appelle de la baratterie , conduit aux galères ét n’a pas même le mérite de la hardiesse. C’est du commerce comme en ferait Robert Macaire , seulement on escamote un navire et sa cargaison au lieu de travailler dans la société en commandite ; on floue un a.<(sureur au lieu de flouer un actionnaire.

H y a quelques années, on fit assurer un chargement de cochenille d’une grande valeur sur un navire qui devait aller de Cadix à Marseille. Non loin de Malaga , une voie d’eau se déclare à bord : le capitaine juge que le navire va couler , et descend dans la chaloupe avec son équipage. Les choses se passent régulièrement; on dresse procès-verbal , et les assurances auraient intégralement payé si , drossé par les courants, le bâtiment n’était venu se jeter à la côte par le plus beau calme. .Des experts allèrent visiter aussitôt coque et cargaison; l’on reconnut en même temps que la voie d’eau avait été faite à dessein , et que les prétendues ballots de cochenille étaient remplis de pommes de terre.

L’on a l’exemple d’un industriel qui crut faire merveille en assurant un navire imaginaire pour une campagne de long cours , et vint après le délai légal réclamer l’indemnité pour perte sans nouvelles. La fourberie était ingénieusement combinée dans ses détails , et elle aurait eu plein succès sans les soup-

çons que fit concevoir l’équivoque réputation du réclamant. Voilà quels sont les successeurs des farouches écumeurs de mer d'autrefois. Le forban dégénéré s’amuse à des tours de gobelet; lui qui jadis faisait disparaître les galions d’Espagne et les vaisseaux de la compagnie des Indes, lui dont les jeux étaient l’incendie et l’abordage, spécule à présent sur des bâtiments fantastiques.

C’est ainsi que les grandes figures de la mer se sont racornies comme toutes les autres , à mesure que les progrès ont effacé les distances , et que le monde s’est resserré sous un réseau de chemins de fer et de machines à vapeur. Il n’est pas jusqu’au caboteur lui-méme qui ne touche au moment de sa ruine, et cependant il semblait destiné à lier toujours nos ports entre eux par ses voyages de va et vient ; mais il lutte vainement contre ces maudits bateaux que le calme et le vent contraire n’arrêtent jamais, et déjà la navigation des grands fleuves n’est plus de son ressort. Sommes-nous destinés, à voir le Philopœmen des maîtres au cabotage ferlant tristement sa voile pour la dernière fois, en disant un éternel adieu à la mer , sa vieille nourrice ? Et perdrons-nous ainsi le type du franc matelot arrivé à la plus belle position qu’il puisse atteindre dans la marine marchande.

Cet homme ne devient capitaine qu’ après bien des épreuves. D’abord mousse à bord d’un petit bâti-

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ment, il profite des relâches pour apprendre à lire , et son patron est souvent assez bonhomme pour lui donner quelques leçons , un peu brutales peut-être , mais consacrées par l’usage. A l’âge de dix-huit ans, il sait passablement écrire et suit à grands intervalles les cours gratuits de mathématiques élémentaires. Quand il est levé pour le service, et qu’il vient à bord des vaisseaux de l'État , il s’y fait remarquer par son intelligence et ne tarde pas à prendre rang parmi les meilleurs gabiers. On pourrait alors le voir étendu dans la hune, relisant laborieusement l’arithmétique de Bezout, pour ne pas oublier ce qu’il a appris dans un ou deux mois de terre. Souveut il s’associe un camarade , une manœuvre interrompt leur étude , à une règle de trois succède un virement de bord ; l’évolution finie, ils reprennent le travail, revoyant constamment les mêmes pages avec une admirable ténacité. Des années s’écoulent ainsi , iis passent d’une frégate sur un chasse-marée, du chasse-marée sur un brig, toujours piochant ces terribles mathématiques en rade et en mer, à terre ou à bord , dès qu’ils ont un moment de loisir. Enfin ils savent \^\yr premier volume , et c’est tout ce qu’il leur faut , car l’examen pratique n’est pour eux qu’une plaisanterie. Quelle est la manœuvre qu’ils n’ont pas faite cent fois ? On exige d’eux qu’ils connaissent les moindres détails de la côte , les brisants , les basses et les amers ; c’est encore la chose la plus simple :

ils ont eu ces terres en vue pendant les deux tiers de leur existence, et ces eaux qu’ils ont labourées en tous sens sont pour eux une vieille promenade d’ha bitude. Sons la République, un de ces mousses studieux , pauvre au point de ne pouvoir acheter les livres nécessaires à son instruction, les copia eu entier. Il visait à être patron-caboteur : jeté dans la marine militaire, il y est devenu vice-amiral.

Le maître au cabotage est aussi fier de son brevet ' qu’un bachelier de son diplôme, se regarde l’égal de tout capitaine de commerce , et ne reconnaît qu'à son corps défendant la suprématie des bâtiments de guerre.

En tête de nos rades principales se trouve un navire de l’État placé en sentinelle pour surveiller et interroger les voiles qui entrent et qui sortent; ce stationnaire a beau faire feu sur les caboteurs indociles, ils ne passent à pouppe pour répondre aux questions sacramentelles que s’ils se trouvent à moins d'une demi-portée d'espingole ; dans le cas opposé ils forcent de voile et continuent leur route sans se mettre en peine des biscayens qui sifflent à leur arrière.

Tout glorieux qu’il est décommander, le capitaine au cabotage hors de son navire , ne heurte jamais de rrontl’étiquette navale : monte-t-il par hasard à bordd’une frégate , il ne se fera pas dire d’aller saluer l’officier de garde ; il sent qu’il n’est plus sur son terrain.

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Partout il est compère et compagnon des maîtres de la marine impériale , des pilotes-côtiers , et même des patrons de pêche, bien que ceux-ci ne soient que de simples matelots ; à son bord , il est familier avec les hommes de son équipage et les traite de son mieux.

Les caboteurs d'un même port se connaissent tous, s'aident mutuellement et se rendent de fréquents services les uns aux autres. Ils vivent si souvent dans le même bassin, côte à côte, passant amicalement d’un bord sur le voisin , ils ont tant de liens communs , le métier , les intérêts , la parenté et le sol , qu’ils forment une association tacite, gage de prospérité pour la population maritime.

Le capitaine au cabotage navigue presque constamment , mais ses voyages sont de peu de durée et coupés de relâches perpétuelles, son existence nomade lui plaît; il ne maudit qu’une chose, les grandes levées qui le forcent à prendre de nouveaux matelots ; il voudrait conserver toujours les mêmtts et faire sa besogne en famille. Si son but principal n’était le commerce , on pourrait sous plusieurs rapports le confondre avec le pilote , dont il est capable de remplir les fonctions. Leurs professions s’exercent sur le même théâtre , leur enfance à tous deux a été semblable , et dans leurs vieux jours , une fois retirés à terre, ils ont tout à fait la même tournure et les mêmes habitudes.

Parmi les variétés du marin, il n'en est pas une plus digne d’étude que celle du pilote , pas une dont la vie soit plus abondante en traits généreux et en épisodes dramatiques. Il est è la fois capitaine , maître et matelot; capitaine dans sa chaloupe , lorsqu’il va chercher le navire à plusieurs lieues en mer ,

— maître par l’assimilation de son grade à bord des navires de l’État, — matelot par ses travaux et son éducation. I.’étude des Pilotes et du Pilotage ayant été faite avec tous les développements nécessaires au volume la Vie Navale ', bornons-nous à dire ici que pilotes , patrons au cabotage et capitaines au long cours, tous maîtres absolus à leurs bords, tous ayant atteint, chacun dans sa sphère, le bâton de maréchal,

— ont cela de commun , qu’il leur a fallu passer par la même épreuve , par le rude noviciat de simple matelot à bord des navires de guerre.

La marine marchande diffère essentiellement des autres professions, en ce quelle exige le dur apprentissage de toutes les fonctions subalternes. Le débutant dans la carrière n’y peut espérer une position en rapport avec la classe de la société à laquelle il appartient. Là, plus d’école de Saint-Cyr, plus de vaisseau-école : les capacités et l’instruction ne peuvent soustraire à la loi d’airain qui ne permet de se présenter aux examens qu’après avoir péniblement

(l) Chapitre VU.

LE CAPITAINE

servi dans la marine de l’État. Et quand un jeune ofGcier du commerce a enfin satisfait à toutes ces conditions, un dernier obstacle souvent infranchissable se présente encore; s’il n'a point de fortune, s’il ne peut prendre un fort intérêt sqr le navire , il échouera sans cesse dans la recherche d’un armateur et d’un commandement. Pour le jeune capitaine qui ne peut offrir de garanties plus positives que son zèle et son savoir, l’armateur est un être déraison qui n’babite que dans les châteaux en Espagne , et dont la poursuite est un autre supplice des Danaïdes; il s’enfuit dès qu’on croit l’entrevoir : c’est un feu follet qui s’évapore , un fluide qui glisse entre les doigts. Il est aussi hérissé de refus qu’un ministre ; et pourtant , sans son concours , quelle espérance d’avenir peut-on concevoir? Aussi, que de désenchantements cruels ! Après avoir milité longues années , après avoir enfin conquis le grade de capitaine au long cours , bien des jeunes gens de mérite se lassent d’être constamment les asymptotes du commandement , de s'en rapprocher sans cesse sans parvenir à l’atteindre , de ne jamais être réellement capitaines de commerce , et, renonçant pour toujours à la marine marchande, essaient de se créer une nouvelle existence. Ils s’efforcent alors d’entrer dans la marine de l’État comme enseignes auxiliaires , souvent comme simples chefs de timonnerie , afin de devenir officiers plus tard ; ou bien

vont de colonie en colonie se livrer à l’exploitation de quelque industrie secondaire qui leur vaut la dé nomination peu flatteuse de petits blancs ou de banians. Bon nombre d’entre eux s’offrent corps et âme , avec leur brevet et leurs espérances , à l'empire Brésilien, au beydeTunisou au pacha d’Egypte; quelques-uns, heureusement inspirés, jouent aujourd’hui des rôles- importants en Bolivie et en Colombie. D’autres prenant franchement leur parti se font courtiers ou bureaucrates ; d'autres enfin, s’avisent de rédiger leurs impressions de vnyage sous le titre de romans maritimes et partent un jour pour Paris à la découverte d’un éditeur.

L’éditeur est pour eux aussi symbolique que l’armateur; semblables à Diogène ils passent en vain leur temps à chercher un homme. Leur parti le plus sage est encore, au bout de quelques mois, de reprendre le cheminde Nantes ou du Havre pours'y rembarquer comme seconds.

L’ÉTAT MA.10R

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