LE SECOND
Le terme état-major , dans son acception la plus étendue , comprend tous les grades et toutes les positions de l’armée navaledepuis l’amiral jusqu’à l’élève ou aspirant de marine ; et en ce sens , le commandant ou capitaine fait partie de l’état-major. Mais à bord, dans le langage habituel, l’on distingue volontiers entre le commandant et l’état-major dont le premier personnage devient dès-lors le commandant en second , second , lieutenant en pied ou officier chargé du détail général, tous termes synonymes qui s’appliquent à l’officier appelé , en cas de mort , à succéder au capitaine , en cas d’absence , à le rem- , placer.
Vous savez ce qu’il faut de sagesse et de capacités pour être commandant ; vous vous rendez compte
des éminentes qualités qui doivent le distinguer, vous avez frémi de pitié en songeant aux angoisses qui l’étreignent comme les anneaux du boa-constrictor Eh bien, triplez, décuplez, centuplez ' tout cela , et vous n’aurez encore qu’une faible approximation des facultés et des vertus exceptionnelles nécessaires au second; vous serez loin d’aU teindre le nombre des difficultés dont son existence est hérissée.
Les ordonnances lui rivent aux pieds les plus pesantes des chaînes , puis elles lui crient ainsi que l’ange vengeur au juif-errant : — «Marche! maudit, marche! » et elles ajoutent : — « Sois infatigable ,
» impitoyable , inflexible ; soit le plus actif, le plus » vigilant, le plus farouche de tous ces marins U commis à ta garde. Sentinelle toujours sur le qui B vive , cœur de bronze , âme d’acier , veille et tra B vaille sans relâche, b
Après un pareil début, être second , est-ce vivre? nous direz-vous.
— Oui certes ! c’est vivre et vivre plus qu’aucune créature humaine : le sommeil est une mort momentanée , le second dort à peine ; le far niente , état transitoire entre le sommeil et la veille, lui est inconnu. Le sentiment du moi , dans lequel l’hoinme ordinaire se concentre, réduit la vie à l’unité , — le second multiplie son existence , il vit en tous et pour tous les hôtes du bord , il agit par tous les bras , il
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pense par toutes les intelligences ; mais d’un autre côté , il n'a pas le temps d'être lui-même un seul instant , il est absorbé par ses fonctions et ne peut jamais s’en isoler: — Vous ne trouverez jamais en lui monsieur un tel , et pour connaître sa personne , vous devrez attendre la fin de la campagne.
Le lieutenant en pied ou second est le pouvoir exécutif qui agit en vertu des instructions du chef supérieur, le pivot sur lequel roule le système entier. Le service souffre de ses moindres oublis et de ses plus courtes absences, il n’a pas une minute de liberté absolue depuis le jour de l’armement jusqu’à celui du désarmement; à tout instant on vient prendre ses ordres ; nuit et jour il doit être prêt à résoudre tous les problèmes de la discipline intérieure.
Si la volonté première émane du commandant , il est, lui, le fluide qui transmet cette volonté aux muscles et aux organes : par un des mystères du règlement , le lieutenant chargé du détail général , est le vaisseau incarné.
Certains marins vont nous donner un démenti formel ;
— Ah ! par exemple! s’écrient-ils déjà, nous avons connu nombre de lieutenants, qui mangeaient, buvaient , digéraient et ronflaient à faire envie aux plus paisibles bourgeois, ne s’inquiétaient ni de corps ni d’esprit et , loin de déployer un dangereux excès d’activité , se berçaient mollement dans leur position comme dans le hamac du repos maritime.
. Faut-il répondre par cet aphorisme incontestable :
« On devient capitaine, il faut naître second. »
11 est évident que plus un emploi exige de dispositions particulières , moins on rencontrera de sujets capables de bien les remplir. On peut être excellent officier de marine et fort mauvais second ; c’est une spécialité vers laquelle sont portés quelques individus, tandis qu’elle est antipathique au grand nombre. Nous dirons plus : il est des hommes dont la vocation d’instinct est la place de lieutenant chargé du détail , ils ne sont propres qu’à cela; nous les avons vus capitaines tracassiefs , nous les verrons chefs de quart à la gehenne dans les limites de leur autorité.
Examinons la physionomie du second parfait :
Âu dessus de son arcade sourcilière , un disciple de Gall remarquerait un extrême développement de rôrgane de l'ordre. L'ordre doit être en effet la qualité prédominante de celui qui, dès la mise en armement du navire, divise l’équipage en séries, nomme chacun à l’emploi qui lui convient , choisit parmi les matelots: — les gabiers , les chefs de pièce , les chargeurs , les timonniers , les caliers , les canotiers , les brosseurs et les marmitons ; fixe les postes de combat , de lavage , de fourbissage , de couchage , de plats et de manœuvre ; détermine le personnel des canons , des hunes et des canots , l’arrangement et le numérotage des hamacs , des sacs , des caissons , des tables et des gamelles ; et sait éviter les permuta-
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tatioDs qui détruisent l’harmomie du système des rôles.
Le rôle de combat dont tous les autres découlent * est le chef-d’œuvre de l’officier en .second, mais une faute dans son premier travail est semblable à ces erreurs minimes qui se glis.sent inaperçues dans les préliminaires de certains calculs astronomiques. Lorsqu’on en laisse passer une seule , elle se multiplie par les opérations succe.csives au point que le résultat définitif est grossièrement absurde et qu’il faut tout recommencer. — Le rôle de combat deman derait une élude approfondie de tous les subalternes et pourtant il faut le faire de prime-abord.
Sur des renseignements toujours fort vagues , sur un simple coup-d’œil souvent, l’officier en second juge des facultés intellectuelles, des connaissances et de la force physique de chacun. Il établit ses données d'après de courtes inspections et des interrogatoires sommaires inévitablement interrompus par mille incidents , et le voilà à l’œuvre.
Cette appréciation des individus marche de front avec la surveillance active de tous les mouvements du bord.
Chargé du détail général , il donne des ordres précis aux officiers et aux aspirants répartis dans les départements divers; il entre dans les moindres questions en s’adressant aux maîtres et aux contremaîtres , et il rend compte de tout au capitaine.
LES MAKINS