‹ Tableau de la Pologne ancienne et moderneChapitre 6 sur 43 · POLOGNE RENAISSANTE · texte numérisé non relu

POLOGNE RENAISSANTE

DE 1796 jusqu'à nos jours.

Les légions polonaises sous les drapeaux français. — Grand- Duché de Warsoviei -^ Royaume de Pologne.

Les derniers efforts des Polonais pour leur rëgënération inspiraient le même intérêt sur tous les points du monde civilisé. Tous les partis qui divisaient l'Europe à cette époque suivaient avidement la marche de leur diète constituante , et celle de leur malheureuse guerre de l'indépendance. Les républicains voyaient dans les patriotes leursfrères d'opinion combattant la tyrannie , et les monarchistes euxmêmes ne s'intéressaient pas moins à la Pologne en déplorant l'aveuglement des cabinets qui la punissaient pour avoir voulu être une sage monarchie. Aussi le démembrement définitif de ce pays éveillat-il partout un sentiment d'horreur. Les philoso-

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phes et les honnêtes gens y voyaient un crime ; les hommes d'Etat une faute impardonnable, ear on devait pressentir qu une nation qui avait montré tant d'ënergie au moment même de sa chute , tant de vigueur et de jeunesse à l'heure de sa mort po* litique, ne saurait subir patiemment le joug, et retrouverait, au besoin, assez de vie pour inquiéter ses odieux spoliateurs, et troubler ainsi le repos de l'Europe. Les tribunes de Paris et de Londres retentirent d'énergiques accusations contre la mau« vaise foi et l'avidité des cours co-partageantes ; l'Allemagne elle-même trouva de nobles accens en faveur de la malheureuse Pologne. C'était le cas de dire avec Lucain :

Vicfrix causa diis placuit , sed victa Gatoni I

Les cabinets spoliateurs prirent, il est vrai, des mesures nécessaires pour prévenir toute nouvelle explosion de la part des opprimés, en enfermant dans les prisons tous les Polonais qui leur inspiraient la moindre défiance. La Russie ouvrit ses cachots deSaint-Pétersbourg à Kosciuszko,Wawrzecki, Ignace Potoçki , Zakrzewski , Niemcewicz , Mostowski, Kilinski et autres patriotes. Un grand nombre d'entre eux furent répandus et surveillés dans des différentes villes et forteresses; on en compte près de i4jOOo qui furent déportés en Sibérie et au fond de la Russie. Kollontay , Zaïonczek , Stanislas Potoçki,

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et beaucoup d'autres ^ furent renfermes à Olmutz et autres prisons d'Autriche. La Prusse se chargea des généraux Madalinski , Grabowski , Gielgud, Niemoiowski j Tjenartowicz , et leurs infortunés cama-» rades de la Grande -Pologne : ils fourmillaient dans les forteresses de Glogau , Breslau , Magdebourg et autres. Ceux qui avaient de la fortune étaient for^ ces de racheter leur liberté par la ruine de leurs familles. C'est ainsi que les envahisseurs faisaient expier aux Polonais leur fidélité à la patrie et à l'honneur ! Et tel fut l'esprit national de ces généreux patriotes que , malgré le dénuement absolu de plusieurs y aucun ne consentit à recevoir les grades que leur offraient les vainqueurs. A peine quelques vieux ofiGcierSy infirmes et hoi^ de service, acceptèrent-ils les quatre années de solde qu'on leur donnait comme indemnité et comme retraite.

Le gouvernement prussien , à qui Warsovie échut en partage, prit, en particulier, les mesures les plus rigoureuses pour prévenir et comprimer toute espèce de mouvement dans cette capitale. Douze mille hommes , avec une nombreuse artillerie , occupèrent la ville le g janvier 1 796. Deux mille étaient constamment sur pied et de service. Une ordonnance enjoignit à tous les habitans de remettre leurs armes, sous certaines peines. Les mêmes précautions assurèrent la tranquillité des deux autres capitales ,

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Krakovie et Wiloa ^ occupées par les deux autres puissances.

Cependant , beaucoup de patriotes qui n'avaient pas voulu supporter la vue de roppressi<Mti étran^ gère y résolus de chercher dans l'émigration un asile contre des vengeaiices personnelles , avaient eu le bonheur de quitter adsez à temps les frontières de Pologne pour passer dans les pays étrangers. Ils se répandaient partout où ils pouvaient espérer protection.

De toutes les puissances de l'Europe^ trois avaient été principalement lésées par le partage de la Pologne : la France, à laquelle les cours spoliatrices destinaient le même sort, la Suède et la Turquie , comme les voisines immédiates des envahisseurs. C'est du côté de ces États que les Polonais émigrés tournèrent leurs espérances. Les principaux étaient Pierre Potoçki f Michel Oginski , Stanislas Soltyk ^ François Dmochowski, Charles Prozor, les deux frères Wyszkowski , Thadée Wyssogierd , Gaétan Nagurski ^ les généraux Lazninski, Kolysko, et une foule d'autres qui se dirigèrent sur Venise. De leur coté, le général Stanislas Mokronoski , Aloïse Sulistrowski et quelques autres, prirent la route de Florence. Bientôt deux réunions des patriotes s'établirent : une à Venise, qui pouvait communiquer plus facilement avec l'intérieur de la Pologne, et l'autre à Paris, qui ^

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à l'aide de François Barss ^ agait polonais envoyé dans cette capitale par la diète constituante , obtint la protection du comité de salut public et, dans la suite y celle du Directoire. A ces derniers se joigni-* rent bientôt plusieurs patriotes distingués, comme Joseph Wybiçkiy Joseph Lipski, Denis Mniewski> Jean Dembowski, Romuald Giedroyç, Joseph Wielhorski , Kasimir De la Roche, Elie Tremo^ Joseph Za*» bloçki,Thomas Maruszewski, IgnaceIasinski,Kociell, Woyczynski , Kochanowski , et beaucoup d'autres.

La France étant , à cette époque, en guerre contre la coalition des cours co*partageantes , la Pologne devait naturellement s'attendre à une assistance active de la part de cette puissance. Mais pendant que les réfugiés polonais obtenaient, partout où il se trouvait un agent de la république française , asile et protection , et qu'elle les encourageait à travailler à l'affranchbsement de leur patrie, cette même république signait à Bâle, le 5 avril 1 796 f un traité de paix avec le roi de Prusse. C'était reconnaître indirectement l'usurpation d'une partie de la Po* logne envahie par ce monarque. Cependant la guerre avec rAutriche ne discontinuait point. Les émigrés, décidés à combattre leurs ennemis partout oîi ils en trouveraient l'occasion, résolurent de se ranger sous les drapeaux de la république française.

Déjà , en 1 793 , lorsque l'envahissement des troupes russes vint attéi*er la Pologne ^ quoique menacés

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d'un autre côté par là Prusse , les généraux Dombrowski et Joseph Wodziçki avaient conçu le plan de rassembler à la hâte Tarmée disponible, de marcher avec elle vers les frontières de France, et, tombant sur les derrières des armées prussiennes, opérer leur jonction avec les troupes républicaines. Ce projet, tant soit peu aventureux à cette époque^ alors que la Pologne n'était pas encore détruite, fut reproduit avec plus de justesse en 1794» lorsque, après la prise meurtrière de Praga, toute résistance de la part de cette république fut devenue impossible. Dans l'impossibilité de soulever le pays que les armées des trois puissances tenaient déjà dans leurs serres , Dombrowski , ne désespérant pas du sort de sa patrie, proposa au généralissime Wawrzeçki de réunir sur-lechamp le reste des troupes polonaises, au nombre de vingt mille hommes : on avait encore deux cents canons , et dix millions de florins de Pologne dans la caisse du trésor ; pour ne pas abandonner à l'ennemi ces moyens de continuer la guerre, il projetait d'emmener de gré ou de force le roi , et de traverser l'Allemagne pour rejoindre l'armée française qui combattait sur le Rhin. A cet effet , il avait dressé une carte qui indiquait la route qu'on devait suivre, et qu'il accompagnait d'un plan d'opérations militaires pour les différentes situations dans lesquelles on pourrait se trouver. Si ce projet avait été exé-*

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eu té, il serait deveiiu un des plus glorieux faits d^armes de l'histoire ancienne et moderne. Il eût été beau de voir les restes d'une nation, son roi et ses représentans en tête, évacuer, les armes à la main , une patrie que des forces usurpatrices venaient d'envahir; et, par un contraste bizarre, une république ennemie des rois, accorder seule un asile à un souverain détrôné! Dombrowski observait avec justesse que , quand même la jonction des troupes polonaises avec les Français ne pourrait réussir, il était probable que , pour éviter des chances incertaines, la Russie et la Prusse se décideraient à traiter et à négocier, et il était persuadé qu'en traitant avec un corps poussé par le désespoir à ce point d'héroïsme^ on ne pouvait proposer que des conditions honorables. Des obstacles qui venaient surtout de la part de Stanislas-Auguste, empêchèrent l'exécution de ce projet ; mais le génie et le courage de Dombrowski furent dès-lors appréciés par ses compatriotes. C'est aussi sur lui que les émigrés polonais tournèrent leurs i*egards lorsqu'il s'agit de former des légions polonaises dans le camp français.

Dombrowski était dans ce moment l'objet des caresses particulières de la part des gouvernemens russe et prussien ; l'un et l'autre lui offraient des grades dans leurs armées : en s'attachant les chefs de l'ancienne ar;mée , l'usurpation voulait représenter,

aux yeii& de l'Europe , la cause polonaise comme perdiie, puisque ses chefs . eux-mêmes l'abandoDnaieot. A l'exemple de ses autres camarades, le brave patriote refusa toutes ces offres , et n'hësita point à se ranger sous les drapeaux de la cause nationale. Appelé à Paris au nom des Polonais , par l'entremise de De la Roche et deTremo , Dombrowski, chemia faisant , employait en vain la médiation da roi de Prusse pour reconstituer la Pologne, comme plus tard (en 1 798) il voulut y réussira l'aide de l'Au* triche, Dombrowski arriva, le 3o septembre 1796, à Paris , où il fut précédé par Pacte de confédération que les patriotes polonais, réunis àKrakovie, malgré la surveillance autrichienne, avaient dressé le 6 janvier de la même année. Par cet acte, les confédérés s'engageaient à sacrifier biens, existence, et tout ce qui était dans leur pouvoir, au premier appel de la nation française. Us reconnaissaient en outre la députation polonaise établie à Paris , comme légalement constituée.

La proposition pour la formation des légions po^ lonaises que Dombrowski présenta au Directoire français, fut reçue avec empressement ; mais la constitution de la république ne permettant pas de prendre à sa solde aucune troupe étrangère, le général polonais fut renvoyé en Italie pour réaliser ses projets dans les nouvelles républiques que les victoires de Bonaparte venaient d'y créer. Appuyé par

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le héros français j Dombrowski coDclut , le 9 janvier 17979 à Milan y une convention avec l'administralion générale de la Lombardie : il y garantissait à cette république les services de ses compatriotes pour le recouvrement de sa liberté , et, en échange, l'administration de la Lombardie accordait aux Polonais le droit de citoyens lombards^ la solde, la subsistance et tout ce dont jouissaient les troupes nationales. I^s Polonais gardèrent leur costume et le commandement dans leur langue, prirent la cocarde française et des contre-épaulettes aux couleurs nationales de la Lombardie avec Tinscription : Gli uonuni liberi sonofratelU ( les hommes libres sont frères ). A la suite de cette convention, Dombrowski publia, en quatre langues, le ao janvier 1797^ ^^® proclamation à ses compatriotes. Vingt jours après, douze cents Polonais étaient déjà sous les armes, et, le 8 mars suivant, ils étaient en état de se mettre en campagne , pour comprimer des insurrections partielles et pacifier le pays voisin de Mantoue.

C'est à cette époque qu'on vit des milliers de patriotes abandonner, à la voix de Dombrowski , leurs familles et leurs foyers; les riches oubliaient leur fortune, la jeunesse s'arrachait aux plaisirs, et les femmes elles-mêmes, s'élevant au-dessus de leur &iblesse naturelle, encourageaient leurs frères, leurs fils , leurs époux, à prendre les armes pour leur pays.

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Bravant les confiscations de biens et les échafauds^ les Polonais accouraient par toutes les routes en Italie y pour se ranger dans leurs troupes nationales. Les voyageurs en rencontraient depuis le Borysthène jusqu'aux Apennins y qui , sans moyens d'existence et sans connaître aucune langue étrangère j ni même la position géographique des pays, volaient y pleins d'enthousiasme, à l'appel de leur malheureuse patrie. D'un autre côté , ceux des Polonais que les Autrichiens avaient enrôlé forcément dans leurs rangs, abandonnaient leurs drapeaux pour entrer dans les nouvelles légions, déjà augmentées par tous ceux qui se trouvèrent prisonniers de guerre en France. Au mois d'avril , Dombrowski comptait déjà cinq mille hommes sous son commandement. Il se crut assez fort pour demande^* à Bonaparte l'autorisation de pénétrer, par la Kroatie, la Transylvanie et la Hongrie, en Pologne, et d'y arborer l'antique drapeau de l'indépendance. La députation polonaise, siégeant à Paris, proposa de son côté au Directoire un plan d'insurrection qu'elle voulait opérer par ses émissaires, en Kroatie, Sclavonie, Dalmatie, Hongrie, Gallicie, et dans les autres pays échus à l'Autriche. Une circonstance facilitait particulièrement ce projet. La Moldavie et la Walachie' fourmillaient de militaires polonais qui avaient pu se soustraire au fer de leurs tyrans. Appuyés par Constantin Stammaty, consul de France dans ces provinces , ils

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avaient à leur têle Kolysko , Liberadzki , Domeyko et autres officiers distingués. Rymkiewicz et Wia* dislas lablonowski, délègues par les habitans de la Gallicie à Constantinople, et Michel Oginski que la députalion de Paris y avait envoyé, aidés par Yerninac et Aubert-du-Bayet, agens de France, leur acquirent la protection de la Porte. Us n'attendaient donc qu'une occasion favorable pour rentrer en armes dans leur patrie. On sait que, vers cette époque , Denisko , poussé par le désespoir, ou , comme d'autres le prétendent, par l'ordre du général Aubertdu-Bayet , qui voulait s'assurer de l'état des forces militaires autrichiennes en Gallicie, envahit cette province à la tête d'une centaine de ses concitoyens ; mais bientôt enveloppés par les Autrichiens, une partie de ces généreux soldats périt les armes à la main ; douze furent faits prisonniers et pendus surle-champ, et le reste s'enfuit avec son chef en Moldavie. Un grand nombre d'habitans de la Gallicie, compromis dans cette affaire, furent conduits , chargés de chaînes, dans les prisofis de Vienne où ils subirent pendant plusieurs années une captivité très-» rigoureuse.

Le plan de Dombrowski et de la députation po* lonaise à Paris allait être accueilli par Bonaparte et le Directoire français. Pleins d'ardeur et de bravoure, les Polonais n'attendaient qu'un signal pour voler vers leurs foyers , lorsque les préliminaires de

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