‹ Tableau de la voluptéChapitre 2 sur 7 · V. désormais inutile ! C'en est fait, j'ai perdu avec · texte numérisé non relu

V. désormais inutile ! C'en est fait, j'ai perdu avec

"^^ l'habitude de penser, la faculté d'exprimer mes T'^^

■^^V idées ; l'imagination , cette flamme précieuse , - T^ '

.^t ^ est déjà presque éteinte ou du moins ne jette .^j^

^- plus que quelques étincelles incapables de '^-^

'''^^ ranimer ma muse glacée : quelquefois je m'es- *

J^é^,^' saye à remonter ma Lyre, mais vain effort! je Zh $

jiy.^'^ n'en saurais plus tirer aucuns sons : il fut un ^ :;

'V temps où l'Amour prit soin de l'accorder. xMais

'"• y l'Amour a fui loin de mon cœur , et sans doute '^-ii-

^ il ne reviendra jamais, car peul-on aimer deux ^'

'^Mjk. ^^ ^^^^ le demande à vous, Madame, vous 'isk\

*j dont les ordres furent les premiers auteurs de v

ce Poëme, je ne vous reproche point de n'avoir

<^^- pas été à l'épreuve d'une longue absence , mais ^'

r' dites-le moi, dans les seconds nœuds que vous /'**

';■''* avez formés, avez-vous retrouvé toutes les "^^ '

■^'\^ douceurs, toute la force, toute l'cners^ie de K^

PREFACE XI

sentiment qui régna dans votre première inclination ? Soyez sincère, et vous avouerez avec moi que dans un cœur qui a aimé une ^y fois avec passion, un second amour n'est en comparaison du premier que la faible lueur d'un v\ flambeau mal allumé qui succède au feu dévorant d'un incendie.

Il me reste ici à justifier mon apostrophe aux / Stoïciens que je respecte infiniment, mais que ^> je ne chercherai jamais à imiter, car ma sensibilité est encore la source de mes sensations ,'f les plus délicieuses , et c'est le bienfait des \ Dieux dont je leur ai le plus d'obligation. Ceux •I) qui cherchent à détruire la portion de cette Il sensibilité précieuse qu'ils en ont reçue, sont '. des aveugles que je plains, et que j'avois bien ''■■^ raison de blâmer lorsque je fis l'Epître dédi-

catoire de ce Poëme.

'■'• Un de ces hommes qui se font gloire d'avoir

^^ une âme de fer inaccessible au plaisir, comme M à la douleur, me faisait l'honneur depuis quel- /( que temps de me parler souvent de l'avantage

2^ sir PREFACE "• ■^

de ses principes, et aurait peut-être bien pu me

séduire en ne m'en montrant qu'un côté, je ,»:,

veux dire l'exemption des sensations doulou- ^^

reuses et pénibles , mais une circonstance me \

développa toute la cruauté de ce système , qui V^

sous prétexte de nous rendre insensibles à tout >^^*

,.v ., mal, brise par une conséquence funeste les ij^,

^^ nœuds de la société , donne un cœur d'airain ''"^L il» ' . ^

';\ au prétendu sage qui l'embrasse, retient sa i

Hi^j" main prête à secourir le misérable , et lui fait ^ ^

envisager d'un œil sec les malheurs de tout

le genre humain fondé sur ce faux principe,

que la douleur n'est qu'un mot. ^^'^h

Un jour, accompagné de mon froid Stoïcien, ^•

le hasard nous procura un spectacle bien tou- v

chant; trompé d'appartement, j'ouvre une /^Ê^

porte, et veux la refermer toute de suite, quel- ^

v^^^ ques soupirs échappés m'arrêtent, j'entre dans ^ /.

(^ un réduit obscur, et j'aperçois presque cou- ^

f . ché sur un mauvais lit un malheureux vieillard /)'^

►^«-f qui paraissait avoir eu bien de la peine à se >^vt-

traîner vers deux petits enfans expirant tous 7V^

■^ ^ traîner vers deux petits entans expirant tous

}/ PRÉFACE xiu <J

H deux d'une maladie contagieuse; et le bon- ^

\ homme lui-même déchiré, rongé par les dou- i

h leurs atroces de la gravelle ; tout annonçait dans j

ce lieu la plus grande misère, jointe aux tristes j|

I effets d'une dangereuse maladie ; la fièvre la y.

■ë plus ardente animait les yeux des deux jeunes \

y enfans, qui, victimes dévouées à la mort, sem- ^

blaient n'attendre que la fin de l'accès pour les V

fermer à jamais. Le vieillard épuisé par son

propre mal, avait vainement essayé de rappeller

un reste de forces pour donner du secours aux

enfans; il avait voulu rafraîchir avec quelques jR^

gouttes d'eau (seule chose qui lui restât) leurs ^

lèvres haletantes et desséchées par l'ardeur de

la fièvre ; mais sa main tremblante avait laissé

tombé le vase sans pouvoir l'élever jusqu'à leur

4 bouche, et lui-même cédant à la force de ces £

fi( douleurs, était resté étendu sur leur lit presque ^

li sans sentiment : O nature souffrante , ton cri f

i''- perçant vint retentir jusqu'au plus profond de ^

* mon cœur. Je le sentis se briser ; ah ! Monsieur, '^

^ m'écriai-je en regardant mon compagnon ? quoi !

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PRÉFACE

n'êies-vous pas affecté de cette scène de douleur ?

Moi, me répondit-il d'un ton tranquille et d'un œil sec : « Non assurément; ce bonhomme devrait avoir plus de fermeté, car dans le fond la gravelle n'est point un mal, et ses deux enfans mourans ne devraient pas lui arracher une larme s'il s'était accoutumé de bonne heure à se rendre maître de ses sensations; mais, c'est une âme faible qui mérite bien peu votre pitié : » un coup d'œil d'indignation fut ma réponse, et je compris que celui qui se faisait gloire de ne pas connaître la douleur, ne devait guère être porté à plaindre celle des autres.

Cependant, me disais-je à moi-même, cet homme a réellement eu moins de peine, il a moins souffert que moi, il était resté tranquille au miUeu d'un spectacle qui me déchirait les entrailles, la froide indifférence serait-elle donc à désirer? ferait-elle plus pour le bonheur de l'homme que cette sensibilité qui m'affecte? luimême s'applaudissait devant moi de s'être épar-

Ti PRÉFACE XV k

■*i gné un sentiment douloureux : mais son triom- V

ij phe ne fut pas long, peu après j'eus mon tour, /

h et je sentis mieux tout le faux de son système. >

La pitié m'avait bientôt ramené au milieu de \

cette famille languissante, un Médecin de mes J.

amis voulut bien m'y accompagner, et aider de a

♦5 ses secours salutaires la nature luttant avec difti- «

culte contre la mort : grâce à ses soins éclairés ''

(h et quelques alimens sains, il lui fit bientôt re- \l,

^i prendre le dessus, il calma même les douleurs ]^ ^"^ du pauvre vieillard ; de mon côté je fus assez ■y^ heureux pour faire succéder chez ces infortunés

quelques rayons d'aisance à la plus affreuse mi- VN

//' sère, mais que j'en fus bien récompensé! y

\L Un jour, lorsque je retournais voir ce mal- jl

j^ heureux, j'aperçois en entrant une femme et ^

 un homme richement vêtus, qui dînaient tami- ^

(i lièrement avec notre vieillard et ses enians : ^

Ir surpris, j'hésite un moment à la porte, le bruit ^

-(>• que j'avais fait frappa l'oreille du bonhomme, il '^

^ se détourne, me voit, se lève avec précipitation, ^

" et se jetant à moi : le voilà, s'écria-t-il, ma fille, A

4^— -i> -^ -^-fc -* —S" -ss» ~^

PRÉFACE

le voilà ce généreux bienfaiteur dont je vous parlais tout à l'heure, venez tomber à ses pieds avec moi : ah ! sans lui vous n' auriez trouvé à votre retour ni votre père ni vos enfans; oui, si le Ciel ne nous l'eût envoyé un soir, nous mourrions sans doute dans la nuit tous trois accablés de maladies et d'inanition.

Le vieillard n'avait pas achevé, que je me sentis serré, pressé dans les bras des deux étrangers : après les premiers mouvements de leur reconnaissance, j'appris qu'ils étaient sa fille et son gendre, séparés de lui depuis huit ans. Après un Ions; cours d'infortunes heureusement terminées, ils venaient enfin s'y rejoindre, et à de chers enfans, que leur âge, trop tendre alors, les avait forcés de lui laisser en partant, avec une somme honnête, pour pourvoir à leur subsistance; mais il l'avait placée chez un banquier, qui, en faisant peu après banqueroute, sut trouver sa fortune dans les débris de la leur, et de celle de bien d'autres particuliers.

Après toutes ces explications, mon premier

UT

PREFACE

soin fut de sortir, et d'aller chercher mon philosophe : venez, lui dis-je, allons voir ce vieillard que le hasard nous fit découvrir l'autre fois; et quoi! me répondit-il, n'est-il pas mort! eh! que voulez-vous que j'aille faire là? venez toujours; il me suivit.

Lorsque je reparus au miHeu de la famille, les remerciements recommencèrent de nouveau, c'était à qui me témoignerait le plus vivement toute la gratitude dont ces cœurs reconnaissans étaient pleins; je me prêtais volontiers à l'expression de leur sentiments, pour voir quelle impression cela pourrait faire sur l'homme qui m'accompagnait; du moins, disais-je en moi-même, il désire d'être à ma place et de paraître le Dieu bienfaissant qui a prolongé l'existence d'une partie de ces individus et fait le bonheur de l'autre; je le fixe et cherche à lire dans ses yeux les divers sentiments que je supposais devoir l'afi'ecter. Le malheureux! il ne parut seulement pas sourire à ce tableau de toute une famille nageant dans la joie, tandis que mon cœur

' xvm PRÉFACE

•? tressaillait de plaisir et que mes yeux étaient hu- *> ti , , , , ^i

mectés de douces larmes.

À Enfin nous sortîmes. «Eh bien! me dit-il, ç^

}\f était-ce là ce que vous vouliez me faire voir ? eh ! \^

)| quel homme êtes-vous ? vous pleurez quand vous j' i

voyez des gens qui paraissent dans la peine; \v

lorsque vous en voyez qui vous semblent plus "j

contents, vous pleurez encore ; en vérité, vous & êtes bien bon d'avoir une âme si susceptible

**! d'impressions étrangères : « Ah, lui dis-je, vous j»/*

#?> ^ vous êtes efforcé de ne rien souffrir à l'aspect de j^.^N)

^*l ces gens au comble de l'infortune. Non, il ne '""^

iiN

•w serait pas juste que vous eussiez ressenti du u A^ plaisir en voyant leur bonheur ; allez, vous êtes (^ un être isolé dans la nature, vous croyez peutêtre vivre en sage, et vous végétez dans ce monde, moins utile que l'arbre qui croît sur un chemin, car encore prête-t-il quelquefois son ombrage au voyageur fatigué : mais vous, âme sèche, âme dure, fuyez, allez traîner loin de moi vos jours inutiles dans le sein d'une coupable insensibihté ; nous ne pourrions rester amis.

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