‹ Tableau de le̓loquence chrétienne au IVe siècleChapitre 102 sur 158 · Sanct, Hieron. Oper., t IV, p · texte numérisé non relu

Sanct, Hieron. Oper., t IV, p

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A. ce refus de discuter, à ces plaintes modestement hautaines, Augustin répondit avec douceur, avec respect, mais en insistant sur l'objection qu'il avait faite. Puis, avec cette tendresse de cœur dont personne ne fut mieux doué, il déplorait la controverse prolongée de Jérdme et de Ruffin, ce mal d'une discorde si éclatante entre deux personnes longtemps unies et dont l'amitié était connue de presque toutes les Églises; il s'en affligeait comme d'un trouble , il s'en inquiétait comme d'un fâcheux pronostic sur l'instabilité des affections humaines. Lui qui avait souvent souhaité de voir Jérôme, il ne sait plus quel vœu former; il ne conçoit pas comment la haine est née de l'amitié entre ceux qui, dégagés des soins du monde, suivaient librement le Seigneur, et vivaient ensemble sur cette même terre que le Seigneur a foulée de ses pas , et où il disait : « Je vous donne ma paix; je vous laisse ma paix après moi. » « Malheur à moi, s'écrie Augustin, de ne pouvoir xvous trouver ensemble quelque part! Ému, affligé, inquiet comme je le suis, je me jetterais à vos pieds, je pleurerais de toutes mes forces, je vous supplierais de toute mon affection. »

Ainsi pressé et averti, et recevant à la fois plusieurs lettres d'Augustin , Jérôme se défendit enfin , et en réclamant surtout son droit d'interpréter l'Écriture sainte, d'après ce qu'il appelle la vérité hébraïque. Cependant il incline au repos, et il prie Augustin de ne pas forcer un vétéran à de nouveaux combats. » Toi qui es jeune, dit-il en finissant, et élevé sur le trône épiscopal, instruis les peuples et enrichis des moissons nouvelles d'Afrique les maisons romaines. C'est assez pour moi, qu'avec un auditeur et un lecteur dans le coin d'un pauvre monastère, je murmure quelques mots. » Augustin répondit encore, réfutant les objections et ne se blessant pas de l'humeur, plus calme que le solitaire, sans être moins

absolu dans son opinion , et se bornant à lui demander la liberté dans ramilié.

' On aime à penser que ces deux beaux génies de la société chrétienne restèrent unis , et qu*à si longue distance ils communiquaient. Un des disciples d'Augustin , celui-là même qui , sous son inspiration , traça le premier essai d'une histoire universelle ramenée à l'unité par la pensée de la Providence, Orose, prêtre espagnol , après avoir visité Alexandrie , vint à Bethléem apporter à Jérôme les paroles d^Augustin , et des lettres où il le consultait sur l'origine de l'âme. Faisant un si grand voyage poiir ajouter aux leçons d'Augustin celles de Jérôîne, Orose trouva le solitaire plein d'admiration pour l'évêque , et malgré son âge et la fierté de son génie, aimant à reconnaître cette autorité nouvelle, dont il s'était blessé d'abord.

Tandis que Jérôme poursuivait son grand travail, dirigeait la science et la foi de ses fidèles de Bethléem, correspondait avec ses amis d'Occident , les barrières de l'empire étaient forcées , l'Italie en proie aux barbares , Rome assiégée et bientôt prise par Alaric. Le contre-coup de ces désastres était porté jusqu^en Judée par l'arrivée de quelques-unes de ces familles romaines tombées de leurs grandeurs dans l'exil et la misère. C*était à l'époque même où l'éloquent interprète de TÉcriture méditait sur le plus terrible de ses prophètes, et avait devant les yeux les menaçantes visions d'Ézéchiel. Les journées laborieuses de Jérôme, ses veilles solitaires sont troublées par la présence de tant de malheureux concitoyens qui lui arrivent de si loin, « et viennent, dit-il, mendier à Bethléem. » Il apprend successivement la mort de ses plus chers amis, le péril et la désolation de Rome. 11 en est accablé; il n'a plus d'autre pensée; il se sent captif dans l'esclavage de ses frères. Il oublie , dit-il , son propre nom et ne sait que pleufer. Cependant, pauvre comme il est, il donçe

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asile aux fugitifs dans son monastère; îl laisse là toute étude pour consoler et secourir. Puis, après qu'il s*est longtemps occupé de tout, tenant sa cellule ouverte aux fugitifs que le ciel lui envoie, il reprend son travail ; il le prolonge, comme à la dérobée, pendant les heures de la nuit ; il cherche à tromper par cette œuvre le trouble ardent de son ftrtie; et, Timagination toute remplie des malheurs qu'il a vus et des souffrances qu'il a soulagées , il interprète les antiques malédictions prononcées sur le peuple juif à la lueur lointaine des incendies qui ravagent l'Occident.

Par là, sans doute, il faut expliquer le caractère de grandeur et de mélancolie si fortement empreint dans les traductions de saint Jérôme. Il n'a pas eu seulement l'inspiration des lieux, cette inspiration puissante qu'il avait entretenue par la recherche assidue de tous les souvenirs, parcourant avec de savants Israélites tous les coins de la terre de Judée. 11 a de plus l'inspiration des malheurs de son siècle, de ces malheurs égaux à tout ce que les prophètes lui donnent à décrire ; et il les sent avec une âme grande et généreuse que l'ardeur de la foi et l'austérité de la pénitence n'ont endurcie que pour ses propres douleurs, et qui garde à celles d'autrui la compassion la plus tendre.

Au milieu de ces travaux , Jérôme avait dépassé quatrevingts ans. Il semble que cette vie sainte, cette vieillesse avancée devait être inviolable et s'éteindre dans le repos. Il n'en fut pas ainsi : les malheurs de Rome n'étaient que le commencement des désastres dé tout l'empire ; et les provinces les plus éloignées recevaient le contre-coup de cette calamité , en même temps qu'elles en recueillaient les victimes. Partout le jour des barbares était venu, chacun de ces peuples se jetant sur le côté de l'empire qui lui était 'donné en proie. La Palestine fut ravagée par les

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Ismaélites ou Sarrasins qui débordaient à travers le désert qu'avait d'abord habité Jérôme. Leurs courses vinrent menacer Bethléem; et le solitaire ne se crut préservé que par un miracle de la Providence divine; mais un autre péril s'élevait près de lui. La guerre civile des sectes était partout, comme rinvasion des barbares; et, dans cette activité convulsive qui se mêlait à l'agonie de la société romaine, on voyait les missionnaires du schisme comme ceux de la foi chercher d'un bout de l'empire à l'autre des refuges et des alliances. Le principal contradicteur d'Augustin, cet opiniâtre et hardi sectaire dont le nom rappelle l'orageux océan près duquel il était né, Pelage, était arrivé de la Bretagne sous le soleil du Thabor. Condamné par tous les évéques d'Occident, mais absous par quelques évéques d'Orient, il venait consacrer sa personne et sa secte par l'approche des lieux saints, et chercher le nom de Jérusalem à opposer au nom de Rome. Il trouva dès Tabord un appui dans l'évéque Jean, que sa jalouse inimitié contre le solitaire de Bethléem rendait favorable à tout novateur. Un grand parti se forma pour cet étranger dans la ville de Jérusalem. Sa doctrine, qui consiste surtout dans un sentiment orgueilleux des forces de l'âme, plaisait à l'imagination élevée de quelques-unes des femmes romaines que le zèle de la foi avait conduites en Orient. Son éloquence les charmait. £n Afrique, il avait adressé une lettre célèbre à Démétriade, fille d'un consulaire, et la plus riche héritière de Rome, qu'elle avait quittée pour un couvent de Carthage. A Jérusalem , il intéressait à sa cause la pieuse et savante Mélanie, ancienne protectrice de Rufiin , qui , retourné en Occident , la laissait à d'autres amitiés et à d'autres controverses que les siennes.

La partialité pour les opinions de Pelage ne resta pas renfermée dans ce cercle de quelques âmes d^élite. Le peuple même y prit part , selon le gér^ie de ce temps. lé-

rôme , averti de Tinfluence que prenait une doctrine repoussée par rÉglise de Rome, la combattk dans une lettre à Ctésiphon , et dans un écrit en forme de dialogue où il opposait un défenseur de la grâce et un disciple de Pelage. Les différences étaient si subtiles et la question si haute qu'on a peine à comprendre comment cette métaphysique chrétienne mettait le feu aux passions populaires. Mais Jérôme, en reprochant > aux Péiagiens de se fier exclusivement à la force de la volonté, et de ne pus admettre la nécessité de la grâce , les accusait de supprimer la prière, de s'égaler à Dieu, et de renouveler les vices de toutes les sectes depuis le pharisaïsme jusqu'au stoïcisme. L'animosité croissait par ces reproches. Les ennemis que s'était suscités Jérôme, quelques hommes corrompus qu'avait blessés son âpre censure, saisirent cette occasion de se venger de lui. Une troupe armée au nom de Pelage, sortant de Jérusalem, vint assaillir dans Bethléem les deux couvents bâtis près de la grotte du Sauveur, et habités par les pénitentes et les disciples du solitaire. Un diacre et quelques serviteurs furent tués dans ce tuniulte, les monastères pillés. Paula et Eustochie, échappées du milieu de ces scènes d'horreur, se retirèrent avec leurs religieuses et Jérôme dans une tour fortifiée , dout les agresseurs ne pouvaient s'emparer. L'autorité du gouverneur romain de Jérusalem ftt enfui cesser ce désordre ; mais la fondation de Jérôme était en partie détruite. Son courage fut grand au milieu de cette épreuve ; et quand il eut réussi à faire éloigner par le gouverneur romain l'hérésiarque Pelage, son esprit prend même une expression de gaieté. « Sachez, écrit-il à un ami , que sans secours humain , mais par un jugement de Dieu sans doute, Catitina est chassé non-seulement de la ville, mais de la Palestine entière. Nous sommes seulement chagrins qu'il soit resté avec Lentulus bon nombre

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d*afiUiés de la conjuration qui sont encore au port de Joppé. >»

La sécurité se rétablit cependant; et quoique les ruines ne fussent pas réparées, l'intrépide vieillard reprit ses études au milieu des fidèles rassemblés près de lui , et il put appeler de nouveau quelques amis éloignés. Une grande douleur vint réprouver encore. La fille de Paula, Eustochie, venue avec elle des palais de Rome dans une cabane de la Judée, Ëustochie, du cœur le plus noble et d'un esprit admirable , lui est enlevée par une mort prématurée. La douleur du solitaire fut extrême. C'est alors qu'il reçut renvoyé d'Augustin et lui montra toute l'affliction dont il était accablé , et qu'il n'essayait pas même de combattre.

Il écrivit cependant bientôt à Augustin pour le féliciter de ses nouveaux ouvrages et de sa renommée croissante. Ce fut un des derniers soins de sa vie : ce rare et lointain dialogue entre ces deux hommes nous avertit de chercher ce qui les réunit et ce qui les sépare, et de marquer ici quelques traits de leurs grandes physionomies. Un pr^ mier contraste se présente à la lecture même des lettres qu'ils s'adressaient. On dirait presque deux idiomes différents. Jérôme, malgré la précipitation dont il s'accuse et la négligence de ses rapides dictées, conserve en grande partie la belle diction romaine. Augustin a tous les défauts d'une langue gâtée par l'afiectation et la barbarie. L'un, transplanté sur une terre tout orientale, entre des Syriens et des Hébreux, empruntant souvent les idiotismes de leurs langues lorsqu'il traduit les livres saints , gardait dans ses propres écrits la pureté de cette langue latine qu'il parlait à Rome dans sa jeunesse. Augustin, sur cette côte d'Afrique où le punique n'était presque plus entendu de personne, ne parle que la langue latine, mais telle que l'Afrique la faisait dans l'impétueuse ardeur de Tertullieo.

Si nous passons aux choses mêmes , au génie, à lin-

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fluence da ces deux hommes, de grandes différences nous frappent, ^n milieu d'une égalité de gloire et de vertu. Tous deux sont nourris des lettres profanes, ont aimé avec passion la poésie , et la cherchent encore dans la religion. Jérôme, à part même sa science hébraïque, par son étude approfondie de la langue grecque, remporte sur son jeune rival. C'est un plus grand lettré. Sur une partie cependant de cette littérature séculière qui , avouée ou désavouée, objet d'enthousiasme ou de repentir, occupait tant de place dans la pensée chrétienne, le caractère d'esprit d'Augustin , la subtile profondeur qu'il môle à l'imagination, lui rendent la supériorité. Il est plus philosophe ; il se plaît à la métaphysique; il s'en sert pour expliquer, ou plutôt pour croire les mystères du dogme. Jérôme , qui avait beaucoup lu la philosophie grecque , beaucoup lu les traités philosophiques de Cicéron, de Brutus et de Sénèque, ne leur emprunte que des choses qui tiennent aux mœurs , et ne s'engage pas dans les spéculations sublimes sur le temps, l'infini, les idées éternelles. Augustin , avec quelques dialogues de Platon et les traités philosophiques de Cicéron , s'est élevé à une hauteur de vues métaphysiques ^ui fait pressentir Descartes et Malebranche. Par cela même il a été un plus grand docteur de la foi , dont Jérôme était un impétueux et brillant défe/)seur. Le caractère de ces deux hommes fut , en effet, d'être également fidèles à la tradition et craignant bien plus la nouveauté que l'obéissance. Mais en se conformant avec un respect égal aux dogmes de l'Église, l'un s'occupait surtout de les imposer avec passion , l'autre y découvrait des raisons profondes. Jirôme , épris d'admiration pour le génie d'Origène et traducteur éloquent de quelques-uns de ses écrits , tout en reprochant d'abord aux prêtres romains de ne blâmer ce savant homme que par envie de sa gloire, l'abandonnait sur toutes les choses

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condamnées daos S6s ouvrages. Augustin, défenseur infatigable de l'ofthodoxie chrétienne, en était pour ainsi dire le premier gardien, et, par sa prévoyance à combattre tout commencement d'opinion dissidente , souvent devançait Rome, jamais ne Tinquiétait. Dans cette grande jurisprudence du christianisme qui soutient et développe l'œuvre primitive, nul n'a fait davantage. Il fut pour l'Occident le fécond et populaire interprète des principes qu'Atbanase avait promulgués en Orient. Ici, tout autre parallèle cesse pour lui ; et le vieux athlète de Bethléem ne peut que regarder avec admiration cette lumière qui , de l'Afrique, envahie par les Vandales , éclaire l'Italie.

Tous deux, témoins précieux pour l'histoire des mœurs et des usages de leur temps , en sont des peintres hardis: Jérôme avec plus de force; Augustin avec plus de biensance. Augustin n'a guère adressé qu'aux manichéens des reproches que Jérôme ne craint pas d'infliger aux prêtres mêmes de son Église. Son âme ardente s'emportait aisément à l'hyperbole de Juvénal, et tirait de sa vertu même une liberté de langage qui rappelle trop parfois ce qu'elle flétrit. Et cependant , nulle part aussi les charmes de la retraite pure et laborieuse ne sont retracés sous de plus douces images. Partout , au milieu des expressions ardentes du solitaire, on aperçoit une grande science du cœur, une grande expérience de ce gouvernement des âmes, qu'un pape du moyen âge appelait l'art des arts^ Cet art qu'il enseigne dans quelques lettres à des religieux, il en faisait l'épreuve sur ces illustres Romaines, d'autant plus dévouées à son génie, qu'elles avaient ellesmêmes un esprit supérieur. Mais là, comme ailleurs, son autorité n'eut pas cette étendue qu'un naturel plus heureux donnait à la parole d'Augustin. Il est le directeur

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