SAINT AUGUSTIN
Nous arrivons à rhomme le plus étonnant de l'Église latine, à celui qui porta le plus d'imagination dans la théologie, le plus d'éloquence et même de sensibilité dans la scolastique; ce fut saint Augustin. Donnez-lui un autre siècle , placezrle daiis une meilleure civilisation , et jamais homme n'aura paru doué d'un génie plus vaste et plus facile. Métaphysique, histoire, antiquités, science des mœurs, connaissance des arts, Augustin avait tout embrassé. Il écrit sur la musique comme sur le libre arbitre; il explique le phénomène intellectuel de la mémoire, comme il raisonne sur la décadence de l'emph^e romain. Son esprit subtil et vigoureux a souvent consumé d€(ns des problèmes mystiques une force de sagacité qui suffirait aux plus sublimes conceptions.
Son éloquence, entachée d'affectation et de barbarie, est souvent neuve et simple ; sa morale austère déplais sait aux casuistes corrompus que Pascal a flétris; ses ouvrages , immense répertoire où puisait cette science théologique qui a tant agité l'Europe, sont la plus vive image de la société chrétienne à la fin du xi* siècle.
Eh quoi I était-ce à Carthage , transformée en colonie romaine; était-ce à Hippone, à Tagaste , à Madauire , pe* tites villes sans nom , et qui n'ont pas même de ruines ; était-ce sur cette côte d'Afrique , aujourd'hui si batbare , que florissait cet homùie éloquent et ingénieux , ce hardi métaphysicien , qui rappelle quelquefois Platon , et à qui Bûssuet a emprunté plus d'une grande idée ?
On a besoin , pour concevoir ce phénomène , de repor* t^ les yeux sur la civilisation de l'Afrique, depuis la
conquête romaine, et surtout depuis le christianisme. On ne se figure ordinairement d'autre Carthage que celle d'Annibal. Mais il ne faut pas oublier que sur le sol de cet ancien empire un peuple nouveau s'était formé, et que s'il restait encore quelque partie de la race indigène, et quelques débris des mœurs puniques, le gouvernement , les tribunaux, les spectacles, le luxe, étaient importés de Rome. Carthage, plusieurs foif^ rebâtie par les Romains, était par la magnificence et par la richesse une des pre^ mières villes de l'empire , rivale d*Antioche et d'Alexandrie. Elle conservait, sous le pouvoir du proconsul romain, des libertés municipales, et un sénat ou conseil^ public révéré dans toute la province d'Afrique. Le génie commerçant de l'ancienne Carthage se retrouvait dans la colonie romaine fondée sur ses ruines. Elle partageait avec l'Egypte le privilège d'alimenter les marchés d'Italie. Son port, ses quais , ses édifices faisaient l'admiration des étrangers. Une de ses rues , que l'on appelait la rue Céleste, était remplie de temples magnifiques; une autre, celle des Banquiers , étincelait de marbre et d'or. La nouvelle Carthage ne négligeait pas les lettres ; elle avait dès écoles nombreuses et célèbres où l'on enseignait TékK quence et la philosophie. De longs voiles blancs suspendus à la porte de ces écoles annonçaient que sous les fables des poètes se cachent d'utiles vérités. Carthage avait aussi des théâtres. On y représentait les plus beaux ouvrages dramatiques de l'ancienne Rome, et les meilleures imitations de la tragédie grecque. Les comédies que l'Africain Térence , esclave en Italie , avait fait admirer des Romains, étaient maintenant applaudies dans sa patrie, devenue romaine par la langue et les mœurs.
Il parait même que ces imaginations d'Afrique se pas^ sionnaient pour les arts avec une étonnante ardeur et un enthousiasmé moins éclairé mais aussi vif que celui des
peuples de la Grèce. Au ii* siècle, Carthage était appelée la Mme de V Afrique. On se pressait en foule sur la place publique pour entendre un sophiste , un rhéteur célèbre. Ainsi ringénieux Apulée dissertait, devant le peuple de Carthage , sur les fables et la littérature des Grecs , et se vantait des applaudissements d'aune ville si studieuse et si savante '.
Bientôt le christianisme fit paraître à Carthage une autre espèce d orateurs qui parlaient avec plus de force et de sérieux , pour des intérêts plus élevés. On allait les écouter dans les cavernes. et dans les tombeaux. Le culte devint public, fut persécuté, et chaque jour plus puissant.
« Que ferez-vous , disait TertuUien * , de tant de mil-^ liers d'hommes, de femmes de tout âge, de tout rang, qui présentent leurs bras à vos chaînes? De combien de feux, de combien de glaives, n'aurez-vous pas besoin? Décimerez-vous Carthage? »
Tel fut le progrès de cet enthousiasme, que là, comme ailleurs , la cruauté des gouverneurs romains fut vaincue par la foute des victimes. Toute la province d'Afrique se remplit d'églises, d'évéchés. Le nombre; la richesse des chrétiens s-accroissaient dans les époques de tolérance ; le zèle et la foi s exaltaient dans les jours de persécution ; et cette alternative favorisait ainsi doublement 4'essor du culte nouveau.
Dès le temps de Cyprien , au milieu du lu* siècle , rËglise d'Afrique comptait pltis de deux cents évéques qui présidaient dans toutes les villes la société chrétienne chaque jour plus nombreuse. Cette civilisation tout ecclé-
1 . « Quae autem major laus aut certior quam Cartbagini bene dicere , ubi tota civitaseraditis6iuii estis? » [Lucii Apuleii Florid. lib. IV.) •J. l'ertuUiani Oper., p. 88.
siastique ne laissait pas d^agir puissamment sur l'êspril des peuples. Une bourgade auparavant à demi sauvage, utie petite ville reculée et voisine du désert recevait par l'apostolat chrétien le même symbole, les mêmes livres, et quelque chose de la science dont le christianisme s'appuyait à Rome et dans la Grèce.
A la vérité , les querelles suivaient cette lumière nouvelle. Il y avait des schismes, des hérésies à Tagaste et à Madaure. Mais cette théologie contentieuse ne fais»t qu'exciter encore la vivacité naturelle aux habitants de ces climats. Cette mfluence servait plus pettt-4tre à aigui^ séries esprits qu'à réformer les mœurs. ÂCarthage, la corruption était affreuse, et, même parmi les chrétiens, de grossiers usages altéraient la pureté du eulte. Dans les églises et survies tombeaux des martyrs on célébrait de bruyants festins poussés jusqu'aux désordres de J'ivresse. D'autres coutumes barbares se conservaient dans quelques villes, et généralement une sorte -de férocité se mêlait au christianisme des habitants.
Nulle part, en effet, les disputes sur le dogme ou même sur quelques points de discipline ne forent aussi sanglantes qu'en Afrique. La principale secte fut celle des donatUtes , espèce de rigoristes et de mystiques sanguinaires , dont les maximes et les fureurs offrent plus d'un rapport avec celles des anabaptistes et des indépendants.
D'autres sectes étrangères au christianisme , et purement orientales , agitaient encore la turbulente imagination .des habitants de l'Afrique. Nulle part la secte des manichéens, qui, partie des confins de la Perse, s'était répandue presque partout sur les pas du christ ianisme^ n'avait plus de partisans et de plus habiles missionnaires. Elle adoptait en partie les dogmes du culte chrétien, contrefaisait sa . hiérarchie ; et il n'était pas rare de trouver dans une petite ville de la provinee d'Arrique un évéqiie
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calbolique, un évéque donatiste, et un évéque manichéen , animant chacun ses sectateurs , se disputant la foi des peuples , et distribuant des livres et des symboles.
C'est au milieu de cette agitation des esprits , dans cette Babel des opinions humaines, dans ce chaos de passions religieuses , que naquit Augustin , avec une imagination ardente, insatiable de science, de plaisirs et d'amour. Sa mère était catholique fervente, son pore païen, ou indifférent, un^de ses parents donatiste. La ville de Tagaste, où il naquit, en 354, avait récemment passé de la seete de Donat à la communion de Rome.
Destiné au christianisme dès le berceau , et fait catéchumène par les soins de sa pieuse mère , sans recevoir le baptême, il étudia d'abord dans une de ces écoles de grammaire où les jeunes Romains lisaient Térence et Virgile.' L'ardeur qu'il portait à cette lecture le faisait appeler, cBt-il, un enfant de grande eepérimce. Peu attentif à l'étude de la langue grecque, dont les difBcultés le rebutaient, il était pour cette négligence frappé par ses maitrea ; et dans sa piété d'enfont il priait Dieu.de détourner de lui ces corrections sévères.
Bientàl il fut envoyé de Tagaste aux écoles plus savantes d'une viUe voisine , Madaure, la patrie d'Apulée, où se conservaient avec des restes puissants de paganisBie quelques traditions des lettres et de la philosophie grec* ques. Rappelé de Madaure après sa seizième année, il passa près d'un an dans sa fomille , pendant que son père, qui n'avait que p«i de biens, réunissait ses modiques épargnes pour lui foire suivre à Carthage les cours d'éloquence dont se composait la grande éducation d'alors.
Conduit à Carthage , il y trouva Técueil de séductions que plus tard son repentir a dépeintes. Mais il garda la dignité de Tàme au milieu même des passions qu'il s'est amèrement reprochées. A l'attrait de l'étude, aux exer-
ckes brillants de la parole se joignait pour son esprit ardent le goût de ces drames imités de la Grèce que la civilisation romaine avait transportés sur les théâtres de Carthage , et dont un siècle auparavant saint Cyprien , dans son zèle , s'effrayait encore plus ()ue de Tinhumanité des jeux de gladiateurs. « Les spectacles, dit Augustin, me ravissaient , tout remplis qu'ils étaient des images de ma misère et des aliments de nua flamme. »
Cependant, ni le bruit de l'école, ni l'émotion du théâtre, ne suffisaient au cœur de ce jeune honamené pour l'amour de la vertu et la recherche de la vérité. Au milieu de la corruption commune, attaché fidèlement à une femme dont il eut à dix-neuf ans ce fils tant pleuré dans ses Confessions y il s'occupait d'études plus élevées que les déclamations de ses maîtres. Après les livres de Cicéron sur l'éloquence , il lut sa défense de la philosophie sous le titre à'Hortensius ; et cette lecture changea sa pensée et ses vœux , lui fit mépriser les espérances du monde, et le remplit d'ardeur pour la vérité. Cette vérité ^ c'était surtout dans la religion qu'il devait la chercher ; car il avait encore plus de tendrosse de cœur que de curiosité. Mais en aspirant vers Dieu , il hésitait sur le culte à lui offrir. Il assistait aux solennités de l'Église chrétienne ; mais là môme il portait des pensées profanes. Il essayait de lire les saintes Écritures ; mais l'humilité du langage lui déplaisait, et lui paraissait trop au-dessous de la belle élocution romaine , c'est>à-dire il n'entendait pas encore ce langage sublime et familier dont il fut ravi plus tard , et que dans un traité vrain^ent original il mit alors au-dessus de toute la science des orateurs antiques.
C'est ainsi qu'il se laissa entraîner à la secte des manichéens, non pas telle que la représente Épiphane, en lui attribuant d'impurs mystères, mais telle qu'elle se montrait dans sa doctrine publique , donnant une explication
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fautive niais spécieuse du mal et do bien mêlés dans Tunivers, unissant à des croyances superstitieuses de sévères abst'nences, et sur un fond de symboles et de fables. empruntés au culte antique des mages , mettant les noms de TEsprit-Saint et du Christ. Assortie aux imaginations de rOrient où elle était née, celte doctrine s'était naturalisée sans peine sous le ciel d'Afrique, et elle comptait à Carthage de nombreux et puissants sccîtateurs. Dans le besoin de croyance, et rincerlitude qu'éprouvait le jeune Augustin, elle domina son esprit et lé retint pendant plusieurs années sans que cependant il ait pénétré dan& la hiérarchie intérieure qu'elle formait, ni dépassé le plus humble rang de ses néophytes, celui d'auditeur. Mais là même il faisait déjà d^s prosélytes à la croyance qu'il avait adoptée. 11 y attira d*abord un de ses premiers élèves, Alype, son ami le plus 'fidèle , et dans la suite évéque comme jui. Il y entraîna également un homme considérable, Rdmanien, riche citoyen de Tagaste.
Ayant perdu son père dès les premiers temps de ce séjour à Carthage , il avait trouvé dans Roinanien le plus généreux appui et la plus consolante amitié. Logé dans sa maison et secouru de sa fortune, il poursuivit pK*ndant trofs ans des études oratoires auxquelles il mêlait beaucoup de libre travail, et toutes les distractions de la rêverie et du prosélytisme. Puis il revint à Tagaste près de sa mère, qui gémissait surtout de le voir attaché à la secte des manichéens, et dans de pieux rêves espérait son retour ii la foi chrétienne. Mais Augustin, tout en donnant des leçons de grammaire et de lettres , cherchait à inspirer sa doctrine nouvelle. Sa mère ayant prié un évéque de discuter avec lui et de le ramener à la vérité , l'évêque refusait,, se souvenant d'avoir passé lui-même par cette erreur et de s'en être guéri sans conseils étrangers , à la seule lecture des livres manichéens. Comme elle i^çis-
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tait avec des prières et des larmes ; « Allez, lui dit-il, continuez ainsi; car il est impossible qu'un fils pleuré avec de telles larmes périsse jamais. >» Cette parole la soutint comme une promesse du ciel.
L'àme affectueuse d'Augustin deyait être dès lors attirée vers îa religion par tous lés sentiments de famille et d'amitié. Il avait retrouvé à Tagaste un ami d'enfance, un compagnon d'étude , moins éloigné que lui de la foi chrétienne , mais indé(us encore et préoccupé surtout de la science. Saisi tout à coup d'une fièvre violente , ce jeune homme, sous le froid de la mort, reçut le baptême sans le savoir, par les soins de ceux qui l'entouraient. Bientôt la connaissance lui étant revenue, Augustin, qui veillait à son chevet, voulut plaisanter sur la cérémonie sainte; mais son ami s'en indigna et i'avertit de cesser avec une autorité dont le jeune incrédule demeura surpris et troublé.
L'apparente guérison lut çourt^. Le malade mourut quelques jours après ^ laissant Augustin désespéré. «La patrie, dit-il, m'était devenue un supplice, la maison paternelle une souffrance. Tout ce que j'avais, mis en commun avec lui devenait sans lui pour moi un afifreux tourment. Mes yeux le cherchaient partout et il ne m'était pas rçndu. Je haïssais toutes les choses, parce qu'il n'y était pas, et qu'elles ne pouvaient plus me dire : « Il va venir,» comme pendant sa vie. J'étouffais, je soupirais, j'étais bou'» lèversé. Je n'avais ni calme ni pensée , car je portais mon âme déchirée et sanglante, mal à l'aise d'être portée par moi , et je ne trouvais pas où la déposer. Ni les frais bocages, ni les jeux, ni leç chants, ni l'étude, ni la poésia, m lui étaient un repos. Tout me semblait hideux, et la lumière même. Tout ce qui n'était pa^ lui me devenait insupportable et odieux', hormis les gémissements et les larmes. »>
Longtemps aprèa^ en décrivant sa douleur avec cette
sensibilité qui s'observe elle-même, Augustin montrait Taction du temps qui ne s'arrête pas , qui chaque jour vient et passe, et en venant et en passant met en nous d'autres images et d'autres souvenirs. Dans sa première tristesse , il s'éloigna de nouveau de Tagaste , et revint à Carthage, cherchant la célébrité. 11 y ouvrit une école de rhéteur , et , comme il le dit avec un regret mêlé de dédain , il vendit l'art de vaincre par la parole. Quelquesuns de ses jeunes compatriotes l'avaient suivi, etRômanien lui confia son fils, celui même qui prit pour la poésie un goût passioqné dont s'alarma plus tard la piété d'Augustin. Mais alors Augustin était loin d'un tel scrupule, et faisait lui-même des vers.
Selon l'usage de quelques grandes villes de l'Italie et de la Gaule romaine, des prix de poésie se décernaient chaque année sur* le théâtre de Carthage. Augustin concourut. Telles étaient les illusions supersiitieuses du temps, qu'un devin lui fit offrir de lui assurer par les .prestiges de son art cette palme enviée. Le jeune poète croyait à la science des devins; et à cette époque même il étudiait l'astrologie Judiciaire. Mais le devin mettant pour condition à son secours magique une immolation de victimes, Augustin refusa par dégoût de ces rites idolâtres qui lui semblaient une offrande au démon. Vainqueur sans magie, il reçut en plein théâtre la couronne poétique des mains du proconsul Vindicianus^ qui, parvenu par sa science au titre de premier médecin, avait été appelé au gouverne ment d'une grande province. Vindicianus , s'il n'était pas chrétien, était }\n sage formé par l'étude. Admettant avec bonté Augustin près de lui, et ayant remarqué son goût pour l'astrologie, il l'avertit de ne pointée livrer à cette science menteuse. <« Il s'y était lui-même, disait-il, appliqué dans sa jeunesse , et il aurait pu sans doute y faire de grands progrès, puisqu'il avait compris plus tard les livres
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(rUippocrate. Mais bientôt, convaincu de la fausseté d'une telle science , il y avait renoncé , ne croyant pas qu'un homme grave dût prendre pour profession Tartde tronoper les hommes. » Augustin défendait sa crédulité en citant l'exemple de quelques prédictions réalisées. Le proconsul ne voyait là qu'un hasard, comme celui qui, lorsque vous ouvrez à l'aventure les pages d'un poëte, vous fait quelquefois tomber sur un vers en rapport singulier avec la pensée qui vous occupe, quoique, le poëte, en écrivant, n'y ait nullement songé.
Mais ni ces fines remarques ni les moqueries de Nébride, ^m des plus chers amis d'Augustin, ne le guérissaient de son amour du merveilleux; seulement, à cette crédulité Augustin joignait une grande sagacité pour les sciences. A vingt ans il avait compris sans maftre les Catégories d'Aristote ; il étudiait tout ce qu'on savait alors. Quoique peu familier avec les livres de Platon , il s'élevait naturellement à l'idée du beau dans l'univers. Ce fut le texte du premier ouvrage qu'il écrivit à vingt-six ou vingtsept ans, et qu'il dédiait à un célèbre rhéteur de Rome, Hrérius , dont le nom oublié semblait alors au futur apôtre le plus digne objet d'émulation.
Cet écrit, qu'Augustin négligea et qui ne s'est pas conservé, était le premier ethri de son esprit pour se dégager du manichéisme, auquel il tenait encore sans y avoir pénétré. 11 attendait, pour se fortifier dans cette crefyance, un docteur fort vanté, Faustus, qui vint à Carthage. Il l'entendit en public, souhaita de le connaître pour discuter avec lui, y parvint, et s'aperçut que cet apôtre du manichéisme n'était qu'un parleur lacile, joignant aux notions vulgaires de sa secte la connaissance de quelques discours de Cicéron et de quelques traités de Sénèque , mais étranger aux sciences dont la pensée du jeûne rhéteur était avide. Faustus hc lui cacha pas son
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ignorance^ et lui parut seulement épris d'un vif amour des lettres. Ils lurent ensemble des orateurs et des poètes; et Augustin, en aimant l'esprit agréable et la sincérité de Faustus, se détachait de ses doctrines que n'appuyaient' aucune force de raisonnement et aucune étude des sciences et de la nature. Augustin ne trouvait plus à s'instruire à Cai'thage; il aspirait vers Rome; ce dessein lui coûtait à exécuter, malgré ses amis et sa mère. Il le cacha à Romanicn, et il trompa sa mère qui était venue le rejoindre à Carihage, et qui le suivit au port où il allait s'embarquer , voulant le ramener ou partir avec lui. Il prétexta lintenfion de dire adieu à un ami, et de rester à bord seulement jusqu'à l'heure où le vaisseau mettrait à la voile, et il engagea sa mère à demeurer près du rivage, dans un oratoire dédié à saint Cyprien , où elU^ passa la nuit en prières. Mais cette nuit même le vent se leva, et malgré àes regrets il partit.
Une fois à Rome, dans ce temple et cet égout de l'uni* vers où affluaient toutes les nations et toutes les sectes, et où le manichéisme était puissent, Augustin, accueilli d'abord par les affidés de ce culte , et reçu à demeure chez un d'eux, y tomba malade et vit de près la mort sans demander le baptême. Rétabli de sa souffrance, il s'occupa de réunir des élèves; et malgré sa prononciation étrangère, il réussit; mais peu satisfait de celle profession précaire, il tourna les yeux vers les écoles publiques. L'appui des manichéens lui servit encore. Quelques-uns d'entre eux avaient accès et faveur près du préfet de Rome, Symmaque, célèbre par sa défense modérée du paganisme. La ville de Milan, chaque jour plus florissante depuis que la cour impériale y avait fixé son principal séjour, avait fait demander au préfet de Rome un maître d'éloquence pour un cours public qu'elle voulait établir. Symmaque , après avoir essayé par une épreuve l'habileté
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d'Augustin , le désigna et le fit partir pour Milan. Rome n'avait pu retenir fortement lé jeune Africain ni lui inspirer Tardente admiration qu'avait sentie saint Jérôme trente ans auparavant , lorsqu'il parcourait, en se rappelant des vers de Virgile , la silencieuse horreur des cata>combes chrétiennes. Ses lectures, sans le conduire encore à la vérité, le mettaient en doute de Terreur. Il avait retrouvé à Rome, dans les rangs^ du barreau, un de ses plus chers compatriotes, Alype, son ancien disciple à Carthage. Séparé de son maître, Âlype, qui, comme lui, avait apporté d'Afrique une prédilection pour le manichéisme, n'avait pas conservé son àma à l'abri des sanguinaires plaisirs de Rome, et il avait pris le goût des jeux du cirque. Mais en recevant cette atteinte de la cruauté romaine , il conservait encore une rigide droiture. En lutte pour la justice avec un magistrat du prétoire dont il était l'assesseur, il quitta volontiers Rome pour suivre à Milan un ami dont il partageait l'anxiété religieuse.
Milan , c'est là qu'Augustin , errant dépuis tant d'années autour de la foi chrétienne, devait enfin trouver un docteur de cette foi assez puissant pour le convaincre et rémouvoir. Ambroise , évéque de Milan , auquel il se présenta dès son arrivpe , l'accueillit avec une douceur paternelle, et Augustin allait assidûment l'entendre à l'église. Indifférent d'abord pour le fond même des choses, il était séduit par l'agrément du discours, quil jugeait cependant moins gracieux et moins orné que celui de Faustus. Toutefois, sans entrer dans la foi catholique, dont il Reconnaissait pas bien encore les dogmes et les mystères, son esprit se détachait du ihanichéisme et ne croyait plus qu'à une philosophie qui ne devait pas lui suffire longtemps.
Un secours nouveau lui était envoyé; sa mère, ne pouvant supporter la longueur de la séparation qu'elle avait
tant pleurée, avait quitté TAfrique avec un fils qui était resté près d'elle, et arriva tout à coup à Milan. Nébride, possesseur d'un vaste domaine aux portes de Carthage , s'arrachant à sa famille et à sa mère qui ne pouvait le suivre, vint également le rejoindre. Enfin , Romanien , ce riche et généreux citoyen de Tâgaste, éprouvé par divers malheurs, passa la mer pour revoir l'ami quMl regrettait, et lui amener de nouveau son fils aîné, toujours épris de la poésie.
Se retrouvant ainsi entouré de tous ceux qu'il aimait, Augustin, dégoûté du manichéisme, redevenait plus heureux, sans être plus calme. Il tenait encore au monde; il aspirait aux honneurs, à la fortune; ati mariage. Cette dernière ambition, qui entretient les deux autres, Toccupait surtout. Son cœur ne pouvait y renoncer. Sa mère ne l'en détournait pas, espérant que le mariage le conduirait au baptême. Alype seul, plus ferme contrer Taitrait d'une passion que sa jeunesse s'était constamment interdite , alléguait les obstacles que cet état nouveau apporterait à la vie paisible qu'ils avaient projeté de menei ensemble dans l'étude et la philosophie. Augustin persistait , et il avait recherché la main d'une jeune fille de Milan. Danë l'attente de cette union, il se sépara de la femme qu'il avait aimée à Carthage , et qui était revenue près de lui en Italie. Elle retourna en Afrique, se vouant à Dieu , et laissant à Augustin le fils qu'elle avait eu de lui. Malgré cet exemple, il retomba dans une nouvelle faiblesse. Mais le trouble de cœur qu'il avait senti, le besoin de réforme et de vérité le ressaisit bientôt ; il repassait avec amertume le long temps écoulé depuis sa dix-neuvième année, où il avait commencé d'aimer la sagesse, etil se disait : « Voilà que j'ai trente anâ, et je vacille encore dans le même bourbier. » 11 allait entendre la prédication d'Ambroise,'et quoiqu'il n'eût d'abord que
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l\ cuiiosilé mondaine de comparer le talent de Torateur à sa renommée, il se sentait attiré aux choses mêmes qu'exprimait cette parole puissante et convaincue. Souvent reçu près de ce grand, évéque , et témoin de son travail continuel de magistrat chrétien dérobant à peine aux affaires et à la foule quelques moments pour la lecture, toujours obsédé et toujours attentif et calme, il était encore plus frappé de sa vie que de ses discours. On sait comment il fut enfin vaincu, se relira dans la solitude et fixa dans le christianisme la longue inquiétude de son esprit et de son cœur.
Que pouvait alors offrir le monde profane, pour retenir un génie tel que celui d'Augustin? Tout, dans l'ordre civil, était asservi et dégradé : la religion seule était libre et conquérante. Augustin, rhéteur à Milan, avait eu le privilège de prononcer le panégyrique du consHl alors en fonc^on. Quelle tâche mesquine pour son éloquence!
Le christianisme, au contraire, nourrissait sou ârne de spéculations sublimes , i'enivr<iit de cet amour idéal qu'il avait cherché jusque dans les plaisirs des sens, et lui promettait cette jouissance si douce de régner sur les âmes.
C'est dans les propres écrits d'Augustin, c'est dans le plus original de tous, dans ses Confessions, qu'il faut chercher la première partie de sa vie, .qui n'est autre que l'histoire de ses passions et de ses pensées. On défigurerait, en voulant les reproduire,, ces peintures si fortes et si naïves d'une âme ambitieuse , aimante, que le plaisir enivre et. ne satisfait pas, que la célébrité fatigue, que l'étude même agite , et qui poursuit toujours une fantastique espérance de bonheur et de vérité.. C'est la maladie des hommes de génie , dans les jours de décrépitude sociale. Quand il n'y a plus ni liberté , ni patrie, ni passion des arts, quand les âmes vulgaires sont éteintes par le
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malheur, ou plongées dans le matérialisme .d'un grossier bien-être, alors. celles qui se détachent de celte tourbe rampante aspirent vers un autre monde. Le spiritualisme semble naître du désespoir ou du dégoût, quoiqu'il piiisse s'unir à l'activité morale ici- bas, et élever les choses mêmes de la terre en les épurant. Mais quand la vie sociale n'offre rien de grand, souvent cette ardeur du génie, privilège de quelques hommes, s'emporte et s'égare en spéculations mystiques. lis sont enthousiastes du ciel , parce qu'ils ae sont pas assez dignement occupés sur la terre. Leur âme, incapable d'inuction, prend l'infini poiii^ carrière.
Augustin a lui-même décrit ces choses avec une vivacité merveilleuse. Depuis quelque temps , il était plus agité qu'à l'ordinaire : il fréquentait Téglise chrétienne ; il lisait les livres des apôtres ; il repassait dans sa peyséa l'exemple de Victorin , rhéteur comme lui célèbre , qui,* sous le règne de Julien , avait quitté son école plutôt que sa foi. La visite d'un de ses compatriotes qui lui raconta ce qu'il avait vu des solitaires d'Egypte vint porter le dernier coup à son âme. 11 faut l'entendre lui-même :
«( Dans celte lutte violente de l'homme intérieur, dans ce combat que je livrais hardiment à mon cœur, le visage troublé , je saisis Alype , et ip'écriai ^ : « Où sommes- « nousi qu'est-ce que cela? que viens-tu d'entendre? Les « ignorants se hâtent et ravissent le ciel ; et nous, avec nos « sciences sans cœur, nous nous roulons dans la chair et le « sang. Parce qu'ils nous ont précédés , est- il honteux de •c suivre? N'est-il pas plus honteux de n'avoir pas même la M force de suivre? » Je dis encore je ne sais quelles choses semblables; et je m'élançai loin de lui, dans ce mouyement impétueux , tandis qu'il se taisait , me regardant avec