I. Sanct. Angusi. Oper.^ t. I?p
surprise, car ce n*étâit pas ma voix ordinaire. Mon visage, mes yeux, l'accent de ma voix exprimaient mon âme, au delà de mes paroles.
« 11 y avait, dans notre demeure, un petit jardin à notre usage, comme toute la maison, car le maître de cette maison n'y logeait pas. L'agitation de mon âme m'emporta vers ce lieu, où personne ne pourrait interrompre ce débat violent que j'avais commencé avec moi-môme, et dont vous saviez , ô Dieu ! l'issue que j'ignorais..:.
« Je m'avançai donc dans ce jardin , et Alype me suivait pas à pas. Moi, je ne m'étais pas cru seul avec moi-même, tandis qu'il était là ; et lui, pouvait-il m'abandonner daiis le trouble où il me voyait? Nous npus assîmes dans l'endroit le jplus éloigné de la maison; je frémissais dans mon âme, et je m'indignais de l'indignation la plus violente ^cofttre ma lenteur à fuir dans cette vie nouvelle, dont j'étais convenu avec Dieu , et où tout mon être me criait qu'il fallait entrer, >*
Augustin retrace toute cette tragédie intérieure de l'âme avec une profondeur et une naïveté d'émotion bien rare dans l'antiquité. Nulle part on ne ^ voit mieux ce caractère de réflexion et de tristesse que le culte chrétien développait dans l'homme. 11 semble qu'on n'avait jamais ainsi raconté l'histoire anecdotique de l'âme, en surprenant ses plus vagues désirs, ses plus furtives émotions.
« Cependant Alype, assis à mon côté , attendait en silence la fin de ce mouvement extraordinaire. Mais lorsqu'une méditation attentive eut tiré du fond de moi-même toute ma misère , et l'eut entassée devant mes yeux , je sentis s'élever en moi un orage chargé d'une pluie de larmes. Pour le laisser éclater tout entier, je m'éloignai d'Alype, car la solitude me paraissait plus favorable à l'occupation de pleurer. Je me retirai assez loin pour que
sa présence ne me fût plus importune. Tel j*étàis alors, et il le comprit; j'avais dit seulement quelque chose où le son de ma voix semblait déjà appesanti par mes pleurs : il s'était levé , et il resta près du lieu où nous avions été assis; il était immobile de stupeur. Moi, je me jetai à terre sous un figuier, je né sais pourquoi , et je donnai Hbre cours à mes larmes; elles jaillissaient à grands flots, comme une offrande agréable pour loi, ô mon Dieu! et je t'adressais mille choses, non pas avec ces paroles, mais dans ce sens : « 0 Seigneur ! jusqties à quand t'îrriteras-tu « contre moi? Ne te souviens plus de mes anciennes inî- « quités. » Car je sentais qu'elles me retenaient encore. Je laissai échapper ces mots dignes de pitié : « Quand? quel «jour? demain? après-demain? pourquoi pas encore? « pourquoi cette heure n'est -elle pas la fin de ma « honte? *
« Je me disais ces choses, et je pleurais avec amertume dans la contrition de mon cœur. Voilà que j'entends sortir d'une maison une voix , comme celle d'un enfant ou d'ime jeune fille , qui chantait et répétait en refrain ces mots : € Prends , Us ; prends , lis. » Changeant aussitôt de visage , je me mis à chercher avec la plus grande attention si les enfants, dans quelques-uns de leurs jeux, faisaient usage d'tin refrain semblable; je ne me souvins pas de l'avoir jamais entendu. J'arrêtai mes larmes et me levai , rie voyant îà qu'un ordre du ciel qui m'était donilé d'ouvrir un livre et de lire le premier chapitre que je trouverais.
« J'avais entendu dire d'Antoine qu'il avait été averti par une lectufe de l'Évangile , au milieu de laquelle il était survenu par hasard, prenant pour lui les paroles qu'on Itsait : « Va , vends tout ce que tu possèdes , donne- «le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux.» Cet oracle , ô mon Dieu ! Favait sur-le-champ tourné vers toi.
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« Ainsi, je revins à grands pas, au lieu où était assis Alype, car j'y avais laissé le livre de l'Apôtre lorsque je nj'élais levé. Jib le pris, je l'ouvris et je lus en silence le premier chapitré où tombèrent mes yeux : « Ne vivez pas « dans les festins, dans l'ivresse, dans les plaisirs et les « impudicités , dans la jalousie et la dispute ; mais revôtez- « vous de Jésus-Christ, et n'ayez pas de prévoyance pour « le corps , au gré de vos sensualités, n Je ne voulus pas lire au delà, et il n'en était pas besoin. Aussitôt en effet que j'eus achevé cette pensée, comme si «ne lumière de sécurité se fût répandue sur mon cœur, les ténèbres du doute disparurent.
«< Alors , ayant marqué le passage du doigt , ou par quelque autre signe, je fermai le livré et le fis voira Alype. «
Ce pieux délire, cette éloquente extase explique assez quelle force dMmagination Augustin devait porter dans sa foi nouvelle; cependant ii montra beaucoup de calme pour exécuter son projet de quilter le monde. Quoique souffrant de la poitrine ', il attendit les vacances de l'école de Milan; et alors^, ayant averti les principaux citoyens de lui chercher un successeur, il se retira à quelques lieues de Milan , à Cassiciacum , dans la maison de campagne d'un ami, Yerecundus, riche citoyen de la ville, qui favorisait chez Angusiin une croyance religieuse qu'il ne partageait pas encore. Il avait près de lui sa mère, son frère venu avec elle d'Afrique, son fils Adéodat, trois de ses parents, Âlype, et deux jeunes gens confiés à ses soins , dont l'un était le fils de Romanien. Le travail, la promenade et les entretiens de philosophie religieuse occupaient la petite société. Déjà chrétien de cœur et de pensée, Augustin commençait et terminait chaque jour* •
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AU <^UATH1ÈM£ SIÈCLE. 3^1
née par la prière. Il écrivit beaucoup dans cette retraite, donnant à ses ouvrages la forme môme de libres confé* rences avec ses amis et avec ses élèves. Ce que Cicéron avfiit fait pour Sa vie publique , pour la vie de gloire et de tribune , Augustin le fait ici pour la vie intérieure de Fâme, pour les questions que Thomme s'adresse à luimême sqr sa destination et ses devoirs. La scène et les acteurs ont bien changé, sans doute. Nous sommes loin (le ces temps actifs de Rome, où , dans le court repos (!<»s fériés latines, un consul, un chef du sénat, de célèbres orateur^, de futurs tribuns, Crassus, Antoine, Sulpicius, s^entretiennent du grand art de l'éloquence dont ils sont armés, et des luttes du forum , où ils vont rentrer tout à l'heure , Tun pour y briser sa vie sous l'eflort môme de la parole , les autres pour perdre la leur sous le fer de la proscription. Nous sommes loin aussi de ces temps de splendeur et d'élégance patricienne, où Cicéron fait entendre le docte Varron discutant quelques problèmes de la philosophie des Grecs , au milieu du riche dépôt de leurs ouvrages, et devant les statues de leurs sages et celles des plus illustres Romains. A ces glorieux souvenirs, à ces noms tout historiques ont succédé quel^ qucs noms obscurs, les noms de quelques néophytes, sans puissance dans le monde, sans éclat de talent, étrangers à ce qui fait- la recommandation ordinaire des hommes. Mais là même apparaît le progrès de l'humanité. Ces hommes obscurs, cette petite colonie d*humbles rêveurs s'occupent assidûment des mêmes problèmes que se proposaient, dans. leurs magnifiques loisirs, quelquesuns des premiers citoyens de Rome. La vérité est descendue , ou plutôt l'homme s'est élevé pour se rapprocher d'elle. C'est la pensée qui fait naître le premier ouvrage (PAugustin, qui rappelle, non par l'intention , mais par le linc et la^ forme, les Académiques de Cicéron. Il y
combat le scepticisme avec une fiffirmation bien plus confiante et plus absolue que ne Tavait.fait Torateur romain. Il ne veut pas seulement rectifier et modérer le doute; il a besoin de le détruire pour* élever sur la certitude morale la conviction religieuse. Ce livre est donc le préambule^de son apostolat et de sa vie nouvelle; et cet apostolat, cette vie, se consacre, non pas à quelques ha^utes spéculations réservées pour les sages, mais à Téducation de tous par lès mêmes vérités. Ce qu'il commence ainsi dans ses trois livres contre les Académiciens, il le développe et l'achève dans ses dialogues sur la vie heureuse et. sur Tordre , c'est-à-dire la Providence. Les pensées de ces différents entretiens s^enchainent et ten-« dent au même but.
Augustin adresse le premier de ces ouvrages au protecteur de sa jeunesse y. à Romanien, que des malheurs venaient d'atteindre, et privaient d'une partie de la fortune dont il avait fait un si noble usage. 11 l'en console, ou plutôt il l'en félicite. « Ce qui t'appartient, lui dit-il \ c'est d'avoir toujours désiré ce qui est bienséant et hon^néte, d'avoir mieux aimé être généreux que riche, et juste que puissant, de n'avoir jamaijs fléchi devant l'adversité ni devant la méchanceté. C'est là ce Je ne sais quoi de divin qui sommeillait en toi dans la douce langueur de ton heureuse vie, et ce que, par de dures épreuves, une secrète providenc^e a voulu ranimer. Éveille-toi, éveille-toi , je t'en prie ; tu te féliciteras , crois-moi , que , par aucune des prospérités qui captivent les hommes imprudents , les biens de ce monde ne t'aient séduit. Ils travaillaient à me tromper fnoi-méme au milieu de tous mes discours, si un mal de poitrine ne m'avait foroé d'abandonner ma vaine profession , et de me réfugier dans