SancU Àugu$t. Oper,, 1. 1, p
AU gUÀTRlÈME SIÈCLE. 383
le sein de la philosophie. C'est elle maintenant qui , dans ce loisir que nous avions vivement souhaité, nourrit et fortifie mon âme. C'est elle qui m'a délivré de la superstition où je t'avais entraîné ; car c'est elle qui m'enseigne qu'il ne faut rien adorer, ou plutôt qu'il faut tout mépriser de ce qui est vu par les yeux mortels et touché par les sens. C*est elle qui promet de prouver clairement le vrai Dieu, le Dieu caché, et qui déjà daigne nous le montrer-, comme à travers des nuées lumineuses. »
Cette dédicace ne suffit pas à l'amitié d'Augustin. Dans la suite de l'ouvrage» en tète du second livre, il revient à l'expression des sentiments qui l'unissent à Romanien , des services qu'il en a reçus, de la reconnaissance qu'il lui porte depuis le moment où , jeune et pauvre, il allait avec son secours étudier au loin, jusqu'à ce temps de retraite et de loisir dont il jouit maintenant. « Tous les avantages de cette liberté , ditril , ma fuite des désirs superflus » ma délivrance des soucis terrestres , ma vie , ma raison , mon retour à moi-même , mon ardente recherche de la vérité , mon effort pour la découvrir, et mon espoir d'en atteindre le point le plus é)evé , c*est à ton inspiration, à ton appui<^que je le dois. »
Alors il raconte comment , depuis le départ de Roma« nien , le zèle qu'il sentait déjà pour la philosophie s'est enflammé d'une, ardeur nouvelle à la lecture des livres saints. Ces deux pensées, dont l'une devait plus tard dominer l'autre, sont encore, en effet, toutes confondues dans Tàme d'Augustin. Sa ferveur est philosophique autant que chrétienne. Elle se plaît aux idées platoniciennes, à cette image du beau, splendeur de la perfection morale et visible dans les œuvres de l'art comme dans les vérités de la conscience. Par là on conçoit sans peine que le premier travail d'Augustin dans sa retraite, et sa préparation au christianisme , aient été l'examen de
cette doctrine philosophique à laquelle il tenait encore, et dont il avait besoin de délivrer sa foi naissante , ou qu'il voulait concilier avec elle.
Les détails , les peintures de la vie commune mêlés au dialogue plaisent par le naturel. 11 n'y a rien là de ces poétiques souvenirs et de ces noms illustres dont Platon entoure la parole de Socrate. L'entretien commence quelquefois dans fa salle dés bains, ou, par un beau soleil d'hiver, dans la prairie voisine de la maison. On l'interrompt pour lire la moitié d'un chant de Virgile ; charmante préoccupation qu'A'ugustin ne se reprochait pas encore. Puis la discussion reprend avec une nouvelle vivacité. Augdstin , dont lès expressions étaient recueillies à mesure qu'il parlait, commence par déclarer que l'homme 'doit savoir la vérité , et que même , s'il pouvait être henréux sans la vérité , elle lui serait encore nécessaire. Noble affirmation , que l'auditoire du philosophe n'entend pas sans quelque doute! La vérité, le bonheur, cela leur paraît d'ailleurs de bien graves questions qui , pour les traiter dignement, demanderaient de grands hommes. « N'exigoz pas dans cette chaumière , répond Augustin , ce qui est partout bien difficile à rencontrer. Mais rendez-vous compte de ce dont vous doutez. Car les grandes choses étudiées par les esprits ordinaires les élèvent. » La discussioil ainsi encouragée s'engage faiblement d'abord, en l'absence d'Alype. Il n'y a pas de bonheur sans la recherche de la vérité ; mais peut-on la découvrir ? Telle est la conclusion des premiers entretiens qui conduisent à l'examen du doute philosophique de l'Académie.
Après quelques jours dMntervalle , durant lesquels on a lu Virgile et le jeune Licentius a fait des vers, la petite société se réunit de grand matin, achève avec les laboureurs quelques travaux pressés , et reprend sa conférence interrompue. Augustin résume en peu de mots le scepti-
cisme de rAcadémie, et Alype se charge de le défendre. On conçoit en effet que du sein ménDe du christianisme, auquel Tami d'Augustin était dès lors entraîné conrime lui, on pouvait voir avec faveur et accueillir comme un appui pour la foi cette défiance de la raison humaine , ce doute méthodique dont s'armait TAcadémie. On pouvait en profiter pour dire, comme le fait Alype » que dans Tincer* titude des sciences humaines, un Dieu seul peut montrer à Thomme où est la vérité. Mais Augustin, tout en approuvant cette pensée d* Alype , rejette par une vue plus haute le secours dangereux d'un scepticisme qui repousserait toute autre évidence que celle de la religion ; et if combat avec force les deux assertions de l'Académie^, que nulle connaissance n'est assurée , que nul assentiment ne doit être absolu. Aux motifs d'incertitude tirés du faux rapport des sens , de leurs illusions , de leurs mensonges , il répond que les sens n'apportent qu'une apparence, que c'est Pâme qui juge , et qu'elle voit par le raisonnement. Il montre que, dans les actions et dans les principes, la simple probabilité substituée à la certitude ne préserve pas de l'erreur et qu'elle est impuissante à régler la vie. Enfin , pour dernier argument , il nie le doute qu'il combat et le déclare une précaution , une réserve sous laquelle les disciples de Platon cachaient leur croyance philosophique : ou du moins si quelques-uns d'entre eux ont, en effet , admis au fond de leur âme un principe illimité de scepticisnie , il leur oppose comme seuls héritiers delà vraie tradition du maître ces philosophes d' Alexandrie , dont la métaphysique enthousiaste servait le christianisme que leur inimitié combattait. '< Cette voix de Platon*, ditil en iSnissant , la plus pure et la plus éclatante qu'il y ait dans la philosophie, s'est retrouvée dans la* bouche de