‹ Tableau de le̓loquence chrétienne au IVe siècleChapitre 107 sur 158 · SancL AugusU Opftr.^ 1. 1, p · texte numérisé non relu

SancL AugusU Opftr.^ 1. 1, p

Plotin , si semblable à lui , qu'ils paraissent contemporains . et cependant assez éloigné de lui par le temps , pour que le premier des deux semble ressuscité dans Tautre. »

Au moment de son passage au christianisme , dans cette épreuve de méditation et d'étude qui suivit la crise de sa conversion , Augustin ne rejette pas la philosophie , il ne lui impute pas un scepticisme exagéré : il la veut plus dogmatique et plus sûre de la vérité qu'elle ne croit Fétre, et il reste son disciple tout en cherchant un autre appui. « Quelle que soit, dit-il, à tout prendre, la sagesse humaine , je sais que je ne la possède pas encore ; mais n'étaqt qu*à la trente-troisième année de mon âge , je ne dois pas désespérer d*y atteindre quelque jour. Dédaignant tous les prétendus bienâ des mortels, j'ai résolu de me dévouer à cette unique recherche ; et , comme les objections des Académiciens n'étaient pas un médiocre obstacle pour m'en détourner, je me suis fortifié contre eUes, suffisamment, je crois. Il n'est douteux pour personne, en effet, que deux forces concourent à nous instruire, l'autorité et la raison. Sur le premier point , je ne veux en rien m'écarter de l'autorité du Christ, car je n'en connais pas de plus forte. Quant à cet ordre de preuves qui se poursuit par la subtilité de la raison ( et tel que je suis , je désire m'approprier le vrai , non-seulement par la foi , mais par l'intelligence), j'ai l'assurance de trouver chez les platoniciens bien des choses qui ne répugnent pas à nos dogmes. •

Les dialogues sw la Vie heureuse et sur V Ordre ^ placés dahs les intervalles de la discussion sur la secte académique, ont le môn^e caractère. C'est également la philosophie conduisant à la religion et y restant unie. Augustin, dans le préambule du premier de ces ouvrages adressé à un magistrat de la ville de Milan, Manlius Théodorus, épris comme lui de passion pour les recherches philosophiques, rappelle toutes les révolutions de son esprit,

AU UUATiUÈM£ SIÈCLE. 387

depuis le jour où la lecture de VHortensius de Cicéron l'avait enflammé d'enthousiasme. Bien des nuages ont obscurci sa route ; et il a suivi sur l'océan des astres menteurs. Une superstition puérilç, dont il ne désigne pas Tobjet, Ta détourné de Tétude même; et lorsque son esprit plus ferme a dissipé cette nuit et voulu se confier à la science plutôt qu'à Tautorîté, il a rencontré des hommes à qui la lumière matérielle semblait digtie d'être adorée comme souveraine et divine. Il n'était pas convaincu par eux; mais il espérait soiis leurs symboles quelque grande vérité qui se découvrirait un jour. Détrompé de cette illusion , il est resté au milieu des flots en butte à tous les Vents et longtemps dirigé par l'Académie, Enfin il a touché la terre et vu Tétoile du septentrion. Cette lumière du spiritualisme qu'il invoque ainsi., ce n'est pas seulement à la voix d'Abibrôîse qu'il Ta reconnue. Après avoir entendu le saint évoque parler* sur Dieu et sur l'âme , il était encore retenu par lés ambitions du monde. La lecture de quelques livres de Platon comparés aux interprètes des divins mystères l'â rempli d'une nouvelle ardeur ; et il a voulu rompre tous ses liens.

De là sans doute dans sa retraite le travail philosophique mêlé à l'émotion religieuse. La crise de méditation et de foi retracée ddimles Confessions n'avait pas été son épreuve dernière. Cette âme ardente, au milieu du repos qu'elle s'était donné par la volonté de croire, ne cessait'de chercher l'appui du raisonnement. Un entretien sur le bonheur entre des âmes pures que soutient et inspire un homme de génie dans la simplicité d'une vie encore ignorée, et le pressentiment d'ime grande vocation , il y a là sans doute un charme singulier. Cet entretien commence le jour anniversaire de la naissance d'Augustin , comme pour la célébrer. Il a près de lui sa mère, son frère, ses deux disciples, le jeune poète fils de Romanien et Trygétius,

qui a déjà porté les armes ; deux de ses parents, peu cultivés par les lettres, mais qui lui représentent le bon sens naturel; enfin , son fils Adéodat, « dont Tesprit, dit-il, si je ne suis trompé par ma tendresse, promet quelque chose de grand. » C'est avec eux qu'il aborde celte question du bonheur qui pour lui est celle du devoir, et sur laquelle Cicéron avait jeté de si nobles pensées, au milieu des périls de sa glorieuse carrière.

Le nom de ce grand homme lui revient bien vite , et Tentretien est en partie placé sous son invocation. Il faut l'entendre lui-même citer celui qu'il imite.

« L'homme qui a ce qu'il souhaite est-il heureux? avais-je dit. Ma mère alors prenant la parole : « S'il veut, « dit-elle, et s'il obtient ce qui est bien, il est heureux; « s'il veut le mal et qu'il l'obtienne, il est misérable. » Ma mère, lui dis-je en souriant d'approbation, vous avez atteint les hauteurs de la philosophie; les paroles vous ont manqué pour vous expliquer comme Cicéron ; mais ce que vous avez dit est sa pensée. Dans VHortensius écrit à la louange et pour là défense de la philosophie, quelquesuns, dit-il , non pas philosophes, maïs disputçurs habiles, déclarent heureux ceux qui mènent la vie quMls veulent. C'est une erreur. Car vouloir ce qui ne convient pas, cela même est le plus grand des maux ; et on est moins malheureux de manquer le but auquel on aspire que d'aspirer au mal, la corruption de la volonté apportant plus de dommage que la fortune ne peut apporter de bien. A ces paroles, elle fit une telle exclamation que nous crûmes voir un honime supérieur assis parmi nous : et moi, cependant, je comprenais de quelle source divine venaient ces vérités. >»

Mais nous , ne serons-nous pas étonnés que l'expression mémo éloquente d'une vérité si simple parût alors une révélation? Ne voit- on pas là ce qu'avait éprouvé de dé-

AU QUATRliME SIÈCLE. 3S9

cadence la société romaine? Le monde païen n'offrait plus les exemples d'élévation et de force d'àme dont quelquesuns de ses grands hommes avaient laissé le souvenir; et les maximes de vertu que ses sages avaient proclamées étaient ignorées de la foule et cachées dans des livres qu'elle ne lisait pas. L'œuvre du christianisme n'était donc pas seulement d'apporter au monde des vérités nouvelles, mais de promulguer , pour le grand nombre , ce qui avait été le privilège de quelques âmes, et, en élevant les croyances morales , de les rendre populaires. Lorsque Sénèque avait dit : « Entre Dieu et l'homme de bien il existe une affinité sous la médiation de la vertu , » il avait dit la môme chose que les disciples d'Augustin lorsqu'ils répondent à ses questions, « que le bonheur c'est posséder Dieu, et que posséder Dieu c'est bien vivre et faire ce qu'il ordonne. >• Lorsque Cicérôn, dans son Traité sur les biens et les maux , avait réuni autour du riche voluptueux tous les biens de la terre, les lui avait donnés avec la santé, et l'avait déclaré misérable eu comparaison de celui qui souffre pour la vertu , il avait d'avance épuisé les couleurs d'un tableau quç renouvelle Augustin, et qu'il ne surpasse pas. Mais ce qui avait été un héroïsme rare devenait une croyance-vulgaire. Ce qui n'avait été inspiré qu'à peu de grands esprits par une abstraite contemplation de la vertu trouvait maintenant l'appui d'un Dieu rapproché de l'homme sous l'image la plus sublime et la plus pure, celle de la vertu visible et de l'innocepce condamnée. Ce Dieu, toutefois, Augustin le conçoit aussi dans son essencie d'éternelle vérité. Il le sent au ciel et dans le cœur de rhomme ; il le sent avec amour. C'est là ce qui enlève l'entretien à quelques subtilités sur le caractère de la sagesse, bien définie cependant par ces deux mots : la modération de l'âme. Cette sagesse nécessaire au bonheur, il lui faut un soutien. Il ne suffit pas à Tâme de jouir d'elle-

390 TABLEAU D|i l'ÉLQÛUSNCB CHRÉTIENNE

même et de se contempler dans rorgueil de son sacrifice et de son effort. Elle a besoin i*\in Pieu qui lui parl^ et d'une sagesse plus haute qui l'éclairé et la rassure. C'est par là qu'Augustin achève et transforme (es nobles idées empruntées à la vertu antique.

« Cet avertissement, dit^il, qui nous presse de songer à Dieu, de le chercher, d'avoir soif de lui, vient à nous de la source même de la vérité. C'est le soleil intérieur qui resplendit dan$ nos $imes; c'est sa vérité que nous exprimons lors même que de nos yeux, ou trop faibles ou trqp soudainement ouverts , pous craignons de le regarder ep (ace, Il n'est rien autre chose que Dieu lui-même dans sa perfeçtio^ immuable. Tant que nous cherchons, saps étrç encore désaltérés à cette source , nous devons avçuer que nous n'avons pas atteint notre mesure; et par là, bjen que Dieu nous soit en aide, nous ne somn\es ni sages ni heureux, La pleine satisfaction des âmes, la vie vraiment heureuse, c'est de connaître pieusement et pleinement celui qui vous mène vers la vérité , quc^Ue est cette vérité , et par quels liens elle vous rapproche de la perfection suprême, trois choses qui ne montrent aux âmes éclairées qu'un seul Dieu, une seule subs^nçè en dehors des fables diverses de la superstition. Ici ma mère reconnaissant des paroles gravées dans sa mémoire, et comm^ réveillée en sursaut à l'accent à^e sa foi , répète avec transport le verset du prêtre ;

Trinité sainte, accueille nos prières.

« Oui, ajoute-t-elle,.voil^la vie heureuse ^ |a vie parfaite k laquelle nous devons espérer d'être rW'idement conduits par la foi solide , la vive espéraqqe et lef brûlante charité- » f t c^ sont les paroles de cette simple fengime qui résum^ent un entretien plein des so\iveni)rs ^u génie antique.

AU QUATIUÈMB SIÈCLE. 391

La pensée de Cicéron se retrouve aussi dans quelques passages du traité sur l'Ordre. Mais deux choses donnent à ce dialogue un caractère particulier, la naïve familiarité des détails et réléyation religieuse des sentiments. Augustin y dans une de ces dédicaces dont il emprunte la forme à Torateur romain, s'adresse à un ami, Zénobius, homme de lettres et poëte, qui sans doute appartenait ou inclinait à la foi nouvelle par la contemplation philosophique. Plus d'une fois Zénobius Tavait interrogé sur la question de la Providence, et dans des entretiens rapides, et par des vers, et- môme de bons vers, dit Augustin , où ^ en exposant ses vœu)^ et ses doutes , il le pressait de répondre. Augustin raconte comment ce problème lui est revenu à Tesprit pendant sa méditation nocturne. Réveillé , II rêvait en écoutant le murmure inégal du ruisseau qui , le long de sa demeure » courait sur les rochers. Averti par quelque bruit que seç deu^ élèves , qui étaient couchés dans la même chambre, ne dormaient pas, il demande à Licentius quelle est h son avis la cause du retentissement inégal qu'il entend. Le jeui^e homme répond que le ruisseau est sans doute embarrassé çà et là par les feuilles d'automne amoncelées dans son cours; et il voit là un incident de l'ordre général. Avigustin, qui lui reprochait trop de préoccupation pour la poésie , approuve cette réflexion , et l'entretien continue $ur le rapport des effets et des causes, sur Tordre de Dieu et sur la science humaine.

Au lever dp jour, Augustin, resté seul, versa des larmes et priii longtemps, en songeant au grand problème qu'il se proposait et à Tardeur que ces jeunes gens qui lui étaient confiés portaient dans de si nobles études. C'est là ce qui donne à de tels souvenirs un charme sans égal. On peut concevoir une discussion plus méthodique et plus forte. Peut-être même la raison moderne trouvera-t-elle qu'elle apprend peu de choses à cette école. Mais ce qui s'y mon-

392 TABLEAU m l'Éloquence chrétienne

tre et ce qui fait pressentir une grande puissance exercée sur les hommes» c'est l'âme du maître, sa candeur enthousiaste avec tout le travail d'un génie subtil, sa tendresse de cœur et son austérité. Nous ne dirons pas que là Augustin est déjà complètement chrétien dans lé sens théologique ; car il n'expose pas le dogme, quoiqu'il énonce sa foi, mais il a cette ferveur pour Dieu qui est la piété du philosophe. Et cette ferveur, il voudrait la rendre communicative. En discutant l'idée abstraite de l'ordre dans l'univers , il rer monte à Dieu, non par effort de logique, mais par entraînement d'amour; et il souhaiterait que tous ses amis, (]tte tous ceux qui sont attentifs à la même pensée et épris de la même vérité , fussent présents à ses discours ; tant il sent déjà dans son cœur que sa philosophie est un apostolat !

L'ardeur des deux jeunes gens, cette vivacité de leur âge qui contraste avec la gravité de leurs études, les petits incidents de la dispute, les mouvements de l'amourpropre, et la leçon morale qui les corrige, tout cela est rendu avec une grâce intinie. On y sent l'ascendant qu'Augustin devait prendre sur les âmes par l'intérêt passionné qu'il portait à l'idée du bien. Un tort de caractère, une saillie d'orgueil échappée à l'un de ses élèves lui fait verser des larmes.

Cette sensibilité était une des puissances de son génie. Mais ce qui doit nous frapper surtout , c'est le caractère spéculatif et libre que gardait sa pensée alors même qu'il semblait le plus dominé par la foi. Chez quelques-uns des premiers défenseurs du christianisme , la défiance et le dédain des sciences humaines étaient inséparables de l'ardeur pour le culte nouveau. Ceux même qui les avaient étudiées, et qui s'indignaient que Julien voulût les leur interdire, n'empruntaient aux monuments de l'antique sagesse que quelques témoignages involontaires à l'appui

des vérités primitives, ce que Tertullien appelle le cri d'une âme naturellement chrétienne. Augustin, plus hardi, considère toutes les connaissances humaines comme autant de degrés qui élèvent Tàme vers Dieu. Il y reconnaît partout le principe qui rend Dieu nécessaire et qui subsiste en lui. Cette idée, sans doute, est toute platonicienne. Quand la raison était remontée à Dieu par elle-même, elle avait dû se servir de ses instruments, c'est-à-dire des sciences, et chercher dans leurs lois, dans la vérité qui les règle, une* image et comme un symbole de la suprême intelligence. De là cette puissance des nombres presque divinisée par Pythagore et Platon, et ce nom d'éternel géomètre donné au Dieu créateur. Augustin reprend ce même enchaînement d'idées, cette voie libre du raisonnement qu'avaient suivie les sages antiques. Ifsuspend sa foi, pour se la démontrer à lui-même , en y ramenant tous les travaux de la pensée , et il permet à Alype , son émule dans la religion comme dans l'étude , de nommer vénérable et presque divine la philosophie de Pythagore, dont lui-même adopte les maxitnes etle langage.

Aussi, en même temps qu'il définit l'ordre, la justice de Dieu, il ajoute : « Dans la musique S dans la géométrie, dans les mouvements des astres, dans les rappoi*ts nécessaires des nombres, l'ordre domine tellement que, si quelqu'un veut le voir à sa source et dans son sanctuaire, il le trouvera dans ces sciences, ou 11 y sera conduit par elles. »

Cette route, cependant, pour s'élever à Dieu, il ne la propose pas à tous. Devant les obscurités que présente le spectacle du monde, il aperçoit. deux voies à suivre, la raison et l'autorité. « La philosophie', dit^il, promet la

Page 1