Sanct. August. de CiviU Dei, lib. IV, cap. v
grès et de ces variantes se trouve dans les poètes surtout, principaux théologiens de l'antiquité et les seuls qu'elle nous ait laissés. Les poètes du siècle d'Auguste sont des témoins précieux sur l'état du polythéisme à cette époque.
La mythologie, qui faisait la partie principale et presque historique des chants d^Hésiode et d'Homère, est devenue dans Virgile un ornement ingénieux, dont Tusage, réglé par le goût, sert à flatter l'imagination , sans inspirer ni respect ni croyance. Cicéron s'était plaint qu'Homère eût transporté aux dieux les passions humaines; Virgile n'a pas corrigé cette faute, dont la poésie ne saurait se passer ; mais il a, pour ainsi dire, poli et perfectionné les passions qu'il laissait à ses dieux ; il a retranché de leur histoire les inconcevables aventures dont s'amusait la poétique crédulité d'Homère ; il a rectifié ces vieux mensonges transmis par la Grèce , sur le modèle que lui donnaient les idées plus justes et les moeurs plus élégantes d'une civilisation avancée.
On ne voit dans Virgile ni les querelles , ni les amours du roi des dieux. Son merveilleux est à la fois plus vrai<semblable et plus chaste. Ses dieux ont de la gravité ; Vulcain même est ennobli dans ses vers. L'art de Virgile, et l'effort qu'il devait faire pour accréditer la mythologie de son poème, ne se montrent pas moins dans ce souvenir de la grandeur romaine , dans ce nom sacré de Rome et ce culte de sa gloire qu'il associe partout à celui des dieux. Le polythéisme n'est plus qu'une tradition incertaine, que Ton corrige à volonté et qui se conforme à l'orgueil national et sert à la dignité de l'empire. L'ouvrage même de Virgile semble renfermer le démenti des fables qu'il raconte, et explique la philosophie où devaient s'élever tous les esprits que ne séduisaient plus les riantes folies du polythéisme, Je vaux parler de cette sublime allégorie du sixièma cbaot) témoignage si remarquable du progrès
qu'avait fait la raison poétique depuis Homère. Où le poète grec n'avait placé qu'une évocation des morts, qui se retrouve dans les superstitions des peuples les plus simples, Virgile déploie tout le dogme religieux des peines, des récompenses et de la régénération des âmes ; il explique la nature par une première cause, par une sorte de panthéisme qui rejette bien loin toutes les fables religieuses de l'antiquité, et en même temps, docile à la politique d'Auguste, il place dans le séjour des peines éternelles celui qui méprise les dieux.
Enfin, le monument le plus complet qui nous reste de la mythologie païenne, les Métamorphoses d'Ovide, semblent le jeu d'une imagination poétique amusant des lecteurs indifférents. Elles n'ont rien de cet enthousiasme de bonne foi et de cette crédulité contagieuse qui , chez toutes les sociétés naissantes, inspirent Thomme de génie et font passer dans les hymnes sacrés les traditions des ancêtres et les antiques superstitions de la contrée. Parmi des hommes peu cultivés, le poëte qui célèbre les dieux de son pays trouve son enthousiasme dans sa foi. Il est d'abord séduit par ses récits ; la force d'imagination qui l'a rendu poète le livre plus qu'un autre aux croyances populaires ; il ne cherche pas la religion pour varier ou pqur inspirer ses chants, il la mêle involontairement à tout ce qu'il raconte, le merveilleux est historique ; et c'est à cause même de la simplicité de leurs compositions, que les premiers poètes de l'antiquité sont remplis de fables et de prodiges divins. Rien n'était plus près d'eux, et ne s'offrait plus naturellement à leur esprit.
Mais lorsque, dans le haut degré de la politesse romaine, au milieu d'une société savante , Ovide, avec une admirable industrie, mêlant les fables superstitieuses à la fable philosophique de Pythagore , recueillait les histoires confuses des dieux , rassemblait les nombreuses amours de
Jupiter , et faisait de la terre non-seulement le modèle, mais le théâtre de tous les vices des dieux, on doit supposer qu'alors les croyances du polythéisme ne servaient plus qu'à flatter les esprits qu'elles ne persuadaient pas. Le poème d'Ovide est, à la fois, le plus ingénieux commentaire du paganisme , et le signe le plus marqué de sa décadence. N'est-il pas visible, dès les premiers vers, que le poète reconnaît un Dieu suprême ou une nature toutepuissante dont il ne parlera plus , et qui va faire place au long enchaînement de traditions vulgaires qui mériteront d'être embellies par sa muse? Ce même Ovide, dans un autre ouvrage , rougit de la morale du polythéisme. II avertit les mères de ne pas conduire leurs filles dans les temples, de peur des mauvais exemples donnés par les dieux. Un siècle auparavant, Térence mettait sur la scène un jeune homme qu'un tableau de Jupiter encourage à la séduction , et qui se sent animé et justifié par cette vue. De Térence à Ovide, la raison avait fait quelques progrès et remportait sur la superstition.
Ainsi, dans toutes les productions de la littérature, médailles incontestables de l'esprit d'un peuple, on trouve les signes de la décrépitude et de la ruine du polythéisme sous le règne d'Auguste. Le seul écrivain de cette époque qui paraisse garder un respect grave et patriotique pour les anciennes croyances de l'État, Tite Live, en rappelant dans son histoire quelques témoignages de l'esprit religieux des anciens généraux, a soin d'avertir, avec un regret amer, que ces exemples datent d'un autre siècle , avant le triomphe de la philosophie nouvelle , qui méprise les dieux *.
La piété de ces premiers Romains , que regrettait Tite Live, se confondait avec leur amour de la gloire et de la
1. Ante doctrinam deos spernentem. (Tit. Liv., lib. X, cap. xl.
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patrie. Leur mort sur le champ de bataille était une of**' frande aux dieux. Rien surtout n'avait plus profondément imprimé la religion dans ces âmes simples et belliqueuses, que le continuel usage des augures et des auspices. Ces prédictions de victoire si souvent accomplies remplissaient les Romains d'une orgueilleuse superstition. Les entrailles des victimes, le chant ou le vol des oiseaux, toutes ces minutieuses observances que la guerre entretenait sans cesse, formaient autant de puissantes habitudes pour la foi des soldats. Vainqueurs , ils croyaient à des dieux dont ils se sentaient protégés ; vaincus , ils attribuaient le revers de leurs armes à des auspices négligés ou mal compris. Le camp était un temple ; et plus la vie guerrière occupait alors de place chez les Romains , plus les croyances du polythéisme avaient d'ascendant sur les cœurs, dont elles étaient sans cesse ou l'espérance ou l'effroi.
La vie civile des Romains n'était pas moins pleine de cérémonies à la fois politiques et religieuses. La convocation des assemblées, l'élection des magistrats, la forme du vote populaire, tout, dans l'exercice de la liberté publique, était précédé, soutenu, consacré par les auspices; et si souvent l'habileté du sénat abusait de leur influence pour rompre les assemblées et pour déconcerter ou servir des intrigues, cette facilité même atteste la superstitieuse bonne foi du peuple. Mais, par l'élévation d'Auguste et le caractère de son pouvoir, ta religion n'eut plus de racines dans le patriotisme et les droits les plus chers des citoyens. La longue paix de la puissance romaine interrompit l'usage des auspices militaires, que, d'ailleurs, la jalousie du prince n'aurait pas confiés à ses généraux , sans doute de crainte que la religion ne vînt armer l'espérance de quelqu'un d'entre eux, et qu'au milieu d'un sacrifice, sous les yeux des légions, un chef ambitieux n'osât lire dans les entrailles d'une victime des prophéties contre l'empereur.
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L'autorité des auspices cessa de même dans Rome, lorsque toute élection fut interdite au peuple, et qu'il ne resta plus aucun vestige de ces assemblées qui jadis s'ou^ vraient dans le Forum, sous la consécration des cérémonies augurâtes, pour choisir en présence des dieux les magistrats d'un peuple libre. Mais cette nouvelle brèche à la reli* gion de l'État ne date que du règne de Tibère.
Au lieu de ces pratiques religieuses liées à la liberté publique y on eut l'apothéose des empereurs. Le culte, comme l'Ëtat, fut prostitué aux caprices de leur pouvoir. Auguste en donna l'exemple : lui qui ne souffrait pas qu'on le nommât seigneur, il se laissa nommer dieu. La flatterie des rois alliés lui érigea partout des autels; et dans Athènes, un temple commencé pour Jupiter Olympien fut consacré au génie de César-Auguste. Un collège de prêtres fut institué sous le nom d'augustales. L'idolâtrie devint plus grande encore à la mort du prince. Les Romains , dans la sévérité de leur ancienne discipline, avaient admis le culte des aïeux, à peu près comme il se pratique de temps immémorial parmi les Chinois. Aucun des grands hommes de la république, ni les Scipion, ni les Camille, n'avait été divinisé publiquement ; maisie fils offrait des sacrifices aux mânes de son père. L'âme de son père était un dieu pour lui. Dans le temps de la vertu romaine, Cornélie, cherchant à détourner son second fils de la route et des périls du premier, lui disait, suivant cet usage du paganisme romain : « Lorsque je serai morte, tu m'offriras le culte des aïeux, et tu invoqueras le génie de ta mère ; tu ne rougiras pas alors d'implorer par des prières ces divinités que, vivantes et présentes, tu auras délaissées et trahies ^ »
L'empire des Césars envahit aussi cette illusion touchante de la piété domestique. Tibère offrait des sacrifices,
i. Corn. fiep.,\nFragmentis,
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immolait des TÎctimes à la divioité d'Auguste. Ces apothéoses senraieot à la tyrannie, en aggravant raccosation jôe lèse-majeslé, et en rendant sacrilèges tous ceux qu'on voulait perdre. Cette circonstance seuh peut expliquer des faâts inconcevables pour nous : comment un sénateur romain était accusé pour avoir vendu Timage du piînce, pour avoir [»x>fané une bague qui portait cette effigie sacrée. Par une contradiction bizarre, les empereurs étaient à la fois dieux et hommes ; on les adorait, et on priait pour eux. Les délateurs accusaient Thraséas de n'avoir pas immolé des victimes pour la santé de Néron, pour la conservation de sa voix céleste.
Domitien se donnait le titre de dieu dans ses décrets et dans ses lettres. Il semble qu'une religion déshonorée par de telles apothéoses dût chaque jour s'avilir davantage dans les esprits. Au reste, il est assez difficile de déterminer sous quelle forme ceux qui croyaient alors aux dieux concevaient leur existence. Pour la foule et pour le gouvernement, qui, en &it de religion, agit souvent comme la foule, le culte romain n'était, sous quelques rapports, qu'un fétichisme grossier; en voici deux exemples. Ayant éprouvé de grandes pertes sur mer, Auguste S dans une cérémonie publique , fit retirer la statue de Neptune , et châtia, pour ainsi dire, le dieu de son infidélité à la fortime de Rome. Quand Germanicus' mourut, parmi les signes de la douleur publique, l'histoire raconte que, dans les villes municipales dltalie, on brisa, on jeta dans les rues les images des dieux, comme pour se venger sur elles du malheur de la patrie. Ainsi le prince se conduisait à cet égard comme le peuple, et l'un et l'autre comme le sauvage qui brise son idole. Ces exemples, qui datent de la