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il rapportait une part de tous ses travaux , de toutes ses pensées , ce fils si tendrement aimé fui fut enlevé par la mort Ce n'est que longtemps après qu'il touche dans ses écrits à ce douloureux souvenir. Mais on peut dans son silence même , dans rabattement dont fut frappée tout à coup cette âme si active et si occupée, sentir quelle était sa blessure , et comment , vers le même temps, il fut jeté plus avant encore dans la vie religieuse , et reçut le sa» oerdoce. La retraite qu'il s'était faite depuis son retour en Afrique , dans la compagnie de quelques amis et de quelques élèves , était déjà soumise à une sorte de règle volontaire rapprochée des instituts monastiques. Mais il crai^ gnait de s'engager à des devoirs plus grands; sachant que son nom se répandait parmi les chrétiens du pays, dans un temps où les exemples des ordinations soudaines et populaires étaient encore fréquents, il évitait de paraître dans les villes qui avaient tin évéque à nommer. Se croyant, comme il le dit , fort en sûreté à Hippone , dont le siège épiscopal n'était pas vacant , il y vint pour voir un ami qu'il voulait engager à partager sa retraite religieuse près de Tagaste. Mais lorsqu'il parut dans l'église d'Hippone , le peuple, qui savait qu'il avait donné une part de son bien aux pauvres et qu'il était le savant adversaire des mani«< chéens, demanda par acclamation qu'il fût ordonné pr6« tre. L'évéque, d'un âge avancé, et qui. Grec de naissance, avait peine à prêcher en langue latine, souhaitait avec ar-* deur un tel secours pour lui-même et pour son Église. Augustin se laissa vaincre , comme Ambroise à Milan , et Paulin à Barcelone ; » et il accepta, ditr*ii humblement, la seconde place au gouvernail , dans un temps où il nesavait pas encore manier la rame. » A peine ordonné prêtre , et au milieu des larmes qu'il versait, il demanda quelque temps pour se préparer à l'exercice du ministère, dont il était épouvanté; puis disant adieu à sa retraite de
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Tagaste, il vint, avec la petite colonie qu'il y avait formée, habiter près de réglise d'Hippone. Là, prêchant le peuple à la plaça de Tévèque Yalère , soutenant des controverses publiques avec quelques dissidents religieux , fondant des œuvres de charité, écrivant des ouvrages, homme d'action et de solitude , il commença cette vie du sacerdoce , dont il fut un si grand modèle.
Ce fut alors même qu'il reprit un des plus difficiles pro<blêmes dont il s'était occupé à Rome, la question du libre arbitre , à laquelle il laissait Ja forme d'un entretien avec Ëvode , dont les demandes et les objections ne sont indignes ni d'Augustin, ni du sujet.
Cette question , premier corollaire de la spiritualité de rame et condition de toute morale , avait exercé , dès Textréme jeunesse, Tesprit curieux d'Augustin. « C'est elle, dit-il au commencement de ce dialogue, qui m'avait jeté de lassitude parmi les hérétiques. » Il désigne ainsi les manichéens, dont, en eâet, la théogonie bizarre et les prohibitions minutieuses étaient autant d'efforts de l'imagination humaine, pour résoudre le problème : «< D'où vient le mal sur la terre? » Cette secte , si étrange qu'elle soit à nos yeux, ne semblait alors qu'une fraction du christianisme , et son explication de Thomme et de l'univers était en partie greffée sur les traditions des livres saints. A part les fables qu'elle y mêlait, elle avait entrevu un rayon de vérité, dans Tinfluence pernicieuse qu'elle attribuait à la matière , et dans le combat qu'elle supposait entre le bon et le mauvais principe , la lumière et les ténèbres. Cela même l'avait conduite à imiter plusieurs des abstinences chrétiennes. Mais l'erreur fondamentale qu'elle avait empruntée de l'antique Orient , l'idée d'un dieu du mal aussi puissant que le dieu du bien , trompait et accablait l'homme , en lui étant l'appui qu'il trouve dans la prière et dans la volonté. Quelquefois même , elle le dé-
gradait jusqu'à la pratique de coupables mystères analogues au pouvoir malfaisant qu'ils célébraient.
Sans avoir connu ces derniers égarements .du manichéisme , Augustin en avait du moins épuisé les rêveries, les recevant avec une crédulité inquiète, comme des réponses à ses doutes philosophiques, plutôt que comme des règles pour sa foi, et bir.ntôt fatigué d'y croire et impuissant à croire autre chose. De là sa plainte d'avoir été accablé par cette secte sous de tels amas de fables futiles, que si la passion de découvrir le vrai ne lui avait obtenu le secours divin , il n'aurait pu se relever de cet abîme et respirer de nouveau dans une libre recherche : courte et belle peinture , où se trouvent en quelque sorte exprimées les conditions mêmes du problème à résoudre, l'aspiration vers la vérité, la nécessité du secours divin, la puissance de Tâme, c'est-à-dire toutes ces questions de la liberté spirituelle et de la grâce, qu'Augustin ne traite qu'en partie dans ce premier ouvrage , et qui furent une des grandes controverses de sa vie. La doctrine de Pelage n'avait pas encore agité l'Ëglise. Sans défiance d'une erreur qui n'était pas née , et voulant surtout établir le libre arbitre de l'homme, Augustin employa, pour le définir, plus d'une expression dont Pelage abusa dans la suite, comme d'un témoignage anticipé à l'appui de son allière doctrine.
Mais en dehors de ces spéculations de la théologie apparaissent les grandes et premières données du problème philosophique, la réalité et l'évidence de la loi morale, l'aptitude naturelle de l'àme à la discerner, sa liberté inséparable de son intelligence, sa responsabilité résultant de l'une et de l'autre. Augustin traite ces points divers d'une manière qui n'est pas neuve pour nous, sans doute, et qai ne l'était pas pour les disciples de Platon ; mais quel enseignement que toutes ces pensées de la sagesse antique
devenant la préparation au culte nouveau! JËpictète avait dit : « Se faire des idées droites sur les dieux est le commencement de la piété, » expliquant ainsi comment la raison , chez les païens , corrigeait les croyances qu'elle semblait garder. Augustin, qui .cite cette parole, rapplique à la justification des voies de la Providence et à la défense de la justice et de la bonté de Dieu dans la liberté de Thomme. Dieu est juste, parce que la loi est évidente , autant qu'elle est vraie. Cela conduit d'abord Augustin à cette grande théorie des idées éternelles où il remontait toujours, et dont le christianisme était pour lui la vivante image. Ce n'est .pas la prohibition , ce n'est pas mèmer le dommage qui constitue le mal; il existe en lui-même; et ni le silence de la loi , ni le consentement de celui qui souflre ce mal , n'en changerait le caractère ; il est tout enlier dans l'infraction à la vérité absolue. De là naturellement la distinction entre la loi divine , c'est-à-dire la vérité absolue, et la loi temporelle , l'une qui ne change jamais , l'autre qui doit être obéie jusqu'à ce qu'elle soit changée , au nom de la première. Il fait même , en passant, une application de ce principe au gouvernement des peuples, dont la forme plus ou moins libre lui paraît devoir dépendre du degré de lumière où ils sont parvenus , de telle sorte que leur droit s'étend avec leur raison. Cet ordre, cette disposition régulière et calme qu'il demande à une société , il l'exige d'aufant plus de l'àme humaine prise isolément et considérée dans sa propre puissance. Son empire sûr elle-même, voilà sa liberté. Cette liberté est une force et une science , la science du bonheur, comme celle de la vérité. Augustin ne les sépare pas. L'intérêt qui l'occupe est social autant que religieux. En posant le principe de cette loi éternelle qui nous prescrit de détourner notre amour des choses temporelles et de l'élever plus haut, il résume tous les devoirs d'ici-bas
430 TABLEAU DE L'ÉLOQUENCE CfiftÉTIBNNE
comuie autant de conséquences de la loi suprême : « Que crois-tu, dit-il S qui nous soit commandé par la loi tem* porelle, si ce n'est, pour les choses qui sont nôtres dans le temps, de les posséder de manière à maintenir la paix et la sociabilité humaine , autant qu'elles peuvent être maintenues. Ces choses sont le corps et les avantages qui en dépendent , la santé , la force , la beauté et tous les autres dons, ou d'un moindre prix, ou d'autant plus précieux qu'ils sont nécessaires à la' vertu « Puis vient la liberté, qui n'existe que pour les âmes heureuses et réellement atta^^ chées à la loi éternelle ; j'entend» cette liberté dont se sentent en possession ceux jqtti n'ont pas les hommes pour maîtres , et que désirent ceux qui veulent être affiranchis de la puissance des hommes; puis les parents, les frères, l'épouse, les enfonts, les proches, les amis, et tout ce qui nous est uni par quelque lien , enfin la patrie , qui est comme une mère pour nous, les honneurs, la célébrité et ce qu'on appelle la gloire populaire , et en dernier lieu la fortune , dont le nom comprend toutes les choses dont nous sommes légitimes propriétaires. »
Telle est la variété de rapports et de personnes dans la^ quelle Augustin renferme , avec les devoirs de l'homme, la libre action de son âme. Car ce n'est pas un contemplatif, un cénobite qu'il a devant les yeux, c'est l'homme militant au milieu du monde , c'est l'homme mêlé à une vie plus active qtte ne la laissait l'empire. Seulement il indique cette partie de son sujet plutôt qu'il ne la déve^ loppe. Génie métaphysique et tendre ayant besoin d'expliquer et d'aimer la justice de Dieu ^ il a hâte de s'élever à la contemplation de la Providence et d'écarter les nuages qui semblent la voiler. <« Nous n'avons fait, dit-il, que ftapper à la porte des grandes choses qu'il faut déoou-