‹ Tableau de le̓loquence chrétienne au IVe siècleChapitre 142 sur 158 · Sanct. AugusU Oper,^ t. Il, p · texte numérisé non relu

Sanct. AugusU Oper,^ t. Il, p

AU QUATRIÈMB SIÈCLE. 475

la Gaule et Tltalie , que les fureurs des donatistes opprimés ensanglantaient l'Afrique , et que partout de jeunes Grecs et de jeunes Romains restaient oisivement plongés dans la contemplation et la prière , du fond du Nord accouraient à cheval , et sur des chariots de guerre , des hommes féroces , impitoyables , acharnés à détruire. Ils chassaient devant eux un peuple timide. Convertis sans être humanisés , dans leur christianisme grossier, qu'enflammait l'esprit de secte, ils brûlaient les villes et les temples; tout fuyait, tout périssait devant eux; ils étaient aux portes de Rome avec Alarlc à leur tête.

Deux fois ce chef rançonna Rome sans la prendre. Il lui donna môme un roi, tandis que le faible Honorius cachait dans Ravennes sa pourpre impériale. Puis enfin Alaric , lassé de faire de Rome un jouet , la trisa. Chose singulière! avant ce dernier coup , Rome était redevenue presque païenne ! La peur s'était réfugiée vers les antiques idoles. Des cérémonies défendues par les lois de Gratien et de Théodose avaient publiquement reparu. Le préfet de Rome avait appelé des aruspices toscans ; et le dernier de ces consuls , vain simulacre de l'ancienne république , ressuscita , par une autre parodie , les cérémonies augurales le jour de son installation. Cette année même, en 410, Rome fut prise d'assaut, et désolée par le meurtre et le pillage ; il n'y eut d'asile que dans les églisess chrétiennes.

La manière dont cette calamité fut ressentie par tous les peuples est un des traits mémorables de cette époque. Beaucoup de familles illustres avaient ftxi , et elles portaient avec elles, en Afrique et en Asie, le récit et l'image de ce grand désastre ; mais le monde , ce monde romain composé de vaincus , apprit cette nouvelle avec une sorte de joie. Le génie chrétien, secondant la vieille jalousie des nations , triomphait de voir tomber la ville enivrée du

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saDg des martyrs. Alors même, un nombreux concile était assemblé dans Carthage , et réclamait l'exécution des lois contre les donatistes. Le bruit de la chute de Rome y retentit., comme un grand coup de la Providence excitant plus de respect religieux que de douleur. On aperçoit ce sentiment à travers l'éloquente pitié qu'exprime l'évéque d'Hippone dans plusieurs sermons prêches au peuple de Carthage. Cependant une grande récrimination s'élevait de la part de tous ceux qui n'étaient pas chrétiens. Assez nombreux encore aux deux points opposés , dans Taristocratie sénatoriale et dans les villages, les païens regardaient cette calamité comme une vengeance des dieux , et une punition de la victoire du culte nouveau. Dans l'afiaiblissement du polythéisme et lebesoin qu'avaient ses sectateurs d'attacher à leur croyance vieillie de plus vivants symboles , ftome, par sa grandeur matérielle , par ses palais et ses temples , était devenue pour eux un type religieux, une divinité dont la ruine ajoutait le sacrilège à tous les malheurs. Ces mêmes voix qui, depuis un siècle, imputaient au christianisme tout désastre accidentel, tout fléau passager de l'empire , lui reprochaient bien plus cette grande et dernière catastrophe. Elles rappelaient, en l'accusant , les anciennes prospérités de Ronie sous le culte des dieux , et le génie de la république qu'elles prenaient pour la puissance même de ce culte.

Augustin répondit d'abord dans les chaires des basiliques de Carthage par les souvenirs de l'histoire romaine. Avant là victoire d'Alaric , Rome avait brûlé sous les Gaulois et sous Néron. Dans ce siècle même elle avait repoussé loin de ses murs l'invasion des barbares encore païens; et ceux qui venaient aujourd'hui de la vaincre étaient chrétiens, malgré leur hérésie. En même teipps il laissait voir son espérance que Rome serait encore la métropole du monde, et qu'après le désastre expiatoire qui frappait

Tancienne ville des faux dieux, elle serait la ville éternelle des peuples r^énérés. Il voulut faire plus , et, au milieu des soins que sa charité prodiguait aux victimes échappées du sac de Rome , il entreprit de répondre par un grand ouvrage d'histoire et de philosophie à toutes les plaintes du paganisme. C'est la Cité de Dieu , monument original de rinterprétation du passé par le génie nouveau qui changeait le monde, et vivant parallèle des deux civilisations qui précédaient le moyen âge.

Les infatigables travaux de l'ambition, les conquêtes, la gloire y sont jugés par l'abnégation chrétienne; c'est l'oraison funèbre de l'empire romain prononcée dans un cloître. Quand un voyageur moderne passe k Rome , son ^ imagination est assaillie par les plus grands contrastes des choses humaines : il voit des processions de moines dans le Forum ; il entend de pieuses psalmodies près des lieux où parlaient Cicéron et César; il aperçoit sous la Rome nouvelle, sans armes et sans empire, cette Rome guerrière , dont il ne reste que des ruines et des épitaphes ; mais, dans une révolution si prodigieuse, il reconnaît cependant la grandeur de cette domination spirituelle qui fut exercée par la Rome pontificale. Tel est presque le spectacle que l'ouvrage d'Augustin fait passer sous nos regards. Sans doute la niarque du temps se trouve dans une foule d'arguments subtils ou de mystiques hyperboles; mais on y sent cette première sève du christianisme dont parle Bossuet; une ardente conviction anime tout l'ouvrage , et cette conviction est l'arrêt de mort de l'ancienne société. Il est peu de livres où Ton puisse découvrir plus de détails précieux sur les mœurs et la philosophie antiques ; mais un plus grand objet vous saisît : on regarde cette cité céleste que la croyance des peuples substituait aux intérêts de gloire et de patrie»; on conçoit alors que l'empire devait périr > quand tout ce t|ui restait

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d'énergie morale dans le monde civitisé se tournait vers ces pieuses contemplations, et cédait Tunivers aux barbares.

Cette disposition d'esprit apparaît dans les témoignages mêmes d'admiration qu'excita d'abord i'ouTrage d'Augustin. Un de ces Romains lettrés qui prirent part aa gouvernement de l'Afrique » Macédonius , près duquel l'éyéque d'Hippone exjBrça souvent le droit d'intercession charitable que réclamait Tépiscopat^ avait reçu les trois premiers livres de la Cité de Dieu, Saisi par cette lecture qui, dit-il^ l'enlève à d'autres causes de sollicitude ^ il voit ^ comme Augustin , dans la chute de Rome un argument contre le polythéisme ; et se résignant à cette preuve achetée si cher : « Tu t'es servi , lui écrit^il *■ , du trèspuissant exemple d'une calamité récente ; et bien que tu aies ainsi beaucoup fortifié ta cause , je n'aurais pas voulu de cet appui , si le choix eût été libre. Mais puisque de là ,venait la plainte de ceux que tu avais à convaincre de folie, il a fallu chercher là les témoignages de la vérité. Je t'écris ceci^ occupé par d'autres soins qui, bien que frivoles quand nous regardons à la fin des choses , sont nécessaires selon la condition humaine. Si j'ai du loisir et si je survis, je t'écrirai encore d'Italie pour rendre à cette œuvre d'une si haute doctrine un hommage toujours insuffisant. »

A l'époque même où il commençait ce vaste ouvrage, qu'il reprit à divers intervalles et n'acheva que bien des années après t Augustin était l'àme d'un nouvel effort teBté pour rétabUr entre les chrétiens d'Afrique l'unité religieuse. Sur un édit d'Honorius réfugié dans Ravenne, les évoques catholiques et donatistes étaient convoqua à Cartbage^ tandis qu'Alario, maître de l'Italie» menaçait

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