‹ Tableau de le̓loquence chrétienne au IVe siècleChapitre 16 sur 158 · Gaii Plin. HisU nat., lib. XXX · texte numérisé non relu

Gaii Plin. HisU nat., lib. XXX

menteuse des astrologues, lis remplaçaient, pour ainsi dire , les oracles et les auspices tombés en désuétude ; et la sorcellerie s'était enrichie des pertes du paganisme.

On ne peut lire les écrivains de ce temps et remar-^ quer leur langage , qui est Iui*-môme un trait historique dans leur récit, sans voir avec étonnement cette reprise de la superstition humaine, après le poëme de Lucrèce et tant d'autres écrits de Cicéron. On ne trouve partout, dans rhistoire des Césars , que présages , prédictions astrologiques, événements merveilleux. Tibère avait, comme Louis XI, un astrologue près de lui. Plàncine et Pison employaient contre Germanicus des invocations magiques. Galba prétendait à Tempire d'après une prédiction; d'autres expiaient par la mort lé malheur d'avoir été prédits. Vespasien faisait des miracles et guérissait les aveugles aux portes du temple de Sérapis.

Comme il arrive toujours, et comme on Ta vu dans ie moyen Âge , cette fausse science de la magie s'appuyait sur des crimes véritables. L'art des empoisonnements servait à réaliser les prédictions astronomiques. Aucun crime ne fut alors plus commun : il était, comme dit Tacite , un des instruments du pouvoir impérial ; il infes^ tait les foyers domestiques ; il semait des périls cachés et d'odieux soupçons parmi les fêtes et l'élégance du luxe romain.

Ce qui restait du culte ancien était encore souillé par la corruption des mœurs publiques ; et le zèle {)our les faux dieux n'était pas moins impie dans ses vœux qu'absurde dans son objet. Ce n'est pas une rencontre frivole que l'accord de plusieurs écrivains de cette époque , qui tous dénoncent également les prières coupables murmurées diu:is les temples, les offrandes apportées aux dieux pour en obtenir des choses honteuses. On croyait gagner la divinité par de l'or, ou la désarmer par quelques vaines

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pratiques. Ainsi le culte romain, détruit dans ce qu'il avait eu jadis de patriotique, ne gardait plus que ce qu'il avait de corrupteur : religion immorale et mercenaire , impiété malfaisante, crédulité sans culte qui s'attachait à mille impostures bizarres, étrangères à la patrie, confusion de toutes les religions et de tous les vices dans ce vaste chaos de Rome, dégradation des esprits par l'esclavage; la bassesse et l'oisiveté , voilà ce qu'était devenu le polythéisme romain.

Que faisait cependant la philosophie pour le bonheur et l'exemple du monde? quelle vertu salutaire exerçait-elle au milieu de tant de crimes et de maux? L'un de ses plus éloquents interprètes, Sénèque était ministre de Néron; et bien que sa mort doive absoudre sa vie, bien qu'il ait été victime du tyran dont il fut l'apologiste, on ne peut voir en lui, malgré tout l'éclat de son talent, qu'un esprit faux et une âme faible , combinaison la plus favorable de toutes pour faire sans remords des choses honteuses. Lisez Tacite : Sénèque conseilla presque le meurtre d'Agrippine, et certainement il le justifia.

Ce n'est pas que ses ouvrages ne présentent, dans un degré remarquable, ce genre d'élévation qui tient à Timagination plus qu'à l'âme, et qui trompe souvent les hommes, en leur faisant prendre Tenthousiasme passager de leurs idées pour la force de leur caractère, et en les engageant, sur cette confiance, dans des épreuves auxquelles ils ne suffisent pas. Sénèque professe une morale sévère , excessive même ; mais il y manque une sorte de sérieux et de vérité ; son style éblouit l'esprit sans échaufifer l'âme. La vertu n'est pour lui qu'un texte d'éloquence; il la veut extraordinaire plutôt que bienfaisante ; il dispose les devoirs de la vie , comme un poète sans goût ordonne les événements d'un drame, pour la surprise et non pour le vraisemblance. Sa morale , quelque rigoureuse qu'il

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veuille la faire , ne commande point la vertu , parce qu'elle n'exprime pas la conviction.

Cette philosophie n'en respire pas moins un spiritualisme salutaire. Sénèque, comme tous les sages de Tanti* quité, désire l'immortalité de Tâme, encore plus qu'il ne TafTirme ; mais il a des idées si hautes de la dignité de l'homme, indépendamment de sa destinée future; il divinise si éloquemment l'âme vertueuse, qu'on est tenté de le placer parmi les sages dont l'enthousiasme moral dut seconder dans le monde les sublimes leçons de l'Évangile.

Quant à l'opinion de Sénèque sur le polythéisme , on jugera si sa raison pouvait croire des fables dont ilaugmentait lui-môme le scandale et l'absurdité en concourant à l'apothéose de Claude. Ce sont là de ces traits qui montrent toutes les dispositions morales d'un peuple. Sénèque composa le discours jde Néron pour l'inaugu* ration de Claude au rang des dieux, suivant l'usage; et, tandis que le peuple romain éclatait de rire, en entendant célébrer la prudence surnaturelle de l'imbécile mari de Messaline, ce même Sénèque, parodiant sa propre éloquence, opposait, dans une satire assez piquante, à la prétendue apothéose de l'empereur, une transfiguration plus vraisemblable , sa métamorphose burlesque en citrouille; et le ridicule qu'il jetait sur ce dieu de création nouvelle n'était qu'une partie des sarcasmes dont il accablait tous les dieux de l'empire. Jeu d'esprit plus digne d'un rhéteur que d'un sage , et qui caractérise parfaitement ces époques de servilité où le talent se joue des paroles, et croit s'excuser en se moquant de luimême.

Un des traits distinctifs de la philosophie de Sénèque « c'est l'approbation du suicide, c'est l'enthousiasme aveugle pour ce malheureux courage ou plutôt pour

celte maladie d'àiue qui s'accroît dans la corruption et Tinquiétude des vieilles sociétés. Sénèque regarde la mort volontaire comme un acte de vertu; et jamais sa vive imagination ne trouvtf de paroles plus passionnées que pour peindre et admirer le trépas de Caton.

On peut voir combien la tyrannie romaine avait hâté, sous ce rapport, une triste philosophie qu'elle rendait nécessaire. Le héros de la sagesse platonicienne avait été Socràte, attendant et recevant la mort pour obéir aux lois ; chez les Romains esclaves , la vertu proclama pour son plus grand modèle Brutus , qui se poignardait eu la blasphémant. Plus tard, quand la tjrrannie, favorisée par la grandeur de Tempire et par Féloignement ou la barbarie des peuples qui n'étaient pas romains, eut étendu comme. un vaste filet autour de ses victimes, ce droit de se donner la mort devint le seul lieu d'asile qui fût ouvert dans le monde. Le Romain opprimé , réduit de tant de privilèges glorieux à l'unique possession de luimême, triomphait d'exercer, par le choix de sa mort, une liberté dernière ; et cet orgueil toujours mêlé dans là vertu des anciens trouvait une sorte de gloire à s'affranchir à la fois de l'esclavage et de la vie. La philosophie vint encore étendre ces maximes du désespoir : elle approuva l'homicide sur soi-même pour se dérober au fardeau de l'existence , toutes les fois que les infirmités, la douleur ou l'ennui la rendaient importune.

Dans le mépris de Sénèque pour les fables du polythéisme, et dans la rigueur stoïqùe de ses principes, on retrouve cependant l'influence du sentiment religieux^

1. 11 esta remarquer, au reste, que Sénèque exprime, sur les peines d*une autre vie , la même incrédulité méprisaule que CIcéron dans sa défense de Gluenlius. « Songez bien, dit Sénèque, dans la Consolation à Marciat que les morts n'éprouvent aucune -douleur, et que ces terreurs des enfers sont une fable La mort est ie dénoûment et la lin

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L'idée consolante d'un Dieu préside à sa philosophie ; et rhomme ne parait pas abandonné sur la terre. La profes-» sion ouverte de l'athéisme ne se trouve , à cette époque de la littérature romaine, que dans les écrits du célèbre historien de la nature. Pline , après avoir expliqué toutea les croyances populaires par les dispositions de crainte et de curiosité naturelles à l'esprit humain, se rit des efforts que la philosophie voudrait faire pour concevoir les attri* buts et les bornes de la Divinité. Cette tristesse amère et réfléchie qui semble appartenir plus particulièrement à certains ftges de la société, et qui est le premier fruit de l'athéisme, n'a jamais inspiré peut-être une pensée plus désolante que les derniers mots de Pline, au mo<ment où il admet pourtant la supposition de l' existence d'un Dieu* Dans une sorte de dépit contre cet aveu, il prend en pitié ce Dieu , il en énumère tous les inconvénients, toutes les misères, et dans le nombre celle de ne pouvoir à volonté se donner la mort, «faculté, dit-il, qui, dans les maux de la vie , est le plus grand bienfait qu'ait reçu l'hommev» On peut longtemps réfléchir avant de trouver dans la corruption de l'état social et dans le désespoir de la philosophie un plus triste argument contre la Divinité, que cette impuissance du suicide regardée comme une imperfection , et cette jalousie du néant attribuée même aux dieux.

Mais, à côté de ce dur athéisme de Pline» Tacite

de toutçs les douleurs : nos maux ne vont pas au delà ; elle nous remet dans le calme où nous reposions avant de naître. » La même opinion se trouve dans les tragédies attribuées à Sénèque; et Rome entière, la Rome de Claude et de Néron , entendait retentir au théâtre cet axiome d'une philosophie désolante : « Post mortem nibil, ipsaqae mors nihil. » On demandera peut-être comment concilier cette doctrine avec tant de passages de Séoèque où Time vertueuse est représentée comme une portion de Dieu, comme un Dieu^ Par une contradicUon, comme il arrive si souvent.

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croyait à l'astrologie ; et il rapporte sérieusement les ïniracles de Vespasien. Tels étaient les Romains les plus éclairés. Le peuple, la foule corrompue par les crifnes de ses mailres et par ses propres bassesses, avait à la fois tous les vices de la superstition et tous ceux de rimpiété, s'excitait au crime dans les temples, et se moquait de ses dieux au théâtre \ Diane était fouettée sur la scène; on y lisait le testament de défunt Jupiter; on y tournait en dérision trois Hercules faméliques. Ce n'était pas asssez d'adorer Auguste après sa mort : Caligula se fit dieu de son vivant; et, par une juste offrande, on lui immola des victimes humaines*. Un Romain qui, pendant une maladie de Caligula, s'était dévoué pour la santé du prince, fut. pris au mot avec un sérieux barbare ; on le promena couronné de fleurs dans les rues de Rome, ^t on termina la cérémonie .en le précipitant du roc Tarpéieii.

Dans le reste du monde soumis à la puissance romaine, l'instinct religieux n'était pas moins profané : les tyrans de Rome avaient partout des temples. Cependant il faut avouer que la civilisation romaine avait en diverses con^trées rendu le culte public moins barbare. Ainsi , dans les Gaules et la Germanie, les sacrifices humains avaient cessé; et César, qui se vantait d'avoir fait périr deux millions d'hommes sur le champ de bataille, avait du moins interdit aux druides de verser le sang humain. Rome garda toujours cette f)olitique au dehors.

Tibère lui-même acheva de faire disparaître des Gaules les druides qui , malgré les décrets du sénat romain , sacrifiaient encore des hommes à leur dieu Tentâtes, et, indépendammeni de ce culte criminel, avaient, aux yeux

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